Protéger notre culture en l’exportant

Plus les artistes québécois rayonneront à l’étranger, plus les arts d’ici pourront profiter d’économies d’échelle et continuer à se développer.

Photo : Daphné Caron

Le Québec est une pépinière d’artistes au talent exceptionnel dans tous les champs de la culture. Cela va de la littérature à la danse en passant par la musique, le théâtre, le cinéma, la radiotélévision, le patrimoine, le cirque, l’humour et le reste.

En juin dernier, le premier ministre François Legault s’est exclamé à brûle-pourpoint : « La culture, c’est l’âme du peuple québécois ! » Il ne croyait pas si bien dire. Ses mots rappellent l’explication donnée par le grand économiste indien Amartya Sen il y a une quinzaine d’années. La culture, disait-il, est faite pour être partagée. C’est un bien public. Elle vaut bien plus que ce que nous payons pour avoir accès à l’un ou l’autre de ses produits. C’est elle qui nous définit comme société différente, qui nous lie, qui nous donne confiance les uns dans les autres et qui fonde notre solidarité sociale et notre désir de participer à la vie civique.

Mais il y a tout de même un malaise dans l’air : la culture a presque toujours besoin d’être rescapée avec nos taxes parce qu’elle est déficitaire. J’ai entendu certains commentateurs pousser le mépris jusqu’à traiter les artistes et les agents culturels de « bande d’entrepreneurs incompétents juste bons à téter les subventions ».

Ces commentateurs ne comprennent rien. Le problème, ce sont les économies d’échelle ! Il y a des exemples dans plusieurs domaines culturels, mais mon favori est le petit film qui coûte 5 millions de dollars à produire et à distribuer. Avec ses 265 millions d’adultes, le marché américain peut le rentabiliser n’importe quand sans participation de l’État. Mais avec 47 fois moins d’adultes (5,6 millions), le marché québécois de langue française ne peut absorber sans subvention aucun long métrage de 5 millions visant principalement la clientèle locale. Nous sommes trop petits. Quel Québécois voudrait payer 50 dollars pour voir Antigone, de Sophie Deraspe, pourtant l’un des grands succès québécois de 2019 ? Sans aide financière gouvernementale, comme celle offerte par Téléfilm Canada et la SODEC, les films produits pour les spectateurs de la province ne pourraient exister. Cette condition ne découle pas du tout de l’incompétence de nos maisons de production ! Elle est imposée par la taille du marché et ses économies d’échelle.

Néanmoins, mettre tous nos œufs dans le panier du soutien gouvernemental est risqué. Le Québec ne peut bâtir une culture nationale vibrante uniquement sur une flopée de petits succès locaux. L’aide à ces productions est vulnérable aux fluctuations de la conjoncture économique et de l’humeur politique du moment. Pour éviter la menace de décroissance à long terme, notre culture doit se construire sur des assises économiques plus autonomes. Or, la seule voie d’avenir sécuritaire pour notre industrie culturelle est de profiter au maximum des économies d’échelle en s’ouvrant au marché international. La mondialisation est là, pour le meilleur et pour le pire. Il faut nous en servir à notre avantage.

Notre culture a déjà commencé à s’internationaliser. Les carrières américaines de Céline Dion, du Cirque du Soleil, de Jean-Marc Vallée et de Denis Villeneuve en sont des exemples notables. Mais ils soulèvent une question : devons-nous, pour rayonner à l’étranger, émigrer aux États-Unis et abandonner la langue française dans nos créations ? Il est bien évident que le lieu des productions et l’enjeu de la langue posent un défi majeur dans plusieurs champs culturels.

Question de survie, il est impératif d’accroître le degré d’internationalisation de la culture québécoise. Mais cet effort ne pourra être couronné de succès que si l’appui financier de nos gouvernements à l’industrie culturelle change d’optique. Il faudra orienter une part grandissante de l’investissement en culture vers la production d’œuvres exportables, dont la base identitaire sera solidement québécoise, mais dont la portée sera universelle.

La base identitaire locale est essentielle pour que nos artisans puissent créer ici, en français. Elle est en même temps nécessaire à la reconnaissance internationale de la marque culturelle québécoise. Nos productions intéresseront les étrangers seulement si elles leur apportent quelque chose de différent de ce qu’ils peuvent trouver chez eux. Singer la culture américaine ne nous mènera nulle part. Chercher à imiter le succès international de cultures comme celle de la Corée serait plus sage. 

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Monsieur Fortin;

Votre analyse est forgée sur, à la base, sur une perspective entièrement financière de la question, ce qui mène à une impasse évidente.

La culture, celle qui représente un peuple, la vraie, celle qui pose des questions, qui dérange, qui montre une réflexion dans le miroir, ne s’exporte pas très bien, parce qu’elle est locale. Parlez-en à Robin Aubert et Les Affamés, dont la vision québécoise du Zombie ne passe pas vraiment à l’international, malgré le soutien d’un canal de diffusion énorme comme vous le proposez (difficile de faire plus international que Netflix à l’heure actuelle)

Le problème n’est pas tant que le film est mauvais (ce n’est absolument pas le cas), mais bien parce qu’il parle de nous, parce qu’il nous parle à nous – il est campé par nos acteurs, avec un rythme, une saveur, une présence bien d’ici. Ça en fait d’ailleurs un artéfact culturel unique dans le monde du cinéma d’horreur moderne. Mais la couleur locale, ça ne s’exporte pas bien.

