Qui sera le prochain PDG de Desjardins?

Le plus important employeur privé du Québec élira son prochain grand patron le 19 mars 2016, après une campagne qui se déroule dans le plus grand secret.

Monique Leroux, PDG de Desjardins depuis 2008. Son remplaçant entrera en fonction en avril. (Photo: Ryan Remiorz, La Presse Canadienne)
Monique Leroux, PDG de Desjardins depuis 2008. Son remplaçant entrera en fonction en avril. (Photo: Ryan Remiorz, La Presse Canadienne)

Le prochain PDG du Mouvement Desjardins ne sera pas choisi dans une salle de conseil d’administration feutrée, comme le sont généralement les grands patrons des banques. C’est plutôt sous les applaudissements nourris d’un parterre de près de 300 électeurs qu’il sera élu, après sept longues semaines d’une campagne électorale dont vous n’avez probablement pas entendu parler. Cela n’a rien d’étonnant. Les campagnes à la présidence de Desjardins sont traditionnellement discrètes, voire confidentielles, tenant davantage d’un conclave que d’une présidentielle américaine.

Le 19 mars, les délégués des quatre coins du Québec seront donc réunis dans la tour phare de Desjardins, à Lévis, pour connaître qui, de Guy Cormier, Robert Ouellette ou Daniel Paillé, succédera à Monique Leroux et deviendra le prochain grand patron des 46 000 employés du géant du mouvement coopératif québécois.

Mais d’ici là, rien ne filtre sur les candidats. Ou presque. Tant les administrateurs que les membres du personnel ont évoqué les «règles très strictes» et leur peur de se «mettre dans le trouble» pour justifier leur réticence à répondre aux questions de L’actualité. Ainsi, la plupart ont exigé l’anonymat.

«Desjardins n’est pas un gouvernement ou une instance publique. C’est une institution financière qui évolue dans un marché concurrentiel», indique Pauline D’Amboise, secrétaire générale et vice-présidente de la gouvernance et de la responsabilité sociale au Mouvement Desjardins. Si les candidats ou les représentants discutaient publiquement des élections à la présidence, ils risqueraient de dévoiler des secrets d’entreprise… et de nuire à la réputation de la coopérative. Des débats sur la place publique permettraient à «différents groupes d’intérêts» de soulever des «enjeux particuliers». Desjardins, dit Mme D’Amboise, «ne veut pas subir [ces] perturbations».


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Le Mouvement met également en avant la diversité des 255 délégués pour justifier le huis clos des discussions. Ces électeurs viennent de 17 régions, délimitées selon le nombre de membres. Et si le tiers d’entre eux sont des directeurs généraux de caisse, les deux tiers sont plutôt des administrateurs élus par les membres. Ils sont retraités, avocats, notaires, entrepreneurs… Pour qui voteront-ils une fois dans l’isoloir? Personne n’ose le prédire. «Le collège électoral regroupe tellement de profils différents, on n’est jamais capable de prévoir l’issue du vote», affirme une personne haut placée dans l’organisation, qui dit d’ailleurs s’être trompée aux deux élections précédentes.

Pendant la campagne, les trois candidats auront disposé de trois rencontres pour séduire les délégués: une heure devant tout le collège électoral le 13 février, une autre heure lors de rencontres «suprarégionales», et 10 petites minutes le jour des élections. Pas de débats, que des échanges entre candidats et électeurs.

Les règles de conduite interdisent aux personnes présentes de parler de ces discussions, même aux membres de leur conseil de caisse. Elles défendent aussi aux candidats de s’adresser aux délégués à l’extérieur du cadre prescrit. Ou, interdiction suprême, de parler au public ou aux médias. «Les gens sont chatouilleux parce que l’élection du PDG est encore une prérogative des caisses», explique un administrateur.

La décision que prendra tout ce beau monde n’est pas banale. Le vainqueur occupera la présidence de Desjardins, le plus important employeur privé du Québec, pendant quatre ans. Son mandat pourra être renouvelé une fois. Et tous s’entendent sur une chose: les candidats actuels étant très différents, le règne prendra une saveur toute particulière selon celui qui l’emportera.

Le fils du réseau: Guy Cormier

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Pour les représentants qui souhaitent un retour du balancier vers les membres et le réseau, Guy Cormier pourrait être un candidat de choix.

Gestionnaire chez Desjardins depuis près de 25 ans, Guy Cormier est le candidat dont tout le monde parle spontanément en premier. Diplômé en finance de HEC Montréal, il a rapidement gravi tous les échelons du Mouvement, de la direction générale de différentes caisses jusqu’à la première vice-présidence du réseau des caisses et des services aux particuliers.

C’est celui qui a la plus fine connaissance de l’ensemble des opérations et qui a côtoyé le plus de gens dans le réseau des caisses. Âgé de 46 ans, il est décrit comme un gestionnaire convivial, qui cherche à tisser des liens et à construire avec les autres. «Il a une capacité d’écoute hors du commun. Il ne cherche pas à préparer une réponse pendant qu’on lui parle, ce qui est une qualité très rare», dit un président de caisse.

«On ne lui connaît pas encore de profil politique, par contre», note Gérald Larose, président de la Caisse d’économie solidaire (qui n’est pas délégué pour les élections). Or, de par sa taille et sa vocation, «Desjardins doit exercer un rapport de forces dans la société», rappelle l’ancien chef syndical.

