Place aux carburants de chez nous

Le sous-sol du Québec contient du pétrole et du gaz. Le vent et les rivières permettent de rêver à des énergies propres. Qu’attend le Québec pour fermer le robinet du coûteux pétrole étranger ?

Place aux carburants de chez nous
Illustration : Catherine Lepage

Lorsqu’il regarde la montagne de vieux poteaux d’Hydro-Québec trempés par la pluie, dans la cour de la scierie voisine, Vincent Chornet voit… le carburant de l’avenir. L’entrepreneur de 36 ans a installé sa bioraffinerie à quelques pas de cette petite scierie de Westbury, un village des Cantons-de-l’Est. Les poteaux, une fois déchiquetés en copeaux, y sont transformés en un gaz. Que l’on sera bientôt en mesure de convertir en éthanol, combustible pouvant remplacer l’essence.

« Lorsque mes filles, âgées de six et huit ans, se rendront à la station-service avec leur première voiture, j’aimerais qu’elles puissent faire le plein avec de l’éthanol québécois », rêve le cofondateur d’Enerkem.

Vincent Chornet n’est qu’un soldat dans une croisade dont l’issue pourrait changer profondément le niveau de vie des Québécois pendant des décennies. La croisade pour l’indé­pendance énergétique du Québec. L’armée qui la mène réunit des entrepreneurs, des industriels, des écolos, des chercheurs, qui tous veulent réduire la coûteuse dépendance du Québec au pétrole.

Cette armée – aux alliances parfois improbables – n’a pas de plan bien défini. Chaque bataillon avance avec ses propres armes contre l’ennemi commun, c’est-à-dire les dizaines de millions de barils de pétrole que le Québec doit acheter chaque année à l’étranger pour faire tourner son économie, faire rouler ses voitures, ses camions, chauffer des maisons, des commerces, des usines.

L’an dernier seulement, les importations de brut ont totalisé huit milliards de dollars. De quoi construire trois CHUM ou financer sept élargissements de la route 175, qui relie Québec à Saguenay ! Ces sommes ont plutôt abouti dans les tiroirs-caisses de l’Algérie, de l’Angleterre, de l’Angola et de la Norvège. Lorsque le baril de brut se vendra plus de 150 dollars, comme le prévoient bien des experts, le montant qui sortira ainsi du Québec avoisinera les 26 milliards. L’équivalent du budget de la santé !

André Caillé, défenseur de la vision « pleins gaz » et
président de l’Association pétrolière et gazière du Québec.

Photo : Pier Paolo Cito / AP / Presse Canadienne

Essentiellement, les forces qui bataillent contre le pétrole étranger se divisent en deux clans.

D’un côté, les partisans d’une vision que l’on pourrait appeler « pleins gaz ». Leur plan de bataille : exploitons l’énorme gisement de gaz naturel qui dort sous la vallée du Saint-Laurent, devenons autosuffisants en gaz et enrichissons le Québec !

À l’autre extrémité, les « tout verts » lancent comme cri de ralliement un nouveau « Maîtres chez nous ». Inspirons-nous, disent-ils, des pères de la Révolution tranquille, qui, en nationalisant l’électricité, ont offert au Québec un puissant outil pour se développer. Et jetons les bases d’une économie verte en construisant des parcs d’éoliennes et des bioraffineries!

Sur le terrain, de nombreux soldats des deux camps ne renient pas le plan de l’autre. Les tenants du gaz se disent favorables au développement d’une économie verte. Et parmi ceux qui estiment venu le moment de prendre le virage vert, certains ne crachent pas sur l’exploitation du gaz, une énergie plus propre que le pétrole. Bref, une sorte de pleins gaz dans un Québec vert !

Cet automne, tout ce beau monde aura l’occasion d’évaluer les forces en présence. Une vaste consultation publique baptisée « Les Rendez-vous de l’énergie » se mettra en branle dans toutes les régions. « Nous rencontrerons le public et les leaders locaux et poserons la question : peut-on imaginer le Québec sans pétrole ? » dit Philippe Bourke, directeur du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec, qui organise cette tournée financée en partie par le ministère de l’Environnement du Québec.