Les États Unis ont compris il y a loooongtemps, lors de leur ré-invention en monstre de la propriété intellectuelle, que pour déluger le monde de produits culturels, il faut les aplanir. On n’a qu’à regarder les films de Marvel: plats, plats, plats – sans critique, sans questions, sans vagues, afin de ne jamais choquer un quelconque marché que ce soit. Ou les séries télé américaines, qui font dans l’absurde, dans l’humour de situation, dans le fantasque. Presque toujours dans la fantaisie, et rarement dans le réel, dans le vrai de l’identité en crise des USA à l’heure actuelle (certes, quelques exceptions existent – Watchmen, dont la mouture HBO fonce dans le racisme institutionnel avec courage, mais c’est le résultat d’une entreprise hors normes, et ce n’est absolument pas un produit exportable partout).

Les États Unis ont trouvé un moule qui se reproduit à merveille et qui rend ceux qui veulent ne pas se voir dans le miroir heureux; un moule vide, plat – une espèce de culture alternative, détachée du réel. Une formule qui se harnache et se copie à merveille, à l’infini. Qui peut se sentir choqué devant de coquettes bandes dessinées vivantes?

Si on recule un peu et qu’on regarde ce qu’on appelle aujourd’hui de l’Art, du vrai, de la Culture avec un grand C; celle qu’on trouve dans les musées, au théâtre, en peinture… rien de tout cela n’a vécu parce que c’était un « produit universel à exporter ». Bien au contraire; ce fut, toujours et encore, des créations spécifiques, ultra-nichées, soutenues par des mécènes bien précis – l’église, la noblesse, etc.

Rembrandt Inc? Connais pas.

La culture, la vraie, celle qui reflète un peuple, celle qui la maintient en vie, aura toujours, toujours besoin de mécénat. Ce seront toujours des projets risqués, des projets dangereux, des projets audacieux.

Vos exemples en sont la preuve: Céline Dion? Le cirque du Soleil? Plus grand chose de québécois là-dedans, à part leurs origines; bien que Céline emploie des gens d’ici et redonne à ses origines, si l’on mesure le niveau de représentation culturelle, de « notre culture » de ses albums récents et de ceux de, disons, Richard Desjardins ou de Fred Pellerin, eh bien on compare des melons et des produits du terroir.

Il serait dangereux de confondre notoriété internationale dans leur champ d’expertise d’individus d’ici
obtenue par adoption des méthodes d’ailleurs – quand une Ariane Moffat, ou un Louis-Jean Cormier accéderont au succès international à la Céline, tels qu’ils sont, on en reparlera – et succès d’un contenu local exporté.

Vous dites:

« Il faudra orienter une part grandissante de l’investissement en culture vers la production d’œuvres exportables, dont la base identitaire sera solidement québécoise, mais dont la portée sera universelle. »

Et c’est bien là la contradiction. Ça s’exporte, ou c’est local.

Denis Villeneuve? Un cinéaste hyper-compétent, certes, voire un génie. Mais il est impossible, je dis bien impossible, de mettre sur un plateau d’égalité « Blade Runner 2049 » et Cosmos, ou Un 32 août sur Terre, quand on parle de Culture Québécoise.

Encore ici:
« Chercher à imiter le succès international de cultures comme celle de la Corée serait plus sage. »

Dites-moi, monsieur Fortin, honnêtement – combien de films Coréens non-primés dans les festivals, à budgets minuscules et qui racontent des histoires vraiment locales, avez-vous vu?

Je suis artisan de l’image (monteur) depuis plus de trente ans. La globalisation artistique est un gros business qui, depuis les années 90, continu de révolutionner l’économie numérique. Cependant, lors ce qu’on observe le secteur du financement, certains artistes ont le vertige et s’inquiètent d’un phénomène appelé « l’art des vainqueurs ». Car…

Depuis des siècles, l’image a été pour chacun un moyen de conquérir sa liberté et de se penser, en se projetant ailleurs. Aujourd’hui, l’image est un instrument, et, comme disait l’autre, si l’image est une arme, entre quelles mains est-elle?

La faut accepter que, ce qui importe n’est plus le contenu de l’image, mais le nombre d’argent quel rapporte et surtout le nombre de fois où elle sera visionnée. Ca permet de maintenir l’illusion que l’image est l’instrument de pensée qu’elle avait autrefois. Devant cette tyrannie du nombre, comment un artiste de l’image peut-il s’y détacher ? Est-il encore possible de revenir à un acte de création ?