Cela dit, Guy Cormier pourrait être le choix des représentants qui souhaitent un retour du balancier vers les membres et le réseau, après des années axées sur l’optimisation et le développement international. «S’ils cherchent une “garantie coop”, ils se tourneront certainement vers Guy, parce qu’il est “né” dans le réseau», estime un membre de la direction.

Le candidat-surprise: Daniel Paillé

L'ex-politicien n'a pas le «sang vert» et ne fait pas partie du «gros» conseil de Desjardins, mais il pourrait se faufiler entre ses rivaux. (Photo: Mouvement Desjardins)
L’ex-politicien n’a pas le «sang vert» et ne fait pas partie du «gros» conseil de Desjardins, mais il pourrait se faufiler entre ses rivaux. (Photo: Mouvement Desjardins)

C’est la première fois dans l’histoire récente de Desjardins que quelqu’un «de l’externe» brigue la présidence. Tant en 2000 qu’en 2008, tous les candidats étaient soit de hauts gestionnaires, soit des présidents de filiale ou des membres du conseil d’administration. Et encore, aucun des candidats administra­teurs n’était que membre d’un conseil régional. Tous siégeaient au «gros» conseil, celui du ­Mouvement.

La candidature de Daniel Paillé a donc pris tout le monde par surprise. Si tous le connaissent pour ses apparitions publiques lorsqu’il était ministre du Parti québécois ou chef du Bloc québécois, personne ne semble au fait d’un lien particulier entre lui et Desjardins. Les uns parlent d’opportunisme, les autres ne comprennent pas ses motivations.

Avoir le «sang vert» — une qualité que certains attribuent au personnel de Desjardins — est-il vraiment nécessaire? «Je n’ai pas d’objection à avoir quelqu’un de l’externe dans la course, ça amène des échanges. Mais on n’a pas besoin de cette insécurité-là [élire un PDG de l’externe] en plus de tous les défis de l’industrie», commente un président de caisse. La connaissance des enjeux d’affaires et la compréhension de la culture de Desjardins sont d’ailleurs régulièrement mentionnées comme des atouts essentiels du futur PDG.

Il n’en demeure pas moins que le candidat de 65 ans «pourrait se faufiler entre les deux autres, même si la côte est abrupte à monter», déclare un observateur. Cela dépendra de la vision qu’il aura à présenter aux délégués. Après tout, Monique Leroux n’était chez Desjardins que depuis quelques années quand elle a été élue présidente… et peu de gens la donnaient gagnante!

L’as de la techno: Robert Ouellette

À l'affût de toutes les nouveautés en matière de techno, Robert Ouellette est prêt à «challenger» le statu quo chez Desjardins. (Photo: Mouvement Desjardins)
À l’affût de toutes les nouveautés en matière de techno, Robert Ouellette est prêt à «challenger» le statu quo chez Desjardins. (Photo: Mouvement Desjardins)

La candidature de Robert Ouellette semble indissociable de ses compétences technologiques. Premier vice-président des techno­logies et du centre de services partagés, le gestionnaire de 52 ans est perçu comme cartésien, directif, très compétent et à l’affût des nouveautés. «Il ne se passe pas une journée sans qu’il soit question de FinTech [technologie financière] dans les journaux. C’est un enjeu crucial pour les institutions financières, y compris Desjardins», souligne un administrateur. Le mariage des technologies et de la finance bouscule l’industrie avec des innovations comme le financement participatif, le paiement mobile et les conseillers-robots.

Ingénieur diplômé de Polytechnique, Robert Ouellette a consacré près de 20 ans de sa carrière à la consultation au sein de la multinationale Accenture, avant de rejoindre la haute direction d’Alcan, puis celle de Desjardins. Ce passé de consultant l’amène à poser de nombreuses questions et à suivre de près les dossiers. «Il y a beaucoup de politique et de lourdeur chez Desjardins, mais ça n’empêche pas Robert de “challenger” le statu quo», constate une ancienne collègue, qui le dit réservé au premier abord, mais drôle et agréable lorsque la glace est brisée.

Son initiative de regrouper dans 22 bureaux des services tels que le traitement des hypothèques, le recouvrement ou le comptage de l’argent des guichets automatiques sera-t-elle une force ou une faiblesse pour ce candidat? Selon certains, il a permis des économies. Selon d’autres, il a retiré des tâches administratives à des caisses qui n’ont pas toutes apprécié ce changement. «S’il était resté dans une pure logique d’affaires et qu’il n’avait créé que deux ou trois très gros bureaux de services, ça aurait pu lui nuire. Mais il y a eu tellement de pression qu’ils en ont finalement créé plusieurs, donc ça ne lui nuira peut-être pas», croit une ex-cadre de Desjardins.

Arrivé au Mouvement Desjardins en mai 2009, ce grand sportif — 14 marathons et 4 participations au Grand défi Pierre Lavoie — est moins connu que Guy Cormier dans le réseau. Les délégués consultés se disent tous curieux de mieux le connaître. «Il n’a pas une longue pratique démocratique, avec les réflexes que ça amène, mais peut-être qu’il se révélera lors des rencontres à huit clos», dit Gérald Larose.

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En espérant que le successeur ne poursuive pas sur la voie « banque Desjardins » de Mme Leroux

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