Prix des aliments : tout n’est pas perdu

Les consommateurs paient de plus en plus cher leurs emplettes au supermarché. Or, cette tendance à la hausse pourrait s’inverser, selon deux experts canadiens.

Noel Hendrickson/Getty image

Evan Fraser est directeur de l’Arrell Food Institute et professeur au Département de géographie, environnement et géomatique de l’Université de Guelph. Lenore Newman est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la sécurité alimentaire et l’environnement, à l’Université de la Vallée du Fraser.

Alors que la pandémie recule, les gens sont partout aux prises avec des loyers prohibitifs et des salaires qui stagnent. À l’épicerie, les clients doivent également composer avec une hausse des prix des aliments, un rappel brutal que les denrées de qualité sont hors de portée pour un trop grand nombre de personnes.

Les consommateurs ne sont pas habitués à ce que la nourriture coûte cher. Au cours des dernières années, la plupart des Nord-Américains ont consacré environ 10 % du revenu du ménage à leur alimentation. En comparaison, en 1900 (alors que le logement était beaucoup plus abordable), les ménages dépensaient 42 % de leur revenu pour la nourriture.

Cinq décennies plus tard, en 1950, les innovations technologiques en agriculture stimulaient la production, contribuant à faire chuter ces dépenses à 30 %, et la réduction des coûts alimentaires ne faisait que commencer. Ce chiffre est ensuite tombé à 18 % en 1960, et la tendance à la baisse s’accentue depuis.

Aujourd’hui, avec une inflation à la hausse, nous devons réfléchir à ce que nous pouvons faire pour que le prix d’une alimentation équilibrée reste à notre portée. Il existe deux grands courants de pensée : réduire la pauvreté ou réduire le coût de l’alimentation.

Ces deux approches ont chacune leur utilité, mais nous nous concentrerons sur la seconde : comment plafonner les coûts alimentaires. Plus précisément, nous croyons qu’avec les bonnes stratégies, dans un avenir relativement rapproché, même les aliments sains pourraient profiter d’une baisse des prix substantielle. Les clés du succès : la technologie et la politique. Que les sceptiques, et nous savons qu’ils sont nombreux, prennent l’exemple suivant.

Un pari datant de 40 ans

En 1980, un économiste a parié avec un écologiste.

Julian Simon, professeur de commerce à l’Université du Maryland, a parié avec Paul Ehrlich, écologiste à l’Université de Stanford, que le coût des matières premières allait baisser au cours de la décennie. Ehrlich a choisi un ensemble de matières premières et les deux hommes ont convenu de se revoir le 29 septembre 1990. Si les prix montaient (signe de rareté), Ehrlich gagnait. Mais s’ils diminuaient (signe d’abondance), Simon l’emportait.

L’origine de ce pari était liée à la vision du monde de chacun. Simon défendait avec vigueur sa conception d’une croissance sans limites grâce à l’innovation et la technologie. Ehrlich observait la dégradation mondiale de l’environnement et affirmait que l’augmentation de la population entraînerait la famine, des pénuries et la ruine.

Quarante ans plus tard, avec le spectre de l’inflation jumelé aux changements climatiques, le même débat refait surface. Entre les deux points de vue, nous penchons plutôt en faveur de l’optimisme affiché par Simon. Nous pensons que, grâce à la technologie, les produits alimentaires de qualité pourraient en fait devenir moins chers — radicalement moins chers même — au cours des 20 prochaines années, car l’innovation fournit de nombreux outils pour surmonter certains des problèmes causés par la pénurie de ressources.

Comment pouvons-nous y parvenir ?

Aujourd’hui, une vague d’innovations technologiques déferle sur les systèmes alimentaires et agricoles. Des semences de meilleure qualité aident les agriculteurs du monde entier à maintenir leur production pendant les sécheresses.

Les tracteurs intelligents, les nouvelles plateformes de chimie verte et les nanotechnologies permettront que, dans un avenir rapproché, les agriculteurs obtiennent des récoltes records en ne se servant que d’une fraction des engrais et des pesticides qu’ils utilisaient auparavant.

Autre atout, l’agriculture cellulaire, consistant à produire des protéines animales dans des bioréacteurs ou des cuves de fermentation, est sur le point d’exploser avec une offre énorme.

Et les progrès accomplis en matière d’éclairage artificiel et d’automatisation donnent à penser que même les fruits et légumes pourraient bientôt pousser à faible coût dans des serres et des fermes verticales proches des consommateurs.

Un « bon marché » sain ou malsain ?

Mais avant de s’emballer, il convient d’apporter une nuance importante. Si les aliments sont bon marché parce que les ressources environnementales sont surexploitées ou que les travailleurs agricoles et les animaux d’élevage sont maltraités, ça ne résoudra pas le problème. De même, si la nourriture bon marché est de mauvaise qualité et malsaine, cela ne nous avancera pas non plus. Il est donc important de faire la distinction entre le sain et le malsain quand il est question de nourriture abordable.

C’est à ce stade-ci que des politiques efficaces peuvent faire pencher la balance et nous permettre de régler la situation. Il faut des réglementations gouvernementales pour tarifer les émissions de gaz à effet de serre et la pollution de l’eau, afin que les agriculteurs soucieux de l’environnement soient récompensés.

De même, les animaux doivent être protégés et la main-d’œuvre, rémunérée équitablement (tant dans l’agriculture que dans l’ensemble de l’économie). Avec des politiques équilibrées et des technologies innovantes en matière de production, nous pourrons obtenir des aliments sains à faible coût de manière durable. Une alimentation de qualité n’aura pas à coûter les yeux de la tête.

Qui a gagné le pari ?

L’économiste a remporté son pari contre l’écologiste : toutes les ressources désignées par Ehrlich ont vu leur prix baisser dans les années 80. L’économiste Simon a attribué sa victoire à l’ingéniosité et l’innovation. Ehrlich s’est plaint quant à lui d’avoir mal choisi son moment et que la récession de 1990 avait artificiellement plafonné les prix.

Les deux universitaires avaient en partie raison et en partie tort. Ehrlich sous-estimait l’innovation que Simon portait aux nues. Simon, lui, n’a pas pris en considération la nécessité de politiques costaudes pour protéger la main-d’œuvre et l’environnement.

À l’aube du XXIe siècle, en cette période menacée par d’énormes perturbations mais également promise à de formidables innovations, nous avons besoin de deux choses.

Premièrement, nous devons miser sur la technologie pour qu’elle nous aide à changer la façon dont nous produisons les aliments. Ensuite, nous ne devons jamais perdre de vue la nécessité de politiques publiques qui reconnaissent l’importance de la biodiversité, du travail, du bien-être animal ainsi que le danger des changements climatiques.

Si nous adhérons à ces deux principes, il y a de fortes chances que nous soyons en mesure de faire baisser le prix de la production des denrées alimentaires saines sans détruire les écosystèmes dont nous dépendons pour survivre.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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