Redémarrer l’économie : l’heure des choix approche

Trois grandes visions vont déterminer le choix du plan de relance et son succès, explique notre collaborateur.

Crédit : L'actualité

L’auteur est directeur associé de l’Institut du Québec, un institut de recherche et d’analyse en politiques publiques.

 

À bien des égards, le véritable défi commence maintenant. Loin de marquer la fin de la crise économique, le déconfinement marque plutôt le début de l’ère des choix difficiles.

Sachant que chaque semaine de pause économique a un coût énorme, l’arrêt était forcément temporaire. Le confinement prolongé est par ailleurs très inégalitaire : le quotidien confortable d’une famille unie où les parents ne craignent pas pour leurs revenus est très différent de celui d’un parent monoparental qui doit s’occuper de tout alors même qu’il se retrouve sans emploi. Tôt ou tard, nous devrons prudemment redémarrer la machine et apprendre à fonctionner dans un univers un peu modifié.

Une crise en trois actes

La première phase de la saga correspond à la pause économique qui s’achève. Malgré la douceur du mot, cette pause a eu l’effet d’un trou noir : fermeture soudaine de milliers de commerces, pertes d’emploi brutales, chute d’activité dramatique pour plusieurs secteurs.

Les gouvernements et les banques centrales ont réagi avec force, en « lâchant de l’argent des hélicoptères » pour soutenir les entreprises et les travailleurs frappés par la crise. Face à l’urgence et l’incertitude, les États ont essentiellement décidé d’envoyer de l’argent à tout le monde. Ces mesures auront des conséquences majeures sur les finances publiques, mais c’était sans doute la meilleure chose à faire dans les circonstances.

Cela dit, la pause économique et les prestations d’urgence prendront fin tôt ou tard. Dans la foulée du déconfinement, on amorcera alors la deuxième phase de la crise : la relance. Si certaines industries et entreprises se sont bien tirées d’affaire pendant le confinement, des pans entiers de l’économie se retrouvent soudain en situation très délicate. Avec des déficits majeurs qui pointent à l’horizon, il faudra alors faire des choix difficiles. Le gouvernement devra essentiellement décider quelles entreprises et quels projets il soutient, et lesquels devront affronter l’avenir sans aide publique. Ce faisant, nos gouvernements traceront les contours de l’économie québécoise post-COVID-19.

La troisième phase, qui commencera dans quelques mois, concerne le redressement des finances publiques, un exercice qui s’étendra vraisemblablement sur plusieurs années. Il s’agira en quelque sorte de « régler la facture » de la crise, un sujet important qui fera l’objet de nombreux débats d’ici quelques mois. Pour le moment, toutefois, les discussions devraient surtout se concentrer sur la relance économique.

Trois visions de la relance

La réalité politique et économique est évidemment complexe : le gouvernement dispose de plusieurs moyens d’intervention, toutes les entreprises sont différentes, et les priorités stratégiques peuvent varier selon qu’on réfléchit à court, moyen ou long terme. Par ailleurs, les catégories rigides ne s’appliquent pas toujours en pratique. Certaines industries « traditionnelles » sont devenues modernes, efficaces et rentables, alors que certaines entreprises de secteurs « émergents » peinent à croître. La performance ou les difficultés d’aujourd’hui ne sont pas nécessairement garantes de celles de demain. Et la culture d’entreprise — la manière de traiter les employés, la transparence, les impacts sociaux et environnementaux — ne va pas toujours de pair avec la taille de l’entreprise ou le fait qu’elle soit locale ou étrangère.

Pour réfléchir à des plans de relance potentiels, il peut néanmoins être utile de définir trois grandes visions.

La relance du statu quo

La première est celle du statu quo. L’objectif consiste à reconstituer le tissu économique du Québec ou du Canada tel qu’il existait avant la pandémie. L’État se comporte alors comme une compagnie d’assurance qui paie pour refaire une toiture après un dégât d’eau. Autant que possible, on cherche à remettre en état toutes les entreprises qui ont été fragilisées par la crise : les grosses et les petites, les vieilles et les modernes, les vertes et les moins vertes, les plus productives et celles qui le sont moins. Le critère essentiel pour bénéficier d’aide publique est simplement d’avoir existé avant la crise.

Beaucoup de groupes et d’industries font actuellement pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent cette approche et qu’ils déploient des plans de soutien pour venir en aide à leur secteur. La proposition pourrait même être politiquement tentante, dans la mesure où c’est celle qui dérange concrètement le moins de gens. Cela dit, cette avenue est en réalité impossible, pour deux raisons principales.