La Suède, elle, a déjà imaginé son avenir sans pétrole : d’ici 2020, elle investira massivement dans les bioraffineries et misera sur les véhicules « polycarburants », alimentés par un mélange composé à 85 % d’éthanol et à 15 % d’essence. Cela devrait lui permettre de réduire de 40 % à 50 % sa consommation d’hydrocarbures dans le secteur du transport et de 25 % à 40 % dans le domaine de l’industrie.

Le militant écologiste Daniel Breton, porte-parole
du groupe Maîtres chez nous au 21e siècle.

Photo : Simon Bujold

L’indépendance énergétique, au Québec, ne relève pas de l’utopie. Déjà, la moitié de l’énergie consommée provient d’Hydro-Québec – essentiellement de ses barrages hydroélectriques -, qui fournit une énergie inépuisable et propre. Reste à trouver des substituts aux importations de pétrole (qui comble 39 % des besoins en énergie des Québécois) et de gaz naturel (11 %).

L’autonomie en matière de gaz naturel semble la cible la plus facile à atteindre. Pour l’instant, ce combustible, qui sert surtout au chauffage de bâtiments publics, commerciaux et industriels, est entièrement importé d’Alberta par pipeline. Pourtant, à 2 000 m de profondeur sous la vallée du Saint-Laurent se trouve assez de gaz pour alimenter le Québec pendant plus d’un siècle !

Les géologues sont au courant depuis des décennies de la présence de ce gaz, prisonnier d’une formation rocheuse appelée « shales d’Utica ». Sauf que la technique pour l’en extraire, elle, n’est connue que depuis cinq ans. Mais depuis, ça s’active dans les terres agricoles qui bordent l’autoroute 20, entre Québec et Montréal ! Des prospecteurs creusent des puits d’essai pour déterminer la rentabilité de l’exploitation.

Dans la seigneurie de Joly, forêt publique sur la rive sud du fleuve, près de Québec, une foreuse haute comme un immeuble de huit étages trône dans une clairière. En bordure des arbres, cinq grandes roulottes de chantier attendent la trentaine de membres de l’équipe qui y emménagera cet été, quand le consortium albertain Talisman-Questerre activera un puits d’essai.

« En phase de production, ce site serait plus discret », dit Vincent Perron, expert en environnement de 32 ans chargé de l’obtention de permis de prospection pour Talisman. À un mètre de nous, un cylindre d’acier noir de la hauteur d’un homme, doté de valves rouges et de cadrans, sort de terre : c’est la « tête » d’un autre puits, creusé il y a quelques mois. « Voici ce que l’on verrait sur un site de production : quelques têtes de puits comme celle-là, entourées d’une clôture. »

« On est loin des pylônes d’Hydro-Québec ! » dit André Caillé, que je rencontre dans un chic hôtel du centre-ville de Montréal où il vient de donner une conférence sur l’avenir gazier du Québec devant une centaine d’avocats. À 66 ans, ce mandarin de l’énergie, qui a dirigé Gaz Métro (de 1987 à 1996) et Hydro-Québec (de 1996 à 2005), est un fervent défenseur de la vision « pleins gaz ».

André Caillé a contribué à fonder, l’an dernier, l’Association pétrolière et gazière du Québec, premier lobby québécois des hydrocarbures. « Dans un Québec auto­suf­fisant en gaz, de un à deux milliards de dollars par année seront dépensés en salaires ici plutôt que d’être envoyés en Alberta », dit-il.

Le gaz québécois pourrait même permettre de faire d’une pierre deux coups. La présidente de Gaz Métro, Sophie Brochu, espère en faire un substitut à l’essence. Et le gaz liquéfié – qui alimente déjà des parcs de taxis et d’autobus en Chine et en Australie – produit 20 % moins de gaz à effet de serre que le pétrole.

 

 

Indépendance politique ou énergétique ?

Le Parti québécois avait proposé, au printemps 2009, une commission parlementaire itinérante sur l’indépendance énergétique. Le Parlement a rejeté l’idée, si bien que la consultation publique de cet automne ne concernera que la société civile. Le fait que Pauline Marois fasse le lien entre indépendance énergétique et souveraineté dans ses discours y est peut-être pour quelque chose.

