Quelques leçons de la crise ukrainienne

Jusqu’où peuvent aller les Russes sans conséquences trop fâcheuses pour leur propre économie, et jusqu’à quel point les Occidentaux sont prêts à sacrifier leurs intérêts économiques pour sauvegarder l’indépendance ukrainienne ? demande Pierre Duhamel.

Photo : Bloomberg / Getty Images
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«Il y a deux manières de conquérir et d’asservir une nation : l’une est pas les armes, l’autre par la dette.» –  John Adam, deuxième président des États-Unis

Economie

Après un repli sensible, lundi, les marchés financiers reprenaient du tonus mardi matin, voyant dans l’absence d’un conflit armé déclaré un signe d’apaisement propice au déblocage de la situation.

La crise politique en Ukraine et ses répercussions économiques restent néanmoins au centre de l’actualité.

Le sort de la Crimée semble scellé, car l’Ukraine n’a pas les moyens de défendre cette partie de son territoire et ses alliés occidentaux n’ont pas intérêt à compromettre leurs relations économiques et politiques avec la Russie… et ont encore moins d’appétit pour un conflit armé.

En revanche, je ne pense pas que les Russes soient eux aussi prêts à sacrifier leurs relations économiques et politiques avec l’Ouest.

Le sort de l’Ukraine et le maintien de son intégrité territoriale, exception faite de la Crimée, se joue dans cette équation : jusqu’où peuvent aller les Russes sans conséquences trop fâcheuses pour leur propre économie, et jusqu’à quel point les Occidentaux sont prêts à sacrifier leurs intérêts économiques pour sauvegarder l’indépendance ukrainienne.

C’est qu’à l’heure de la mondialisation, le monde est interconnecté et interdépendant.

Quand la Bourse de Moscou plonge de 10 % dans une seule journée, ce sont d’abord les privilégiés du régime russe qui voient leur fortune fondre. C’est la garde rapprochée de Vladimir Poutine qui encaisse le coup.

Cette classe d’oligarches et de riches nababs n’existait pas sous l’Union soviétique, où seuls les enjeux géopolitiques comptaient. La richesse, à cette époque, c’était l’empire et ses vassaux de l’Europe de l’Est.

La richesse, aujourd’hui, ce sont les centaines de milliards de dollars, placés dans des banques occidentales.

La banque centrale russe estime que les deux tiers des 56 milliards de dollars sortis du pays en 2012 provenaient de sources liées au crime organisé. Voilà des milliards qui pourraient ne pas rester très longtemps à l’abri des polices occidentales.

On fait état de la grande dépendance au gaz naturel russe de l’Ukraine et des pays européens. La contrepartie est aussi vraie, car 70 % des revenus d’exportation de la Russie proviennent de la vente de gaz naturel et du pétrole. L’acheteur est certes vulnérable, mais le vendeur a beaucoup à perdre s’il sacrifie son marché.

L’autre enjeu de cette crise est le niveau d’endettement de l’Ukraine. La dette ukrainienne aurait doublé depuis 2010, atteignant 75 milliards de dollars.

Environ 10 % de cette somme doit être refinancée cette année, et c’est là que le bât blesse. En effet, les taux d’intérêt sur les obligations ukrainiennes qui arrivent à échéance en avril atteignent presque 45 % !

À court terme, l’Ukraine doit payer sur-le-champ presque 2 milliards de dollars au géant russe Gazprom pour de récents achats de gaz naturels — une addition qui sera finalement payée par les pays de la Communauté européenne.

Pour les Ukrainiens, l’enjeu qui a précipité la crise actuelle et le départ du président prorusse aura été son rejet d’un accord économique et politique avec l’Europe.

Un article du Wall Street Journal publié ce mardi tend à montrer que les propres divisions européennes et une certaine intransigeance dans les négociations ont finalement rendu le traité inacceptable pour l’ancien président Ianoukovitch. Ce dernier aurait demandé une aide économique plus substantielle pour pourvoir arrimer son pays au reste de l’Europe et accroître son indépendance économique face à Moscou.

L’ancrage de l’Ukraine dans l’Europe a un prix, politique et surtout économique. Pourvu qu’il n’y en ait pas de militaire.

* * *

À propos de Pierre Duhamel

Journaliste depuis plus de 30 ans, Pierre Duhamel observe de près et commente l’actualité économique depuis 1986. Il a été rédacteur en chef et/ou éditeur de plusieurs publications, dont des magazines (Commerce, Affaires Plus, Montréal Centre-Ville) et des journaux spécialisés (Finance & Investissement, Investment Executive). Conférencier recherché, Pierre Duhamel a aussi commenté l’actualité économique sur les ondes du canal Argent, de LCN et de TVA. On peut le trouver sur Facebook et Twitter : @duhamelp.

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J’aimerais ici ajouter une « petite » parenthèse : si ce n’est que l’Union soviétique avait aussi son lot de milliardaires qui vivaient de manière plus discrète que maintenant à l’ombre du Parti.

Fin de la parenthèse.

Quoiqu’il en soit, je déplore que cette crise ukrainienne ait été instrumentalisée essentiellement grâce à des mensonges. Comme vous le précisez absolument justement : « Un article du Wall Street Journal publié ce mardi tend à montrer que les propres divisions européennes et une certaine intransigeance dans les négociations ont finalement rendu le traité inacceptable » (Quoiqu’on ne puisse pas lire l’article dans son intégralité à moins de l’acheter).

