Québec libre ?

Pour combattre les inégalités avec succès, la liberté économique doit être circonscrite. Mais elle ne doit pas être brimée sans raison !

L’Institut Fraser est un organisme de Vancouver qui se consacre à la défense de la liberté et à la critique de l’activité des gouvernements. En juillet dernier, il a publié une étude qui conclut que la liberté économique au Québec souffre d’entraves sérieuses. D’une part, notre secteur public est très étendu. Les impôts absorbent 39 % du revenu des citoyens. C’est 32 % ailleurs au Canada et 28 % aux États-Unis. D’autre part, les syndicats d’ici sont puissants. Les conventions collectives couvrent 40 % des salariés du Québec, contre 27 % dans le reste du Canada et 13 % aux États-Unis.

Selon l’Institut, moins on est libre, moins on est prospère. Pas surprenant donc, à ses yeux, que le niveau de vie des Québécois soit parmi les plus faibles du continent. Sa prescription pour accélérer la création de richesse au Québec ? Réduire les impôts et limiter le pouvoir des syndicats.

L’étude de l’Institut Fraser n’est pas sans défauts. Premièrement, elle ne met qu’un seul critère dans la balance : la création de la richesse. Cet élément a bien sûr une importance primordiale. Le problème est que l’Institut escamote complètement un autre critère essentiel : le partage équitable de la richesse entre les habitants. Or, c’est habituellement par une activité gouvernementale accrue et une protection syndicale plus étendue que les pays réussissent à combattre la pauvreté et les inégalités sociales avec succès. Au Québec et dans le reste du Canada, l’État et les syndicats occupent une plus grande place qu’aux États-Unis parce que les Canadiens accordent plus d’importance au juste partage de la richesse que leurs voisins du Sud. Avec leur État minimal et leurs syndicats en chute libre, les Américains sont peut-être les champions de la liberté économique. Mais ils sont aussi les champions de la pauvreté et des inégalités extrêmes. De cela, Fraser ne fait nulle mention.

L’étude de l’Institut Fraser doit être jugée sous un deuxième aspect : la présence d’un État fort et de syndicats puissants n’implique pas forcément un niveau de vie plus faible. Bien des pays ont un secteur public encore plus important et des syndicats encore plus répandus que le Québec et le reste du Canada, mais jouissent néanmoins d’un niveau de richesse élevé, comparable à celui des États-Unis : la Norvège, les Pays-Bas, le Danemark, l’Autriche, par exemple.

Cela veut dire que la manière dont l’État fonctionne et la façon dont les syndicats se comportent sont tout aussi importantes que leur taille à elle seule. Or, dans les quatre pays cités précédemment, l’espace de liberté que l’État et les syndicats accordent aux gens ordinaires est nettement plus grand qu’au Québec. Bien que l’étude de l’Institut Fraser sur la liberté économique soit contestable, il ne faut surtout pas la rejeter en bloc, mais plutôt en profiter pour faire notre autocritique.

Des exemples ? Dans le domaine industriel, des entreprises de transformation de l’aluminium bien établies en Abitibi, en Mauricie et sur la Côte-Nord n’ont pas accès à l’aide financière de l’État dans ce secteur, parce que cette aide est réservée aux sociétés situées dans la « vallée de l’aluminium », au Saguenay. Dans le monde de la construction, au moment même où Jean Charest négocie la mobilité de la main-d’œuvre entre la France et le Québec, la mobilité des hommes de métier entre les chantiers des diverses régions du Québec demeure sévèrement limitée. Dans le milieu agricole, l’État refuse aux producteurs qui le réclament le droit de s’associer librement dans de nouvelles organisations syndicales en dehors du monopole actuel consenti à l’Union des producteurs agricoles. Dans le monde de l’éducation et de la santé, la rigidité de l’encadrement ministériel, les conventions collectives de milliers de pages et le braquage idéologique bloquent ou retardent l’innovation.

Entendons-nous. Le Québec n’est pas un goulag économique. Mais il est clair qu’un peu moins de paternalisme étatique et syndical et un peu plus de liberté nous feraient du bien.

Et encore…
Dans les hôpitaux, la situation est devenue tellement contraignante pour les infirmières qu’un grand nombre d’entre elles ont décroché et que le réseau est maintenant jugé en pénurie aiguë de personnel. Pourtant, le Québec compte, en proportion, 18 % plus d’infirmières autorisées que l’Ontario.

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