 

 

 

 

Le Québec manque toutefois d’infrastructures, notamment d’un réseau de stations-service qui offrirait ce nouveau carburant. Qu’à cela ne tienne, plaide Sophie Brochu : commençons par les poids lourds. « Nombreux sont les routiers qui font toujours le même trajet, l’aller-retour entre Montréal et Toronto, par exemple. Il suffirait d’installer un poste de ravitaillement à chacune des destinations. »

Montréal a déjà le sien : Gaz Métro possède une usine de liquéfaction dans l’Est pour l’entreposage (liquéfié, le gaz occupe 600 fois moins d’espace). Le distributeur de gaz discute d’ailleurs avec des sociétés de camionnage pour la conversion de parcs de poids lourds au gaz liquéfié.

Rien ne dit toutefois que les shales d’Utica rempliront leurs pro­messes. Au moins une vingtaine de puits d’essai, comme celui de la seigneurie de Joly, devront donner assez de gaz pour satisfaire les investisseurs. Surtout qu’on a découvert une tren­taine de shales similaires en Amérique du Nord (dans l’Est, dans l’Ouest, au Texas), dont sept sont déjà en exploitation. Le Qué­bec, s’il veut attirer les producteurs de gaz de l’Alberta et des États-Unis – qui maîtrisent la technique de ce type de forage -, devra se montrer concurrentiel. Pour l’instant, il ne l’est pas.

Actuellement, la Loi sur les mines régit par défaut l’explora­tion et l’exploitation du gaz. Or, ses règles ne sont pas adaptées à cette nouvelle ressource. Les prospecteurs se plaignent notam­ment de devoir obtenir de multiples permis auprès de différents organismes publics, ce qui retarde les travaux. L’Assemblée natio­nale devrait cependant étudier cet automne un projet de loi sur les hydrocarbures, le premier dans l’histoire du Québec (voir notre article « Elle milite en faveur de l’indépendance… énergétique du Québec »).

Par ailleurs, l’expertise est rare au Québec. « Il faut importer les foreuses et les ouvriers de l’Alberta », explique – joint au télé­phone à Calgary – Jim Fraser, vice-président à l’exploitation des shales pour Talisman. Ce qui augmente les coûts du forage.

Que le Québec exploite le gaz, et ce problème se réglera de lui-même, rétorque André Caillé. « Des entreprises de forage de Calgary ouvriront des bureaux à Montréal. Et un cégep situé au cœur de la région des shales, celui de Thetford Mines par exemple, pourrait former la main-d’œuvre. » Une industrie du gaz créerait 7 500 emplois au Québec, estime Caillé. Une majorité de Québécois sont, pour l’instant, séduits par cette perspective. Un récent sondage CROP-L’actualité montre que 60 % de la population appuie l’exploitation à grande échelle du gaz.

Dans le débat qui s’annonce sur l’avenir énergétique du Québec, le plan de bataille d’André Caillé sera confronté à celui d’un vieil adversaire, le militant écologiste Daniel Breton. Ce dernier a dirigé les troupes anti-Suroît en 2004, lorsque Caillé présidait Hydro-Québec. (Le Suroît était le nom d’un projet de centrale au gaz naturel à Beauharnois. Devant la grogne populaire, les autorités ont reculé.)

«Le gaz est un cul-de-sac, dit Daniel Breton, militant à temps plein de 47 ans. Si le Québec veut prospérer dans les décennies à venir et exporter son savoir, il devra développer une expertise dans l’éolien, la géothermie, le solaire et les biocarburants. Pas dans le secteur désuet des énergies fossiles.»

Cet homme massif et énergique, diplômé en politique et en communications, ajoute que l’exploitation des shales suscite des craintes aux États-Unis quant à la contamination des nappes phréatiques.

(suite de l’article >>)

 

De l’eau dans le gaz ?

Le marteau-piqueur liquide : c’est ainsi que pourrait s’appeler la technique d’exploitation du gaz naturel des shales. Elle consiste à injecter, sous forte pression, des millions de litres d’eau, mélangée à des grains de sable et à des additifs chimiques, pour briser la roche et créer des fis­sures par lesquelles s’échappe le gaz. Les prospecteurs ont commencé à injecter cette soupe dans le sous-sol de la vallée du Saint-Laurent.

Des écologistes s’inquiètent. Ils craignent une contamination des nappes phréatiques. L’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique demande un moratoire sur l’exploitation du gaz, pour permettre à une commission indépendante de faire enquête.

