Pourquoi les subventions aux magazines

Les subventions accordées aux magazines Summum et Summun Girls ont attiré l’attention sur un programme fédéral destiné à soutenir l’industrie canadienne des magazines. Bien des gens ont été surpris d’apprendre que leurs magazines préférés comme L’actualité, 7 Jours ou Coup de Pouce bénéficient de subventions fédérales.

J’étais éditeur de magazines quand le Fonds du Canada sur les périodiques a été mis sur pied. L’industrie des magazines, c’est-à-dire mon employeur à l’époque, Transcontinental, Rogers, propriétaire de ce site, Télémédia, alors propriétaires de magazines, ainsi que de plus petits joueurs avaient demandé à Ottawa une aide pour les protéger contre la menace que faisait peser sur eux les magazines américains.

J’avais beaucoup posé de questions à l’époque, parce que je ne voyais ni ne sentais évidemment pas la pression des titres américains sur les magazines que je dirigeais et que je n’aimais déjà pas les subventions. Voilà, en gros, ce qu’on m’avait répondu.

Il y avait d’abord un contexte qui inquiétait l’industrie canadienne. Time Warner venait d’annoncer qu’elle vendrait dans les kiosques à journaux du pays une édition distincte du magazine Sport Illustrated destinée au Canada. En fait, le magazine vendu ne serait pas vraiment différent de l’édition américaine. Les publicités seraient vendus à des annonceurs canadiens, mais le contenu serait le même qu’aux États-Unis.

Mes patrons et leurs concurrents étaient dans tous leurs états. Ce précédent signifiait que les publications américaines accapareraient la part du lion du marché publicitaire, sans rien débourser pour le contenu rédactionnel au Canada et dans la possibilité de distribuer un nombre fantastique d’exemplaires, profitant des économies d’échelle que permet leur propre marché.

C’était dans cet état de panique qu’ils ont demandé au gouvernement fédéral d’aider les magazines à alléger leurs coûts rédactionnels pour faire face à la menace américaine. On en a fait un enjeu culturel et non strictement commercial. Il fallait défendre l’existence d’une industrie canadienne des magazines, capable de résister aux Hearts, Condé Nast, Meridith ou Time Warner.

C’était l’époque où le ministère du Patrimoine canadien se faisait le champion du concept de la diversité culturelle devant les instances internationales, c’est-à-dire le droit d’un pays de soustraire ses industries culturelles des négociations commerciales bilatérales et multilatérales. À titre de président de l’Association des éditeurs de magazines du Québec, j’ai même fait partie de facto de l’un des comités créés pour définir ce concept de diversité culturelle.

Pourquoi des subventions à des magazines francophones qui ne sont pas menacés par le rouleau compresseur américain ?

Deux arguments étaient invoqués. Le premier relevait de l’équité. Si Macleans avait des subventions, L’actualité devait en toute justice en recevoir également. L’autre touche les liens étroits entre l’industrie canadienne et l’industrie québécoise des magazines. Si Canadian Living ou Chatelaine devaient disparaître, l’avenir de Coup de pouce et du Châtelaine francophone serait compromis. C’est que les annonceurs dits nationaux, comme L’Oréal, Estée Lauder ou Kraft, achètent simultanément des annonces pour les deux marchés. Si le marché du Canada anglais disparaît, celui du Québec serait menacé ou affaibli.

Je ne veux pas défendre ces subventions à tout prix, je veux juste vous expliquer le contexte qu’il leur a donné naissance et le formidable flou artistique qui entoure les subventions à la culture. La culture est une entité insaisissable, car elle relève à la fois de l’expression artistique, de la fibre identitaire et du commerce.

C’est un tout et il est bien difficile de distinguer ce qui relève de l’industrie et ce qui appartient à l’âme.

 

 

5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Plus posé comme analyse que tout ce que j’ai déjà lu. Merci.

Par contre, en quoi le Summum est-il un produit culturel? Si vous avez fait partie de la table de concertation pour définir le concept, vous pouvez sans doute nous éclairer.

C’était embarassant de voir les partis d’opposition déchirer leur chemise avec ce pétard mouillé.

Nicolas Paillard
C est culturel dans le sens large de ‘culture canadienne’ et non pas LA culture, comme dans litterature ou musique ou les arts.

Avouez que c’est savoureux. Vous dénoncez depuis des années le modèle québécois, beaucoup trop « taxeux ». Un modèle socialiste qui intervient trop dans nos vies. Qui tue l’initiative. Tue l’entrepreneurship sous une orgie de taxes et de bureaucratie.

Et là on découvre que le fédéral verse 56 millions$ par année aux magazines, dont un beau million à votre magazine! Un million de dollars! (ca fait combien par emploi???)

On appelle ça l’arroseur arrosé!

Moi je veux bien qu’on remette en question le modèle québécois (et canadien). Mais est-ce qu’on peut tout regarder?

Est-ce normal que le Gouvernement canadien finance le Viagra aux anciens combattants?

Est-ce normal qu’on dépense 35 milliards pour des avions de combat à un seul moteur?

Est-ce normal qu’on finance des films qui font moins de 100,000 spectateurs?

Est-ce normal qu’on finance 88% des études de nos universitaires?

Est-ce normal qu’on finance le retrait préventif d’une prof enceinte lors d’une épidémie de grippes à l’école?

Est-ce normal qu’on finance les pétrolières?

On débat toujours les dossiers à l’unité, en fonction du poids des lobbies, surtout lorsqu’il y a une crise comme présentement dans les universités. Jamais qu’on approche la réalité dans son ensemble?

Est-ce que l’orgie de taxes et d’impots que l’on paie à Québec et à Ottawa (et dans les villes) fait en sorte qu’on vit dans un pays prospère, sécuritaire et juste? Ou est-ce qu’il n’y aurait pas une orgie de programmes à scrapper, à envoyer à la déchiqueteuse, sans que ca change rien à norte prospérité, à notre sécurité et à notre bonheur collectif?