Québec inc. en deux temps

Frédéric Dugré était un bambin lorsque Serge Godin a créé CGI, un des fleurons du Québec inc. Deux générations, deux façons différentes de faire des affaires ? Pas tant que ça.

Québec inc. en deux temps
Photo : P. Manning

Serge Godin, fondateur et grand patron de CGI, est un homme affable et humble qui ne cherche pas particulièrement les feux de la rampe. Il parle si doucement qu’il faut parfois s’approcher pour bien l’entendre. Mais il n’a pas besoin d’élever la voix, son parcours parle pour lui. La petite société qu’il a lancée à 26 ans, en 1976, dans le sous-sol de sa maison, à Sainte-Foy, est devenue l’une des plus grandes réussites québécoises : elle compte parmi les plus importantes au monde dans son domaine, les services-conseils en informatique et en gestion.

Frédéric Dugré avait aussi 26 ans lorsqu’il a fondé H2O Innovation, en 2000. Depuis, les affaires vont bien, très bien même, pour le fabricant de systèmes de filtration d’eau à base de membranes. L’entrepreneur de 37 ans aimerait suivre les traces de Serge Godin. Déjà, les deux sociétés partagent des similitudes : elles sont nées à Québec, sont cotées en Bourse, ont pris de l’expansion en faisant des acquisitions, ont des bureaux en Inde et misent sur le marché international pour croître. En juillet dernier, H2O Innovation figurait au palmarès des Leaders de la croissance de L’actualité. Serge Godin, en raison de l’expansion fulgurante de sa société, était déjà dans les pages du magazine en… 1986 !

Même s’il a lancé son entreprise l’année des Jeux olympiques de Montréal, alors que René Lévesque prenait le pouvoir à Québec et que l’économie québécoise était dominée par les Steinberg, Seagram, Sun Life et Consolidated-Bathurst, Serge Godin était loin de se complaire dans les idées d’une époque révolue. Il a été parmi les premiers au Québec à recevoir un DEC en informatique, au cégep de Jonquière, à l’époque où les ordinateurs lisaient des cartes perforées. Dès ses débuts, il encourageait les employés à devenir actionnaires, avant même que la participation aux profits et le partage du leadership deviennent des concepts à la mode. Son discours sur l’importance d’avoir du plaisir en travaillant est courant aujourd’hui, mais il avait l’air d’un extraterrestre quand il en parlait dans les années 1980.

Certains représentants de la génération X clament qu’ils n’ont pas de conseils à recevoir des baby-boomers. Ce n’est pas le cas de Frédéric Dugré. « J’ai certaines pratiques semblables à celles de CGI. Ça me réconforte, parce que j’aspire moi aussi à faire de H2O une entreprise de classe mondiale », dit-il.

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SUR LES MOYENS DE COMMUNICATION

Serge Godin : Avant, je faisais une tournée annuelle de tous les bureaux de CGI, ce qui demandait un travail logisti­que assez important. Je perdais beaucoup de poids dans cette tournée-là, parce que j’étais en déplacement pendant plusieurs semaines. Aujourd’hui, avec 125 bureaux dans le monde, dans 16 pays, en six rencontres je parle par Internet aux 31 000 employés de la société. Grâce aux nou­velles technologies, ce n’est pas uniquement une présentation, c’est une discussion. On peut être en communication constante avec notre personnel et nos clients.

Frédéric Dugré : La journée se planifie beaucoup plus tôt qu’avant. Dès que je me réveille, j’échange quelques courriels et je sais quels sont les grands enjeux du jour. Entre l’école de mon fils et le bureau, dans la voiture, je fais un ou deux appels en Europe et en Inde. Quand j’arrive au bureau, je connais les points importants. J’utilise Skype pour parler à mes employés à l’étranger, ce qui facilite les contacts.

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IL Y A 35 ANS

Serge Godin a été parmi les premiers au Québec à décrocher un DEC en informatique, à l’époque où les ordinateurs lisaient des cartes perforées. (Photo : D.R.)

 

SUR LES CHANGEMENTS TECHNOLOGIQUES

S.G. : Nos employés utilisent des systèmes qui n’existaient même pas il y a trois ou quatre ans. On doit absorber les changements de plus en plus rapidement, ce qui est très exigeant.

F.D. : Nous devons avoir les meilleures technologies, parce que les équipes s’échangent des fichiers de plus en plus lourds. Il faut travailler sur des plate­formes dans le nuage [NDLR : sur des serveurs distants interconnectés et accessibles par le Web]. Ouf ! C’est compliqué de gérer tout ça de façon cohésive. Pour des entreprises de petite taille comme la nôtre, c’est toujours risqué d’investir dans de nouveaux systèmes. On choisit une certaine technologie, qui sera peut-être désuète dans six mois.