Il n’y a aucun danger, assure l’industrie du gaz. Lors du forage, la nappe phréatique est isolée par une barrière de béton étanche. Et la fissuration se produit à une profondeur de 2 000 m, bien loin de la zone d’eau potable, qui, elle, se trouve à 100 m.

Le gouvernement n’a pas répondu à la demande de moratoire. Il compte préciser les normes environnementales qui encadreront l’industrie du gaz cet automne, au moment du dépôt du projet de loi sur les hydrocarbures.

Breton a fondé l’an dernier le collectif Maîtres chez nous 21e siècle, qui regroupe des écologistes de tout acabit, notamment des fondateurs du Parti vert du Québec et des opposants au projet de terminal méthanier de Rabaska. C’est le commando des « tout verts », capable de mobiliser des gens. Son fondateur compte orga­niser des conférences de presse pour commenter la politique énergétique du gouvernement Charest. Et il assure préparer des coups d’éclat, tout en refusant d’en dire plus.

Toutes les nuances de vert se retrouvent dans ce camp des « tout verts ». Ainsi, une unité, celle du lobbying, est menée par Équiterre (groupe cofondé par l’écologiste Steven Guilbeault), qui tente d’orienter les décisions du gouvernement plutôt que d’y faire obstacle. Cette brigade n’est pas farouchement opposée au gaz, mais ne privilégie pas cette option.

Autre unité : celle du Réseau des ingénieurs du Québec, qui représente 59 000 membres. Le moment est venu de prendre le virage vert, prône ce groupe d’intérêts. Mais il n’est pas pour autant contre l’exploitation du gaz naturel. « Les ingénieurs veulent s’impliquer dans le débat sur l’énergie. Car ce sont eux qui créeront les infrastructures d’une économie verte », dit le président du Réseau, François P. Granger. Beaucoup de jeunes ingénieurs s’intéressent aux technologies vertes. Mais sans un virage piloté par l’État, ils auront peu de débouchés au Québec.

L’une des solutions pour libérer le Québec du pétrole, disent les membres du clan des « tout verts », est la production de biocarburants à partir de déchets organiques – restes de table, fumier, bois mort. C’est le recyclage parfait : des déchets qui font rouler les voitures !

Les membres de ce camp rêvent de voir de petites usines de production de biocarburant éclore en masse près des dépotoirs, scieries et fermes québécoises. Le Québec ne manque pas de résidus forestiers et agricoles. Il pourrait devenir, croient-ils, un Texas vert.

Il faudra cependant patienter. Seulement deux usines produisent du biocarburant à l’échelle commerciale. Éthanol GreenField, à Varennes, convertit du maïs en éthanol. (Dans un contexte de pénurie alimentaire mondiale, cette matière première n’est toutefois pas considérée comme « verte ».) Et Rothsay, à Sainte-Catherine, en banlieue de Montréal, recycle des graisses animales provenant des usines de Maple Leaf pour en faire du biodiésel. Sa production est exportée en Ontario, en Colombie-Britannique et aux États-Unis.

Les tenants du Québec vert fondent leurs espoirs sur Enerkem, la société de Vincent Chornet. Dans la bioraffinerie de Westbury, qui s’alimente de vieux poteaux électriques, on teste une techno­logie inventée par le professeur de génie chimique de l’Uni­versité de Sherbrooke Esteban Chor­net, père du jeune PDG. Il s’agit d’une usine de démonstration, dit Vincent Chornet, qui me fait faire, casque de sécurité sur la tête, le tour du propriétaire.

Le bâtiment blanc, grand comme deux triplex mis côte à côte, abrite un système complexe de citernes et de tuyaux qui fait penser à un alambic géant. Cette bioraffinerie a séduit les autorités américaines, qui ont invité Enerkem à venir convertir les déchets d’un lieu d’enfouissement au Mississippi – Enerkem y construira une usine prochainement. Même chose pour la ville d’Edmonton, en Alberta.

Enerkem suscite tellement d’intérêt chez les Américains que Vincent Chornet a dû tenir son dernier conseil d’administration à New York. Le Québec, lui, réagit plus lentement. « Nous sommes en discussion avec de potentiels clients dans la province. Une annonce viendra sous peu », indique Vincent Chornet.