Premièrement, les pertes économiques engendrées par la pandémie excéderont la capacité de payer des gouvernements : même si l’État voulait sauver tous les meubles et compenser tout le monde, le coût serait trop élevé. Deuxièmement, les gouvernements qui chercheraient à « tout replacer comme avant » — en présumant que le contexte socioéconomique de l’après-pandémie sera identique à celui qui l’a précédé — manqueraient certainement à leur devoir de gestion intelligente et stratégique des fonds publics. Il semble de plus en plus illusoire de croire qu’on pourra « revenir à la normale » d’ici quelques mois, et il ne sert donc probablement à rien d’essayer.

La relance du marché

La deuxième approche consiste à faire des choix — mais de faire dépendre ceux-ci de critères économiques et comptables. Les décisions du gouvernement sont ainsi assimilées à celles du marché : on soutient les entreprises et les secteurs les plus rentables, les plus productifs, ceux qui connaissent la plus forte croissance. L’État agit alors comme un investisseur traditionnel, qui mise sur les joueurs dominants pour obtenir le meilleur rendement, alors que les autres entreprises disparaissent ou se font racheter. Ce faisant, les enjeux sociaux et environnementaux de l’activité économique sont largement ignorés : le gouvernement signe un « chèque en blanc » à ses champions en espérant que ces derniers le feront fructifier.

Pour un gouvernement, cette approche comporte deux avantages : elle permet de limiter les dépenses en réservant l’aide publique à certaines entreprises ciblées, et elle établit des critères quantifiables, fondés sur des analyses financières et économiques, pour déterminer qui pourra bénéficier des programmes de relance. Le choix d’une relance de marché comporte toutefois un problème important : en basant ses choix sur des critères purement économiques et financiers, le gouvernement abdique son rôle de gardien de l’intérêt public pour lui substituer celui d’investisseur. Or, ces deux perspectives sont très différentes — à moins bien sûr de considérer que l’intérêt public se limite à la création de richesse.

La relance durable

La troisième option est celle d’une relance durable, où les choix du gouvernement sont guidés par des considérations économiques, sociales et environnementales. Comme dans l’approche de marché, le soutien public est limité à certaines entreprises et certains secteurs, mais la perspective est plus large : si les critères économiques et financiers demeurent importants, ils sont contrebalancés par une évaluation sociale et environnementale. Le gouvernement fédéral semble vouloir emprunter cette voie. C’est l’essence du Green New Deal que plusieurs proposent aux États-Unis et en Europe. Plusieurs ONG et associations progressistes — appuyées par le Conseil du patronat du Québec — ont récemment fait des recommandations dans ce sens au gouvernement québécois.   

Outre l’exclusion possible de certaines entreprises, la conséquence la plus immédiate de cette approche consiste à associer des conditions à toute aide publique fournie. Elizabeth Warren, ex-candidate à l’investiture démocrate aux États-Unis, avait dressé une liste de huit conditions à respecter pour toute entreprise bénéficiant d’aide publique dans le contexte de la relance post-COVID-19. Le Danemark, la Pologne et d’autres pays européens ont suivi cette voie, qui sera certainement adoptée par beaucoup d’autres.

La vision d’une économie indissociable de ses impacts sociaux et environnementaux est loin d’être l’apanage de la gauche progressiste. Considérons par exemple :

L’ex-gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, qui écrivait récemment dans The Economist que la pandémie de COVID-19 pourrait être l’occasion de « repenser la valeur économique des choses en la basant davantage sur leur utilité publique».

Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs du monde, qui affirme depuis 2018 que la valeur d’une entreprise est fondamentalement liée à ses contributions sociales et environnementales.

La British Academy qui a clairement énoncé, il y a six mois à peine, que « la raison d’être d’une entreprise est de résoudre les problèmes des gens et de la planète de manière profitable, et non de profiter des problèmes qu’elle cause ».

Le rapport Senard-Notat, remis en 2018 au ministre français de l’Économie et des Finances, qui mettait de l’avant une vision forte voulant que les entreprises aient « une raison d’être non réductible au profit ».

Le chroniqueur Joe Nocera, qui écrivait en mars dans Bloomberg que la pandémie avait permis de clarifier que « l’objectif de l’économie est le bien-être des citoyens, et non l’enrichissement des actionnaires ».