La réalité est que l’Europe n’a d’avantages en Ukraine que dans la mesure où elle peut exploiter ses ressources : entre autre dans le domaine agricole, l’Ukraine est en Europe actuellement le pays qui dispose des plus grandes surfaces de terres arables en friche de très bonne qualité. D’autre part, ce pays dispose de réserves importantes de gaz naturel qui peuvent être exploitées par fracturation, encore faut-il des investissements.

Il y a une main d’œuvre importante, jeune, encore bon marché et plutôt bien éduquée avec un marché à développer de près de 60 millions d’habitants, d’où des possibilités pour les services et encore pour l’industrie et même le tourisme.

L’Ukraine est aussi comme vous le mentionnez fort justement noyée pas les dettes, d’après ce que j’ai lu, ce sont au moins 35 milliards d’Euros qu’il faudrait aligner rapidement pour sortir ce pays du trou. Hors l’Europe en a déjà assez avec la gestion de sa propre crise de la dette pour pouvoir sortir autant d’argent sans aucunes conditions.

Ce pays est corrompu, tout le monde le sait, toute la classe politique l’est, le crime organisé est omniprésent, les riches connaissent toutes les mesures d’évitement pour acquitter ce qu’ils devraient à l’impôt.

Aussi l’Ukraine devrait prendre des mesures d’austérités drastiques comparables à celles de la Grèce pour pouvoir se conformer aux attentes de l’Union Européenne. Même un accord de libre-échange avec l’Union n’ouvre pas pour autant l’entrée de l’Ukraine dans l’Union avant assez longtemps.

En revanche, le premier bailleur de fond de ce pays, c’est la Russie et de loin. C’est elle encore qui offrait voici moins de deux semaines, de l’argent au président Ianoukovitch pour parer aux dépenses de fonctionnement de l’État. C’est elle qui en attendant vend son énergie aux ukrainiens à prix très compétitif. La seule contrepartie, c’est de pouvoir utiliser le réseau de pipe-lines et gazoducs ukrainiens pour approvisionner plusieurs autres pays. C’est encore la garantie du maintien des forces navales en Mer Noire en Crimée, un territoire qui faisait partie intégrante de l’Empire Russe, puis de l’Union soviétique et qui a été rétrocédé à l’Ukraine sous certaines conditions après l’effondrement du bloc soviétique.

Alors je comprends et je respecte les droits des ukrainiens, j’affirme néanmoins qu’ils sont manipulés par les ambitions de nombre de leurs politiciens et j’estime que la Russie a aussi des droits et des intérêts politiques, militaires, géopolitiques et économiques à faire respecter.

À ce titre, certains pays comme le Canada et les États-Unis notamment cherchent à se faire du capital politique à moindre prix sur le dos de la population ukrainienne en affichant une solidarité de principes lorsqu’aucun de ce deux pays (dont le nôtre) ne sont certainement prêts à mettre la main à la poche au bénéfices des ukrainiens pour aussi peu quelques 35 milliards d’Euros dans un premier temps et plus encore dans un second temps et ce sans nulle autre compensation.

Quoiqu’il en soit, le pouvoir ukrainien qui ne dispose actuellement d’aucune légitimité officiellement populaire, va devoir dans les prochaines semaines et dans les prochains mois prendre des mesures sévères pour s’extirper de la faillite qui guette. Lorsque ce seront les ukrainiens qui se sont fait passer à la barbe et sous le nez un « Coup d’État » que tous n’avaient pas nécessairement désiré.

— Il y aura un prix à payer et quoiqu’en en soit l’ardoise risque fort d’être salée.

C’est bien beau votre texte, mais jusqu’à maintenant vous n’avez aucune références.

En avez-vous?

@ Youlle,

Je suis bien content que vous trouvez mon texte beau, mais hélas je n’ai aucune référence que ce soit à vous soumettre. C’est un blogue d’opinion, j’y participe à titre gracieux et généreusement sans être trop avare de mon temps.

De plus mettre des liens à tout bout de champs a pour effet a usuellement d’alourdir et de rendre les textes moins attractifs.

En outre, il est rare que les gens prennent le temps de colliger toutes les références dans le détail. — Toutefois, si le sujet vous intéresse. Vous pouvez toujours trouver des informations souvent pertinentes via Wikipedia. Je vous recommande aussi la lecture du journal « Le Monde » et si vous lisez l’anglais vous trouverez en consultant le site du journal anglais « The Guardian » beaucoup d’informations très pertinentes sur toutes sortes de sujets. Notamment pour ce qui a trait à l’économie et à la politique internationale.

Ces suggestions ne sont pas exhaustives. J’espère que ma réponse à vos propos sera toute à votre convenance. Et si non, tant pis !

@ M. Serge D. : Très bon texte mais dont seulement 20% de nos Québécois sont capables d’analyse. L’enseignement de l’histoire, de la géographie et de l’économie n’est pas au menu de nos dirigeants. Et pour cause.

L’essentiel est que mes écrits soient appréciés au-moins de quelques-uns et j’en profite pour vous en remercier.

@ M. François Ier : Vous avez parfaitement raison. Notre beau modèle québécois à créé, à l’exception d’un 20%, une classe d’ignorants endettés et incapables de vision et parfaitement manipulable. Quelle tristesse.