Le Québec pourrait emprunter une autre voie pour se libérer du pétrole : l’électrification des transports. Ce producteur d’hydroélectricité – un des plus grands du monde – serait fou de s’en passer. Ses véhicules électriques ne généreraient pas de gaz à effet de serre, con­trairement à ceux d’un pays comme les États-Unis, qui produit la majorité de ses mégawatts à partir du charbon.

Mais le Québec ne peut tracer seul cette voie, l’avenir de l’automobile se décidant à Detroit et en Asie. Au mieux, il pourrait devenir un fabricant de pièces de la voiture électrique.

Le gouvernement Charest entend fournir sa part, en stimulant l’achat de véhicules hybrides rechargeables (pouvant rouler 50 km avant de brûler une première goutte d’essence) et de modèles tout électriques – un plan d’action sera dévoilé cet automne. Quelque 165 millions de dollars seront consacrés à cet objectif, selon une version préliminaire du plan obtenue par Le Devoir. Une enveloppe bien mince ! Si on l’utilisait unique­ment pour offrir des rabais de 5 000 dollars à l’achat d’un véhicule électrique, elle encouragerait l’acquisition de seulement 33 000 autos d’ici 2015, soit 0,8 % du parc automobile québécois ! « Mais attention, dit la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, le budget pour ce plan n’est pas encore fixé. »

De son côté, Hydro-Québec prépare son réseau à l’arrivée de l’auto électrique. À partir de l’automne, une cinquantaine d’i-MiEV, petites voitures électriques construites par Mitsubishi, rouleront à Boucherville, conduites notamment par des employés municipaux. « Nous aurons ainsi une meilleure idée de l’emplacement idéal des bornes de recharge », indique Pierre-Luc Desgagné, directeur de la pla­nification stratégique à la société d’État.

Le Québec peut agir immédiatement dans le secteur des transports en commun, dit Sylvain Castonguay, directeur technique du Centre national du transport avancé, un organisme de Saint-Jérôme voué au développement des véhicules électriques. « Il peut compter sur Hydro-Québec et Bombardier, un constructeur majeur de trains électriques. Mais nos seuls services de transport en commun fonctionnant à l’électricité sont le métro de Montréal, une ligne de train de banlieue sur cinq et un petit parc de minibus à Québec… »

Le contexte énergétique actuel en Amérique du Nord poussera le Québec vers l’électrification des transports, croit Normand Mousseau, auteur de L’avenir du Québec passe par l’indépendance énergé­tique (Éd. MultiMondes, 2009). « La capa­cité de production d’Hydro-Québec sur­passe déjà les besoins locaux. Il faudra créer de nouveaux débouchés au Québec. »

Le gaz des shales américains est venu brouiller les cartes d’Hydro-Québec. La construction du complexe La Romaine, sur la Côte-Nord, vise à accroître les exportations d’électricité de la société d’État. Mais l’exploitation des shales améri­cains, en augmentant la quantité de gaz disponible sur le continent, a fait chuter les prix de ce combustible et a entraîné dans la descente les prix de l’électricité dans les États de la Nouvelle-Angleterre – le principal marché d’exportation d’Hydro-Québec. Ceux-ci produisent l’essentiel de leur électricité avec des centrales au gaz naturel.

L’an dernier, le prix moyen dans cette région atteignait 4,2 cents le kilowatt­heure. Pour être rentable, La Romaine devra vendre son électricité plus de 10 cents le kilowattheure !

Ce chantier tant chéri par Jean Charest risque donc de lui causer de sérieux maux de tête. À moins qu’il ne fasse de cette nouvelle centrale un symbole de l’indépendance énergétique. La Romaine, à elle seule, pourrait faire rouler l’ensemble du parc automobile québécois, quatre millions de voitures, si elles étaient électriques…

Pour l’instant, le gouvernement du Québec se comporte comme un général qui encourage les mercenaires du privé et les milices citoyennes à monter au front de la croisade de l’indépendance énergétique. Et qui ne fera son entrée triomphale sur le champ de bataille qu’une fois la résistance anéantie !

Y a-t-il du pétrole dans le golfe du Saint-Laurent ?

