Pitié pour les jeunes!

Si on ne constitue pas immédiatement un bas de laine pour payer les lourdes factures de notre société vieillissante, le Québec risque de voir ses jeunes s’exiler, prévient le fiscaliste Luc Godbout dans un ouvrage-choc.

Luc Godbout l’admet sans détour: si ses idées se concrétisent, «ça va faire mal». Dans Oser choisir maintenant (Les Presses de l’Université Laval), publié ces jours-ci, le fiscaliste et trois de ses confrères proposent d’augmenter dès cette année, au Québec, les impôts, taxes et tarifs des services publics de 8,7 %, soit de 4,5 milliards de dollars, afin de constituer un «bas de laine» et de pouvoir faire face aux lourdes conséquences du vieillissement de la population sur les finances publiques.

«C’est ce qu’on appelle la stratégie “clairvoyante”. Plus on attendra, plus ce sera difficile et plus ce sera injuste envers les générations futures, qui devront régler seules la facture», dit Luc Godbout, 38 ans, professeur de comptabilité et de fiscalité à l’Université de Sherbrooke. Dans l’ouvrage qu’il signe avec l’économiste Pierre Fortin (chroniqueur à L’actualité) et les chercheurs Suzie St-Cerny et Matthieu Arseneau, les répercussions du vieillissement accéléré sont analysées minutieusement, avec un «optimisme prudent».

Si on ne se serre pas la ceinture dès maintenant, concluent les auteurs, les prochaines générations devront — si elles veulent bénéficier de services comparables à ceux dont nous profitons actuellement — subir une augmentation du fardeau fiscal de 25 % entre 2025 et 2050. «Et rien ne pourra obliger les jeunes à rester au Québec si on accroît les taxes et impôts ainsi», s’inquiète Luc Godbout.

L’actualité l’a rencontré à son bureau du Campus Longueuil de l’Université de Sherbrooke.

Votre livre s’ajoute à une liste de documents sur les conséquences du vieillissement de la population, dont le manifeste des «lucides» et le rapport de la commission Ménard sur l’avenir des soins de santé. Est-ce de l’acharnement?
— Une modification majeure de l’économie s’effectuera bientôt au Québec, et les gens n’en ont pas encore pris conscience. Ils n’en ont pas compris les répercussions. Ils se disent: «On vieillit, et après?» On entend aussi de l’information contradictoire, des gens qui disent, par exemple, que la dette était élevée après la Deuxième Guerre et qu’on s’en est sortis. Le contexte n’est plus le même! À cette époque, les naissances excédaient les décès de 100 000 par année. Aujourd’hui, l’écart atteint à peine 18 000. Et dans quelques années, les naissances seront moins nombreuses que les décès. Le vieillissement aura un effet déterminant sur toutes les missions de l’État. Il faut en prendre conscience et agir au plus vite.

Pourquoi la population ne partage-t-elle pas votre sentiment d’urgence?
— Il n’y a pas encore eu de véritable exercice démocratique pour bien faire comprendre les conséquences du vieillissement démographique. Il faudrait une commission d’enquête, sur le modèle de la commission Séguin, qui a étudié le déséquilibre fiscal. Avant cette commission, et même si l’ex-premier ministre Bernard Landry en parlait tous les jours, le déséquilibre fiscal n’était pas un enjeu majeur, parce que ni la population ni l’ensemble de la classe politique québécoise ne s’étaient approprié cette question. En voyant la facture concrète du vieillissement, aucun des grands partis politiques ne pourra se défiler. L’urgence d’agir fera consensus, j’en suis sûr.

En quoi votre livre se démarque-t-il des autres sur le même sujet?
— On a fait une foule de simulations jamais effectuées auparavant sur l’évolution des finances publiques du Québec, en adoptant un «optimisme prudent». Le constat est d’autant plus dur. Même en supposant une augmentation des taux d’emploi et de productivité, en tenant compte du fait que les revenus de retraite seront imposés et en émettant l’hypothèse que les dépenses de santé augmenteront moins vite dans les 50 prochaines années qu’elles ne l’ont fait dans les 10 dernières, on se dirige vers un gouffre!

Il y a présentement un mini-baby-boom au Québec. En tenez-vous compte?
— En 2005 et 2006, le taux de natalité a surpassé légèrement les prévisions de l’Institut de la statistique du Québec, sur lesquelles on se base. Est-ce vraiment une tendance lourde? On n’en sait rien, et même si c’était le cas, ça ne règlerait pas le problème. Tout au plus, ça ferait fondre de 10% le poids de la dette en 2050, mais ça ne l’empêcherait pas d’atteindre un niveau catastrophique. Ce n’est pas parce qu’on fait soudainement un peu plus d’enfants qu’on enlève du paysage les personnes âgées, les plus grands utilisateurs des services de santé.

