Quand l’économie mène à la guerre

Comme en 1914, des puissances émergentes menacent aujourd’hui la suprématie des pays qui dominent le monde depuis des décennies. C’est avec cette réalité en tête qu’il faut observer le bras de fer qui se joue autour de l’Ukraine ou les rivalités en Asie entre les Chinois, les Japonais et les Américains.

russie-getty
Nostalgiques de l’ancienne puissance soviétique, des Ukrainiens de Crimée brandissent les drapeaux de l’ex-URSS et de la Russie. – Photo : Alexander Miridonov / Kommersant Photo / Getty Images

Dans un article écrit pour l’Institut Brookings — un important groupe de réflexion américain —, l’historienne canadienne Margaret MacMillan fait un rapprochement troublant entre les circonstances qui ont conduit à la Première Guerre mondiale et les rivalités et conflits actuels. Les tensions en Ukraine entre la Russie, l’Union européenne et les États-Unis risquent d’illus­trer tristement sa thèse.

Replongeons-nous en 1914. Le monde est en paix depuis la fin des grandes guerres napoléoniennes, un siècle plus tôt. L’électricité éclaire désormais les rues et les maisons. Le téléphone et le télégraphe font tomber les frontières, et le commerce prend son essor grâce aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur. L’économie mondiale connaît, de 1870 à 1913, la plus grande période de prospérité de l’histoire. On disait même à l’époque que la mondialisation des échanges empêcherait les conflits entre nations.

Puis survint la Première Guerre mondiale…

C’était il y a 100 ans. Mais ça pourrait être demain.

Tout comme il y a 100 ans, le monde a traversé, depuis la fin de la Deuxième Guerre, une grande période sans conflit majeur. Et tout comme il y a 100 ans également, les innovations bouleversent les communications et le commerce. La taille de l’économie mondiale a été multipliée par 9 de 1951 à 2010, grâce à une augmentation du commerce international, qui pour sa part a été multiplié par 33.

Comme en 1914, des puissances émergentes menacent aujourd’hui la suprématie des pays qui dominent le monde depuis des décennies. C’est avec cette réalité en tête qu’il faut observer le bras de fer qui se joue autour de l’Ukraine ou les rivalités en Asie entre les Chinois, les Japonais et les Américains.

Il y a 100 ans, l’industrie allemande était en pleine poussée. Elle avait besoin de nouveaux marchés et d’un meilleur accès aux matières premières. L’Allemagne voulait remplacer le Royaume-Uni comme première puissance européenne et première puissance maritime au monde. Pour y parvenir, elle reluquait les colonies françaises et britanniques en Afrique.

Aujourd’hui, la Chine espère devancer les États-Unis comme première puissance économique mondiale pour ce qui est du PIB, après avoir pris le premier rang sur le plan de la production industrielle et des échanges commerciaux. Les Chinois investissent massivement en Afrique pour s’assurer un accès continu aux matières premières. Pékin veut aussi protéger ses voies de navigation maritime en disputant au Japon, au Viêt Nam et aux Philippines des archipels en mer de Chine orientale. Pour avoir les moyens de ses ambitions, l’Empire du Milieu aura doublé ses dépenses militaires en 2015 par rapport à 2012.

Autre puissance émergente, la Russie joue à fond la carte de l’énergie pour redevenir un acteur qui compte sur la scène internationale. Derrière la crise en Ukraine et le retour de la Crimée dans la Fédération de Russie se cache une intense rivalité commerciale avec l’Europe pour le marché ukrainien.

 

soldats-russes-getty
Soldats russes sur le front ouest en 1914. Une cascade d’événements amplifiant les rivalités économiques avait conduit à la Première Guerre mondiale. – Photo : Sovfoto / UIG / Getty Images

La Russie veut créer son propre bloc de libre-échange économique, l’Union eurasiatique. Et Moscou tient à ce que l’Ukraine en fasse partie. De son point de vue, il est inconcevable que ce voisin immédiat lui tourne le dos et s’allie avec l’Union européenne. C’est d’autant plus inacceptable que la Russie achète le quart des exportations de l’Ukraine… et qu’elle lui vend 58 % du gaz naturel consommé par les Ukrainiens.

La Chine et la Russie sont aussi devenues des acteurs pivots de la scène diplomatique mondiale. Par exemple, les deux s’opposent aux sanctions imposées à l’Iran pour son programme nucléaire et soutiennent le régime du président de la Syrie, Bachar al-Assad.

En 1914, une cascade d’événements avait amplifié les rivalités économiques et conduit à un conflit militaire mondial. En juin, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, était assassiné par un nationaliste serbe à Sarajevo. L’Empire austro-hongrois (qui contrôlait la majeure partie des pays actuels de l’Europe de l’Est et du Sud-Est) est aussitôt entré en guerre contre la Serbie.