 

SUR LA MONDIALISATION

F.D. : On peut avoir un client montréalais, avec qui on travaille sur un système destiné à la Tunisie ; le gestionnaire peut se trouver en Floride, les employés qui le conçoivent, à San Diego, à Minneapolis et à Bombay, en Inde, et la fabrication peut se faire à l’usine de Victoriaville. Le client s’attend à avoir les meil­leurs talents. Qu’ils soient en Floride ou à San Diego lui importe peu.

Une entreprise qui veut croître rapidement n’a pas d’autre choix que de s’inscrire en Bourse. Et c’est beaucoup plus exigeant et complexe que dans le passé. Ça nous oblige à révéler une partie de notre stratégie d’affaires. Par contre, il y a un meilleur soutien, de la part de l’État et des institu­tions privées, pour les entreprises qui veulent faire des affaires à l’international.

S.G. : Le visage de la concurrence se modifie rapidement. Des entre­prises changent de mains, d’autres disparaissent, des décisions qui ont une incidence sur le marché local se prennent à l’étranger. Avant, il fallait être installé au Québec pour percer le marché québécois. Aujour­d’hui, la concurrence vient de partout dans le monde. D’où l’importance d’exceller dans votre domaine, de devenir le meilleur au monde, de vous distinguer des autres.

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CGI

  • Services-conseils en technologies de l’information et en gestion des processus d’affaires
  • Fondée en 1976 à Québec
  • Siège social à Montréal
  • 31 000 employés
  • 125 bureaux dans 16 pays
  • Chiffre d’affaires de 4,2 milliards de dollars
  • Acquisition de 65 entreprises depuis 35 ans
  • 89 % des employés sont actionnaires de l’entreprise

H2O Innovation

  • Systèmes de filtration d’eau
  • Fondée en 2000 à Québec
  • Siège social à Québec
  • 100 employés
  • Six bureaux dans trois pays
  • Chiffre d’affaires de 27,7 millions de dollars
  • Croissance de 867 % de 2005 à 2010
  • Acquisition de huit entreprises depuis 11 ans

SUR LA MAIN-D’OEUVRE

F.D. : Une entreprise qui traiterait ses employés comme des numéros serait vouée à l’échec aujour­d’hui. Les entreprises en sont beaucoup plus conscientes maintenant. À Québec, le taux de chômage est de 4 % ! Pour attirer les meilleurs talents, on doit leur offrir un environnement intéressant. Mais on se rend compte que certains jeunes veulent être arrivés au sommet avant même de commencer. Il faut leur faire compren­dre qu’il y a des apprentissages à faire.

Quand on a des employés dans d’autres pays, d’une autre culture, c’est tout un défi de leur inculquer les valeurs de l’entreprise et de les faire respecter. Sinon, l’entreprise se dénature, elle perd sa couleur et sa saveur. On doit trouver un moyen de s’assurer que les employés servent le client de la même manière que je le ferais moi-même.

S.G. : Depuis les débuts de CGI, mon rêve a toujours été de créer un environnement où les gens auraient du plaisir à travailler ensemble. Si une équipe a du plaisir en s’attaquant à un projet, les employés seront engagés et voudront réussir. Mais quand j’ai commencé, ce discours n’était pas généralisé dans les entreprises.

C’est certain que je ne peux pas avoir la même relation avec mon gestionnaire qui travaille en Inde qu’avec mes six employés de l’époque où j’ai démarré CGI à Québec. Mais on essaie de s’assu­rer que la relation du leader avec son équipe est sem­blable, empreinte de respect et d’écoute, quel que soit le pays. C’est un beau défi d’étendre nos pratiques et les valeurs de l’entre­prise à l’étranger.

 

SUR LES FRANCOPHONES DANS LES AFFAIRES

S.G. : Je ne parlais pas l’anglais lors­que j’ai fondé CGI ! J’ai appris. Évidemment, les francophones doivent apprendre l’anglais pour se lancer en affaires.

Il y avait quand même déjà des entrepreneurs francophones à l’époque : les frères (Bernard, Laurent et Alain) Lemaire (Cascades), Alain Bouchard (Couche-Tard), Julien Métivier (IPL, spécialisée dans les plastiques) avaient du succès…

F.D. : Je trouve triste de voir que le système scolaire québécois ne favorise pas le bilinguisme, alors que c’est tellement important de maîtriser l’anglais.

 

 

Proportion de l’économie québécoise détenue par des Québécois francophones

1978 :           54,8 %

2003 :           67,1 %

Salaire minimum

1976 :           2,87 $ l’heure

2011 :           9,65 $ l’heure

Durée de la semaine de travail

1976 :           38,9 heures

2010 :              35 heures

Taux de chômage

1976 :           8,7 %

2010 :           8,0 %

Proportion de femmes parmi la population active

1976 :           38,8 %

2010 :           47,2 %

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