Il va de soi qu’une analyse de durabilité économique, sociale et environnementale est plus complexe que la simple application d’un critère de marché. Cette approche durable exprime toutefois une conception claire de l’État comme défenseur de l’intérêt public, et elle incarne une vision plus contemporaine de la raison d’être de l’activité économique.

Ne reste qu’à espérer que les dirigeants du Québec et du Canada saisiront l’occasion de la pandémie pour relancer notre économie sur des bases modernes, et qu’ils sauront résister à la tentation de revenir dans le passé, ou de confier notre avenir à Wall Street.

 

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Jérôme Lussier n’a peut-être pas bien compris le concept de « monnaie hélicoptère » initié par l’économiste Milton Friedman connu comme chef de fil du monétarisme.

Jusqu’à présent les banques centrales ont rendu l’accès aux liquidités plus faciles en abaissant significativement les taux d’intérêt. Mais… croyons-le ou non, actuellement la planète baigne dans les liquidités. C’est pour cette raison d’ailleurs que la valeur du pétrole est tombée au bas prix que nous connaissons, sans pour autant que nous ne payions en tant que consommateur l’essence à un prix aussi bas….

Techniquement, il faudrait plutôt garantir les fonds (y compris ceux qui sont investis en bourse) en sorte que les liquidités mises sur la place publique ne soient pas victimes des soubresauts des marchés. Alors que les taux d’intérêts baissent, il faudrait mieux rémunérer ceux qui détiennent des fonds pour les inciter à les mettre à disposition. Ce qui signifie qu’il faudrait accroitre la valeur du loyer de l’argent.

La monnaie hélicoptère consiste à déléguer aux Banques centrales le pouvoir de verser (larguer) directement des liquidités inconditionnellement aux ménages qui vont dépenser cet argent pour parer à leurs besoins quotidiens et ainsi par là-même être des agents efficaces au niveau de la reprise économique. Ces largages peuvent être espacés dans le temps, modulés et durer aussi longtemps que les besoins économiques sont présents.

Ce sont donc les familles (toutes structures confondues) qui injectent les liquidités. En plus de donner un réel pouvoir d’arbitrage. Cette injection de fonds a un effet multiplicateur comme l’avait calculé John Maynard Keynes.

— Actuellement, nous n’en sommes toujours pas là ! L’argent suit comme toujours le même circuit : banques centrales, banques d’affaires ou banques de détail, puis clients de ces dites banques, etc….

Les schémas de relance économique en circulation sont toujours les mêmes. Alors qu’en période normale, il y a déjà d’importantes distorsions accroissant usuellement les inégalités de toutes sortes. Les mêmes schémas dans une période exceptionnelle comme celle-ci vont amplifier les dites distorsions.

La possibilité qu’il y ait comme après la crise de 1929 une « Grande dépression » n’est pas une simple vision de l’esprit. C’est la conséquence quasi inévitable de politiques économiques éculées qui ne font que gérer ce qui est ingérable.

Il est peu probable qu’on puisse relever les finances publiques en quelques années seulement. Pour pouvoir relever les finances publiques, il faudrait que le niveau de revenu des États et autres collectivités territoriales augmente plus vite que l’inflation et ce sans prélèvements supplémentaires (taxes, surtaxes, prélèvements obligatoires, services payants, impôts, etc.) ou sans coupures dans certains services.

Autant dire que c’est un « tour de force ». La seule bonne nouvelle, évoquée entre autre par Pierre Fortin, c’est que nous avons encore les moyens de nous endetter à un moment où les taux d’intérêts sont bas. Une des solutions simple consiste à prolonger indéfiniment le nantissement sans dépossession sur les dettes contractées. Ces créances pouvant s’appliquer seulement à celles contractées à partir de 2020. Ainsi les emprunteurs peuvent-ils ne payer que les intérêts sans devoir se préoccuper de rembourser le capital prêté.

Beaucoup d’intervenants économiques s’accordent sur une reprise plus verte, écologique, environnementale, etc. C’est une vision certes plus vertueuse qui cependant réclame plus d’investissements et une orientation rapide dans cette direction. Ce qui signifie encore un accroissement des dettes souveraines pour nombre d’États, le pouvoir d’emprunter plus facilement pour de entreprises, des startups, des particuliers, etc.

Tout ceci s’inscrit dans une crise mondiale de la dette qui existait avant la pandémie, qui s’accroit avec la pandémie et qui ne peut que s’accroitre après. Selon moi, il va falloir devenir très intelligent pour parvenir à résoudre l’équation.

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