Quatre contes à faire peur

L’obsession de la sécurité qui anime les États-Uniens a parfois des conséquences étonnantes — et inquiétantes — pour le Québec et l’ensemble du Canada. En voici quatre exemples concrets.

Au diable les États-Unis !

Craignant d’être déportés, de plus en plus d’immigrants clandestins établis aux États-Unis cherchent refuge au Canada.

Janet Hinshaw-Thomas n’oubliera pas de sitôt son dernier voyage au Québec. Cette religieuse de Pennsylvanie a passé une nuit en prison, en septembre dernier, après avoir été arrêtée au poste de Saint-Bernard-de-Lacolle. Son crime : avoir aidé une douzaine de ressortissants haïtiens temporairement établis aux États-Unis à trouver refuge au Canada. Aucune accusation n’a finalement été portée contre elle, mais l’affaire a mis en lumière une nouvelle tendance : de plus en plus d’immigrants clandestins, craignant d’être déportés par les autorités américaines, viennent tenter leur chance au Canada.

La ville de Windsor, en Ontario, subit actuellement les conséquences du phénomène. Ses services sociaux croulent sous les demandes d’hébergement de centaines de réfugiés mexicains et haïtiens venus des États-Unis. Selon Janet Hinshaw-Thomas, cet afflux de réfugiés ne fera que s’accentuer au cours des prochains mois en raison du renforcement des restrictions touchant les immigrants clandestins au sud de la frontière.

Au diable la Charte québécoise des droits !

Est-il normal que des règles discriminatoires américaines aient des répercussions jusqu’à Mirabel ?

Le Canada a beau être un pays souverain, il n’échappe pas à l’emprise de certaines règles américaines. Un étudiant canadien l’a appris à ses dépens l’an dernier quand il s’est vu refuser un stage au sein de l’entreprise Bell Helicopter, à Mirabel. Son délit ? Être né en Haïti ! En vertu de l’International Traffic in Arms Regulation (ITAR), les sociétés qui fournissent du matériel militaire aux États-Unis sont en effet tenues d’exclure de certaines tâches les employés originaires de 26 pays jugés « à risque », même s’ils ont la nationalité canadienne.

Après avoir porté plainte à la Commission des droits de la personne du Québec, l’étudiant lésé a récemment conclu une entente à l’amiable avec Bell Helicopter. Ça n’empêche pas le président de la Commission, Gaétan Cousineau, de continuer à dénoncer l’ITAR, qui viole la Charte des droits et libertés. « Le Québec ne devrait pas permettre que des entreprises installées sur son territoire se soumettent à des réglementations externes qui méconnaissent ses valeurs et les droits reconnus aux citoyens par l’Assemblée nationale », dit-il.

Pour se soumettre aux exigences des États-Unis, Bell Helicopter avait aussi dû réaffecter, l’an dernier, une vingtaine d’employés possédant une double nationalité. Les autorités américaines restent sourdes aux pressions exercées par le gouvernement canadien pour soustraire le Canada à l’application de certaines règles de l’ITAR.

Au diable les pompiers !

Le zèle grandissant des douaniers américains met-il en péril la sécurité des habitants des villes et villages frontaliers ?

C’est ce que soutient le président de l’Association canadienne des chefs de pompiers, Pat Burke. Il cite en exemple l’incident survenu en novembre dernier au poste frontière de Saint-Bernard-de-Lacolle. Appelés en renfort par leurs confrères de Rouses Point, dans l’État de New York, des pompiers volontaires de Lacolle ont été longuement interrogés aux douanes. On les a même prévenus : la prochaine fois, ils devront présenter leur passeport. Pendant ce temps, l’auberge Anchorage Inn, dans le village voisin, était rasée par les flammes…

Pat Burke ne décolère pas. Les services d’incendie des deux côtés de la frontière, dit-il, comptent sur leur aide mutuelle pour protéger leurs habitants et leurs maisons en cas d’incendie majeur. Et ça ne vaut pas seulement pour de petites municipalités. « Que se passerait-il si l’urgence se produisait à Windsor ? Les pompiers de Detroit, de l’autre côté de la frontière, seraient obligés d’aller chercher leur passeport avant d’aller combattre l’incendie ? »

Au diable les visas !

Le repli sur soi des États-Unis a parfois des conséquences inattendues…

La Colombie-Britannique peut bénir le gouvernement américain. Incapable d’embaucher tous les jeunes talents dont elle a besoin en raison du nombre réduit de visas accordés aux travailleurs étrangers, la société américaine Microsoft a décidé de se tourner vers Richmond, en banlieue de Vancouver. Attiré par les règles plus souples du Canada en matière d’immigration, le géant informatique y a ouvert un centre de conception de logiciels en septembre dernier.

Situé à trois heures de route du siège social de Microsoft, dans l’État de Washington, ce centre accueillera bientôt jusqu’à 700 programmeurs et ingénieurs informatiques venus du Canada et d’autres pays. Parmi eux figurent des étudiants étrangers fraîchement diplômés d’universités américaines et forcés de quitter les États-Unis faute de visa. Recrutés par Microsoft, ils se dirigeront vers le Canada, qui accorde volontiers — et rapidement — des visas aux personnes qualifiées travaillant dans les secteurs en pénurie de main-d’œuvre. (Ces travailleurs pourront ensuite, s’ils le désirent, entreprendre des démarches pour obtenir la citoyenneté canadienne.) Par ici les cerveaux !