Les alliés de l’un et de l’autre prirent position. Le kaiser allemand défendra son allié austro-hongrois. Le tsar russe viendra en aide à son allié slave. Le roi britannique et le gouvernement français respecteront les termes de leur alliance avec la Russie. Six semaines après l’assassinat, presque toute l’Europe était en guerre !

Comme en 1914, nous sommes persuadés que les armes modernes vont dissuader les grandes puissances d’engager directement le combat. Comme à l’époque, nous croyons que les intérêts économi­ques prévaudront sur les prétentions territoriales.

Les comparaisons entre les deux époques sont nombreuses. S’il faut en retenir une leçon, c’est que la paix ne tient qu’à un fil. Et qu’une catastrophe est bien vite arrivée.

* * *

Près de 67 000 soldats canadiens ont péri lors de la Première Guerre mondiale. Presque 1 % de la population du pays à l’époque. Le conflit a fait 10 millions de morts parmi les combattants.

Les commentaires sont fermés.

1- Je ne voudrais pas vous contredire uniquement pour le plaisir, s’il est vrai que nous célébrons le centenaire de la guerre de 14-18 et vous faites bien d’en évoquer la mémoire.

Toutefois lorsque vous relatez : « Replongeons-nous en 1914. Le monde est en paix depuis la fin des grandes guerres napoléoniennes, un siècle plus tôt. »

Somme toute lorsqu’on regarde l’histoire du monde, incluant celle de l’Europe de 1815 à 1914, il m’est un petit peu difficile de dire que ces cents années furent celles de la « paix universelle », prenons ne serait-ce que l’histoire coloniale, les diverses révolutions, la guerre de sécession et les multiples mouvements sociaux parfois matés dans le sang qui jalonnent l’après Napoléon. Sans oublier la guerre de 1870 contre la Prusse qui a failli ruiner la France pour de bon.

2- Vous faites mention de la vague de prospérité de 1870 à 1913. Quel est le principal facteur de cette prospérité ? — La deuxième révolution industrielle. Mais comment précisément expliquer alors la guerre de 14 ? Le philosophe Gaston Bachelard a tenté de trouver des réponses à ces questions, Sigmund Freud aussi et même le cinéaste Stanley Kubrick (« Les sentiers de la Gloire » notamment, mais aussi « 2001 l’Odyssée de l’espace ») également.

Il me plairait aussi de rappeler la première crise financière internationale de 1873 qui commence par le krash boursier de Vienne, touche rapidement New-York, Londres et l’Empire Ottoman. Preuve s’il en est que le monde financier n’apprend jamais de ses erreurs.

3- Lorsque vous ajoutez : « Tout comme il y a 100 ans, le monde a traversé, depuis la fin de la Deuxième Guerre, une grande période sans conflit majeur », — qu’entendez-vous par là ? L’Europe a connu une période de paix exceptionnelle en effet. J’attribue cette paix à l’Ouest à la construction des institutions européennes. À l’Est par la mainmise de l’Union-Soviétique sur ses satellites.

En revanche, les pays colonialistes et les pays colonisés de diverses façons, ne l’ont pas eu de tout repos.

4- Sur ces propos : « La Russie veut créer son propre bloc de libre-échange économique, l’Union eurasiatique. Et Moscou tient à ce que l’Ukraine en fasse partie. De son point de vue, il est inconcevable que ce voisin immédiat lui tourne le dos et s’allie avec l’Union européenne. »

J’aimerais encore préciser que la CEI (Communauté des États indépendants) est déjà une zone de libre-échange, que jusqu’à voici encore quelques jours à peine, l’Ukraine était membre de plein droit de la CEI, qu’elle n’a pas été exclue de cette communauté lorsque c’est le gouvernement provisoire de l’Ukraine qui ne dispose d’aucune légitimité, qui a décidé unilatéralement de sortir de cette organisation.

L’Union eurasiatique est un dispositif qui permet d’étendre la zone de libre-échange qu’est déjà la CEI à d’autres pays. L’Ukraine était conviée à s’associer à cette zone de libre-échange étendue, puisqu’elle était membre de la CEI, lequel « membership » n’était d’ailleurs pas un obstacle pour ce pays pour conclure divers accords de libre-échange avec l’Europe et ce malgré que l’Ukraine en raison de ses finances publiques désastreuses ne pouvait se qualifier — pas plus que maintenant-, à une adhésion à l’Union avant un certain temps.

5- Malgré la situation actuelle, la société Gazprom continue d’approvisionner l’Ukraine en gaz naturel en dépit d’une facture impayée de l’ordre de 1,7 milliards de dollars à cette société. Je ne vois pas ce qui est inacceptable dans cette configuration ?

Ce qui serait plus « inacceptable » selon moi, serait que la société Gazprom suspende ses obligations.

6- Enfin je désirerais vous soumettre une petite question : « Estimez-vous que la Troisième guerre mondiale soit toute imminente désormais ? »