Que cache donc le vieux Harry ? À 80 km au nord-est des îles de la Madeleine, la formation géologique baptisée « Old Harry », située sous 460 m d’eau, pourrait contenir du gaz naturel ou du pétrole. S’il y a de l’or noir, la réserve serait suffisante, disent les plus optimistes, pour satisfaire la soif du Québec pendant 17 ans.

Seul un forage permettrait de prouver ces estimations. Mais depuis 1998, Québec n’a accordé aucun permis d’exploration de pétrole dans le golfe du Saint-Laurent. Car si les ressources naturelles relèvent des provinces, les fonds marins, eux, sont de compétence fédérale. Et Québec ne s’est pas encore entendu avec Ottawa sur la propriété de ce gisement potentiel !

Le voile sur ce vieux Harry risque néanmoins de se lever… à Terre-Neuve. Car la structure géologique est à cheval sur la ligne séparant les eaux du Québec et de Terre-Neuve. Cette dernière avait dû s’entendre sur la propriété des fonds marins avec Ottawa avant de lancer l’exploitation du gisement Hibernia, en 1997. Les prospecteurs ont donc le champ libre pour percer le premier puits d’essai du côté terre-neuvien de la formation géologique. Ils comptent le faire d’ici 2012.

Les rejetons du moteur-roue >>

 

 

LES REJETONS DU MOTEUR-ROUE

Il fut successivement la star et le pétard mouillé du programme de recherche d’Hydro-Québec. Le moteur-roue, génial de l’avis de nombreux experts, est resté à l’étape du prototype, faute d’acheteurs. Mais des chercheurs qui ont participé à sa conception dans les années 1990 persistent. Ils ont mis au point deux produits québécois qui pourraient contribuer à la réinvention de l’automobile.

 

Le moteur électrique de TM4

C’est le moteur-roue, sans la roue ! « Nous l’avons modifié pour plaire aux grands constructeurs d’automobiles », explique Claude Dumas, PDG de TM4, filiale d’Hydro-Québec chargée de commercialiser cette technologie. « Placer les composants clés dans la roue allait à l’encontre des pratiques de l’industrie. »

Le résultat prend la forme d’un cylindre métallique de la taille d’un robot culinaire – le moteur – et d’une boîte argentée de proportion similaire – l’onduleur, qui fournit le courant. Ces deux appareils sont assemblés par une dizaine de techniciens en sarrau bleu dans une petite usine de Boucherville.

Cette production est destinée à Tata Motors, un constructeur indien. Celui-ci a d’abord demandé à TM4 de lui fournir une centaine de moteurs pour une version électrique de sa Indica Vista, une berline de cinq passagers qu’on teste actuellement sur les routes anglaises et norvégiennes. Tata a aimé : une deuxième commande, de quelque 5 000 moteurs, vient d’être passée. « Ça commence à être sérieux », dit Claude Dumas.

Il reste toutefois prudent. Avec le moteur-roue, le public s’était emballé. Et la déception fut grande…

 

Un supermatériau pour les batteries

Les fabricants de batteries au lithium – qu’on trouvera bientôt dans les voitures – ont un problème : l’un des matériaux de base, l’oxyde de cobalt, devient rare, donc cher. Sans compter qu’il a une fâcheuse tendance à l’instabilité. Dans certaines conditions, la batterie risque d’exploser. « Les chances sont de une sur un milliard. Mais imaginez les conséquences pour l’industrie automobile si cela se produisait sur la route ! » dit le chercheur Michel Gauthier, qui a travaillé pendant 27 ans pour l’Institut de recherche d’Hydro-Québec sur un projet de batterie avancée, parallèle à celui du moteur-roue.

En 2001, Michel Gauthier a fondé Phostech Lithium, société privée qui offre une solution aux fabricants de batteries. Le phosphate de fer, que Gauthier a réussi à rendre conducteur, peut remplacer l’oxyde de cobalt. Une petite usine située à Saint-Bruno produit cette poudre noire. Une autre, plus grande, ouvrira bientôt à Candiac.

« Les Chinois ont déjà fait le choix du phosphate de fer. Toute l’industrie s’en va dans cette direction, dit l’entrepreneur de 65 ans. Au Québec, nous possédons d’importants brevets. Avec un peu de volonté, nous pourrions créer une Phosphate Valley ! »