Aux yeux d’une partie de la population, représentée notamment par Québec solidaire, le vieillissement de la population est un faux problème monté en épingle par des gens de droite…
— Je le sais. Il faut à tout prix renverser cette image-là. Je n’aime pas les étiquettes, mais ce n’est pas un truc de droite que nous publions! C’est même plutôt de gauche. Nous ne disons jamais qu’on devrait sabrer les services publics. Au contraire, nous expliquons comment on peut les sauvegarder.
Les gens qui prétendent qu’il n’y a pas de problème ont le fardeau de la preuve. Comment voient-ils l’évolution des dépenses de santé, d’éducation, de la dette? Nous, nous présentons des chiffres. Nous n’inventons rien. Il y aura 1,2 million de personnes âgées de plus d’ici 25 ans. Personne ne peut nier ça.

Il serait dangereux de se fermer les yeux et de ne rien faire. On ne sait pas comment agira le gouvernement au pouvoir en 2020, mais il pourra décider de sabrer les services, d’augmenter les taxes et impôts ou de s’endetter. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sera pas juste pour les générations futures, qui supporteront seules ce fardeau. Ce qu’on cherche à faire, c’est de répartir le fardeau sur le plus grand nombre, tout de suite.

C’est l’objectif du Fonds des générations, créé en 2006 par le gouvernement Charest, non?
— Le véhicule est créé, même s’il n’est pas parfait. Il reste à savoir à quel rythme on remplit le réservoir d’essence. À 600 millions de dollars par année, comme c’est le cas actuellement, c’est nettement insuffisant. Il faudrait multiplier cette somme par sept et y ajouter 4,5 milliards de dollars pour maintenir dans l’avenir les services publics avec les taux de taxation actuels.

D’autres pays ont conçu des moyens pour faire face à l’explosion des coûts des programmes sociaux. Les Américains ont choisi de réduire les services, chaque année, pour contenir les dépenses. C’est impensable ici. Les Japonais ont préféré s’endetter, ce qui, au Québec, nous mènerait droit vers le gouffre. Les Suédois ont décidé d’augmenter annuellement, à petite dose, les tarifs des services publics, ce qui est une approche myope, parce que les coûts iront croissant. Ayons au moins un souci d’équité intergénérationnelle: augmentons les taxes et tarifs dès maintenant, et pour les 50 prochaines années, d’un pourcentage constant du PIB. C’est la stratégie clairvoyante.

Quatre milliards et demi, c’est énorme. Où prendra-t-on cet argent?
— De tous les côtés. On ferait mieux, par exemple, de placer dans un bas de laine les nouvelles sommes reçues d’Ottawa, plutôt que de réduire les impôts. Le gouvernement Harper veut baisser les taxes fédérales à la consommation? Profitons-en pour augmenter d’autant les taxes au Québec. La clé, c’est de bien expliquer à la population pourquoi on agit ainsi. La tendance mondiale est à la diminution des impôts sur le revenu et à la hausse des taxes à la consommation. C’est donc peut-être la voie à suivre, surtout qu’il existe déjà des mécanismes pour compenser les effets de ces mesures sur les gens à faible revenu.

Il faudra aussi élargir le débat. Le gel automatique des tarifs des services publics a-t-il encore sa raison d’être? Devrait-on hausser les tarifs de l’hydroélectricité pour financer une partie du Fonds des générations? Posons-nous sérieusement ces questions.

L’économiste et ex-premier ministre Jacques Parizeau a dit récemment qu’il valait mieux se préoccuper de notre productivité que de notre dette. Qu’en dites-vous?
— L’un n’empêche pas l’autre! À mon avis, Jacques Parizeau sous-estime l’ampleur du vieillissement de la population. On peut, bien sûr, augmenter la productivité, favoriser la natalité et l’immigration. Mais tout cela ne renversera pas la pyramide des âges.

Il faut bien comprendre ce que Lucien Bouchard a dit au sujet des Québécois qui ne travaillent pas assez. Il aurait dû mieux s’expliquer. Car c’est un fait: les gens prennent leur retraite plus tôt qu’avant. Est-ce seulement une question de loisirs? Ou y a-t-il quelque chose, au Québec, qui ferait que les gens ne voient pas d’intérêt à rester sur le marché du travail? Il faudrait peut-être revoir certains mécanismes de retraite. On veut que les gens restent au travail, mais de façon volontaire, pas comme s’il s’agissait de travaux forcés.

Qu’arrivera-t-il si rien n’est fait?
— Plus on attendra, plus la situation deviendra intenable. Depuis l’accession au pouvoir du Parti libéral du Québec, en 2003, tout l’argent frais est allé à la santé et à l’éducation. Continuera-t-on ainsi pendant 50 ans? Si oui, des commissions d’enquête sur des effondrements de viaducs, il y en aura beaucoup d’autres!

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