Notre culture est-elle exportable ? Vous écrivez : « devons-nous, pour rayonner à l’étranger, émigrer aux États-Unis et abandonner la langue française dans nos créations ? » Est-ce là exporter notre culture ? Non, loin de là, nous exportons notre « main d’œuvre » mais pas notre culture. Dans les faits, la majorité des Canadiens-français qui ont du succès à l’étranger le font en anglais, donc dans une langue qui est étrangère à notre culture et à notre identité.

Prenons par exemple le film de Netflix, Le serpent, où un personnage important est une Québécoise de la région de Québec qui est jouée par une actrice britannique… même si nous avons plusieurs actrices québécoises qui auraient pu tenir le rôle avec brio et qui peuvent s’exprimer avec autant de facilité dans leur langue maternelle, le français qu’en anglais.

On en revient à la question qui tue : doit-on traduire nos œuvres en anglais ou dans d’autres langues pour pouvoir les exporter (sans doute) et, le cas échéant, cela implique-t-il d’exporter notre culture ou simplement de se conformer à la culture domiante dans le monde, la culture anglo-américaine ?

Bonjour,

Vous avez raison sur la nécessité de l’exportation, mais il y a plusieurs obstacles. Par exemple, peut-on exporter des oeuvres ou des produits identifiés à notre culture? Des pays européens nous montrent qu’on peut y arriver, jusqu’à un certain point. Il y a aussi des créneaux où ça importe peu, comme les films d’animation pour enfants. Mais les très grandes économies ont inévitablement un avantage sur nous parce que leur marché intérieur facilite la rentabilité, entre autres. Ceci dit, nos gouvernements sont au courant de ces problèmes. Cependant, dans les milieux culturels, il y a de nombreux désaccords à ce sujet ainsi que sur un sujet connexe, le lien entre la popularité des oeuvres et leur valeur artistique.

J’ajouterais une autre difficulté. Nous avons développé des politiques culturelles qui font l’envie d’autre sociétés. Au Québec, ces politiques se fondaient sur la défense et la valorisation de notre culture nationale francophone ainsi que sur l’idée qu’il est nécessaire de protéger et de promouvoir l’activité culturelle nationale. Mais la valorisation de notre culture francophone était, à cette époque, fortement associée à aux luttes politiques autour de l’autonomie ou de la souveraineté du Québec. Les temps ont changé. L’appui à la souveraineté a fléchi et chanter en français rebute de plus en plus la relève. Nos liens culturels avec la France se sont affaiblis. Sur quoi allons nous désormais appuyer nos politiques culturelles? Seulement sur la l’importance du succès économique dans ce domaine, comme dans d’autres?

C’est Martin Scorcese qui expliquait encore récemment qu’on ne peut plus produire aux État-Unis des films avec de petits budgets comme on pouvait le faire à ses débuts. Que cela est un frein au déploiement de jeunes talents ou de nouveaux créateurs. L’argument en vertu duquel les petits films trouveront leur audience sans subvention dans un grand marché plus que dans un petit, démontre que l’auteur de cette chronique n’a pas approfondi son sujet.

Pourquoi la Suisse ou la Belgique peuvent-il produire des films à petit budget qui trouvent leur audience et trouvent le moyen de rafler des Prix internationaux ? De plus l’industrie du cinéma au Québec se porte plutôt bien. Mais elle a pour inconvénient d’être tenue par un nombre relativement faible d’intervenants qui se sont érigés en monopôle.

Ainsi faudrait-il parler du protectionnisme dans la culture. Protectionnisme qui s’applique à d’autres domaines que le culturel. Le problème ce sont les monopoles. C’est cette caractéristique culturelle qu’on devrait briser. Ces gens qui dans divers domaines sont organisés en « gangs » comme l’avait illustré la Commission Charbonneau dans l’octroi public des contrats de construction.

Étant donné que monsieur Fortin exploite quelques sujets de manière récurrente, ce n’est pas la première fois qu’il pointe la Corée du Sud comme modèle qu’il faudrait imiter. Dans la pratique, les cinéastes coréens sont souvent étonnés que plusieurs de leurs films connaissent le succès l’étranger. Ce qui distingue le Québec de la Corée c’est plutôt leur capacité phénoménale de production. Pour un film à succès il s’en trouve au moins dix dont la diffusion restera pratiquement coréenne exclusivement. Les diffuseurs coréens, les cinémas notamment s’engagent à diffuser un minimum de 50% de la production locale.

Ainsi la Corée remporte-t-elle beaucoup de succès à l’étranger parce qu’elle protège la diffusion de sa production locale premièrement. Donc ce n’est pas le prix du billet qu’il faudrait payer pour aller voir Antigone qui compte, c’est le fait plutôt que les Québécois ne ne déplacent pas en nombre suffisants pour aller voir les films locaux et plus encore qu’Antigone ne trouve pas suffisamment de salles pour diffuser l’œuvre dans toute la province.

En sorte que le problème de la diffusion culturelle en est comme tout produit d’ailleurs, un « beau problème » de distribution. Mais au Québec nous pratiquons une sorte de nationalisme à deux vitesses qui relève plus du confinement culturel que de la promotion locale et universelle. — C’est surtout cela qui nous coûte de l’argent.