Pour un nouveau contrat de travail

Un collectif de 12 scientifiques du monde du travail invite États, entreprises et salariés à saisir l’occasion de la sortie de pandémie pour commencer à travailler autrement, de manière « plus démocratique, juste et verte ». Les exemples de ce que cela peut bien vouloir dire existent déjà.

Pict Rider / Getty Images / Montage L’actualité

«Les humains au travail ne sont ni des “ressources” ni des “marchandises”. Voilà ce que nous apprend la crise actuelle. » C’est par cette affirmation en référence aux défis qu’ont rencontrés États, entreprises et travailleurs pendant la crise provoquée par la pandémie que débute Le manifeste travail (Seuil, 2020). Cette compilation de textes signés par 12 femmes scientifiques, pour la plupart des chercheuses en sciences sociales, sert d’appel aux principaux acteurs de l’économie pour qu’ils mettent en branle une profonde réforme des liens qui unissent travailleurs et employeurs, afin de rendre l’économie plus juste, démocratique et respectueuse de l’environnement.

Pour ces spécialistes du monde du travail associées à la Harvard Business School, à la Harvard Kennedy School, à l’Université Yale, à l’Université Paris Dauphine et à Oxford, notamment, il est grand temps que les dirigeants d’entreprise arrêtent de parler de « ressources humaines » ou de « capital humain », et surtout de « maltraiter » leurs employés. L’heure est venue de « travailler autrement », au profit de l’ensemble de la société.

Les travailleurs ne se limitent pas à « quelques kilos de muscles qu’on achète ou qu’on vend sur un marché », fait valoir Flavia Maximo, professeure de droit du travail à l’Université fédérale d’Ouro Preto, au Brésil. Ils sont également « esprit, émotion, angoisse, espoir — et voix ». C’est justement cette « intelligence » qu’il convient de mieux écouter et de mieux déployer au sein des entreprises, juge-t-elle.

Le manifeste travail présente trois chantiers à lancer « de toute urgence ». Il faut « démocratiser » le travail, en permettant aux employés de participer aux décisions importantes de l’entreprise. Il faut aussi le « démarchandiser », ce qui revient notamment à garantir à chacun l’accès à un emploi, ou à tout le moins à un revenu de base universel permettant de « subsister avec dignité ». Il faut enfin le « dépolluer », en produisant des biens et services de manière « respectueuse de la nature ».

La démocratisation du travail est la pierre angulaire de l’ouvrage. C’est sur elle que repose le « nécessaire » changement en profondeur de la culture organisationnelle des entreprises.

Pour Hélène Landemore, professeure de sciences politiques à l’Université Yale, dans le Connecticut, « démocratiser le travail veut dire donner une voix à tous les travailleurs ». Concrètement, cela revient à leur « donner un pouvoir de décision, y compris au plus haut niveau, c’est-à-dire dans les conseils d’administration ». 

Rien de cela ne relève de l’utopie. La spécialiste de la théorie démocratique cite en guise d’exemple la « cogestion », un régime de droit commun en matière de travail établi en 1952 en Allemagne, lequel organise les relations patronat-salariés selon un système de droits et devoirs dévolus à chacune des parties. Des délégués des salariés sont systématiquement présents au conseil d’établissement, qui est chargé des décisions sociales (embauches, conditions de travail…). On en trouve aussi au conseil de surveillance, qui a pour fonction de valider, ou pas, les décisions du comité de direction (nominations des dirigeants, investissements financiers…). Les travailleurs allemands peuvent ainsi refuser la promotion d’un patron ou bien mettre leur véto à un projet de la haute direction qui entraînerait une vague de licenciements. 

Le modèle est unique en Occident, mais a fait ses preuves. Ce contre-pouvoir ne nuit aucunement aux entreprises allemandes, bien au contraire. L’Allemagne est la quatrième puissance économique au monde, après les États-Unis, la Chine et le Japon, selon la Banque mondiale.

Hélène Landemore le souligne, l’approche démocratique se révèle « très souvent bénéfique » pour les entreprises. Celle-ci crée notamment « moins d’inégalités financières » entre les travailleurs. Un exemple frappant est celui de la coopérative espagnole Mondragon, une « organisation démocratisée » de par son statut. Le différentiel entre le salaire le plus bas et le plus haut y est de 1 à 6 ; dans les entreprises « non démocratiques » des États-Unis, il est de 1 à 281, selon les chiffres avancés par la professeure franco-américaine.

Un autre atout de l’approche démocratique est que celle-ci rend l’entreprise « plus juste », ajoute la chercheuse. Lors de la crise économique de 2008, Mondragon a dû fermer une de ses usines d’électroménagers. Elle a versé aux membres remerciés une « allocation mensuelle spéciale » jusqu’à ce qu’ils décrochent un nouvel emploi. « Une générosité dont n’ont pas alors fait preuve d’autres entreprises espagnoles confrontées aux mêmes difficultés », note-t-elle.

Autrement dit, implanter la démocratie au sein des entreprises contribue à rendre les milieux de travail « plus humains ». À plus forte raison si les dirigeants veillent de surcroît à faire preuve de « bienveillance », que ce soit envers les travailleurs eux-mêmes ou envers les ressources matérielles utilisées dans la production.

Le manifeste travail se veut un message d’espoir. Il va au-delà de l’ébauche théorique de ce à quoi pourrait bientôt ressembler le travail. Il présente des cas concrets d’avancées en matière de gestion et de leadership.

Mieux, il a peut-être bien déclenché un mouvement mondial. En mai 2020, le collectif des 12 auteures avait pris une pleine page dans 43 journaux distribués sur cinq continents (The Boston Globe, le seul quotidien impliqué en Amérique du Nord ; Le Monde, en France ; Folha de S.Paulo, au Brésil ; etc.) pour diffuser l’essentiel de son message. Résultat ? Dans l’année qui a suivi, plus de 3 000 scientifiques venant de quelque 650 établissements d’enseignement se sont proposés pour contribuer à la réflexion et aux prochaines recherches du collectif.

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