Relance des PME : un enthousiasme mitigé

Si la situation sanitaire le permet, une bonne partie des entreprises reprendront du service en mai. Mais encore faut-il convaincre les employés, les clients et même des patrons d’être au rendez-vous.

Crédit : L'actualité

Rose, une restauratrice de la Mauricie, servira à nouveau spaghettis et sous-marins cette semaine, après deux mois de pause. Mais elle l’avoue, l’opération déconfinement lui fait peur. C’est d’ailleurs pour parler à cœur ouvert qu’elle préfère taire sa véritable identité. « Je rouvre ma cuisine parce que je sens la pression de le faire, mais je ne suis pas à l’aise. » Elle craint d’attraper la maladie à coronavirus et de contaminer ses clients. Et elle angoisse à l’idée d’y laisser sa chemise. « Je m’apprête à acheter pour au moins 10 000 dollars de nourriture, de solutions hydroalcooliques et d’équipement de protection pour mes 20 employés, ce qui est beaucoup pour une petite entrepreneure comme moi », dit la presque cinquantenaire, qui gère depuis 30 ans son restaurant de cuisine familiale. « Je n’ai aucune garantie de retrouver ma clientèle. Si les gens craignent encore de sortir, je fais quoi ? Et si le gouvernement décide de tout refermer parce que l’épidémie repart ? On ne s’en relèverait pas. Je capote, honnêtement. »

Rose aurait pu continuer d’offrir la livraison pendant le confinement, puisqu’il s’agit d’un service essentiel. Mais elle a décidé de fermer son resto à la fin mars, pour des raisons financières et sanitaires. Sauf que, maintenant, les cantines d’été s’apprêtent à reprendre du service dans sa région, et ce sont ses plus féroces concurrents… Elle se voit donc forcée d’emboîter le pas. C’est ainsi que, le mercredi 6 mai, elle rouvrira son comptoir de commandes — désormais paré d’un panneau de plexiglas flambant neuf —, le sourire aux lèvres pour rassurer les clients. « Mais sans trop savoir, au fond de moi, à quel point c’est sécuritaire. »

Près de la moitié des 1 425 chefs de PME québécois interrogés par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante partagent les inquiétudes de Rose quant au risque associé à la relance, tant pour leur santé que pour celle de leurs employés et de leurs clients, révèle un sondage mené du 17 au 20 avril. Une majorité d’entre eux aimeraient d’ailleurs que le gouvernement leur donne des directives claires quant aux mesures de protection à mettre en place, et voudraient obtenir l’assurance régulière que leurs activités peuvent se poursuivre sans que cela mette des vies en péril.

La semaine dernière, des « trousses COVID-19 » adaptées à la réalité des différents secteurs économiques ont été mises en ligne sur le site de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), l’organisme qui veille à promouvoir les droits et obligations en matière de travail. Elles contiennent des consignes pour aider les employeurs à limiter la propagation du virus dans leurs espaces, par exemple en posant des cloisons pleines transparentes entre les postes de travail lorsqu’il est impossible de maintenir les employés à deux mètres de distance, et en désinfectant tous les jours les chaises, les portes des réfrigérateurs et les micro-ondes, entre autres. Des affichettes à imprimer rappelant les règles d’hygiène et d’étiquette respiratoire sont aussi proposées.

Depuis quelques jours, Stéphane Mailhiot s’attelle à réorganiser l’environnement de Havas, l’agence publicitaire qu’il dirige au centre-ville de Montréal (NDLR : il signe à l’occasion des billets à lactualite.com). Il a notamment mesuré toutes ses salles de réunion pour voir combien de clients il pourrait y accueillir tout en respectant la distanciation physique. Les affaires ne vont pas trop mal pour son industrie, qui a tout de même perdu de 20 % à 30 % de ses revenus habituels, estime-t-il. « Notre secteur a moins écopé que d’autres parce que bien des annonceurs ont saisi l’occasion pour adapter leur campagne au contexte de la pandémie. Ça nous fait travailler. »  

Contrairement à Rose, le publicitaire a très hâte que les activités reprennent au bureau. Et la majorité de ses 70 employés, tous en télétravail depuis mars, trépignent aussi. « Si je les autorisais à rentrer demain, au moins 75 % seraient présents, affirme-t-il. La plupart sont jeunes — entre 25 et 35 ans — et s’ennuient les uns des autres. »

Pour l’instant, le boulot à distance devra néanmoins se poursuivre dans les entreprises qui peuvent opérer de cette manière, a déclaré le gouvernement Legault mardi dernier. Les retrouvailles devront donc encore attendre. Et même quand elles se feront, ce sera sans grandes effusions — Stéphane Mailhiot évalue même la possibilité de diviser sa troupe en équipes qui ne se croiseront pas. Des quarts de travail en dehors des heures de pointe seront probablement établis, et le port du masque pourrait être obligatoire dans l’ascenseur. « Le défi est de créer un milieu de travail rassurant avec des mesures bien adaptées au niveau de risque », dit-il. Avec le temps, cela devrait dissiper les appréhensions du personnel plus craintif, ou encore des clients. 

Tous les employeurs du Québec sont d’ailleurs contraints par la loi d’instaurer un milieu sécuritaire, précise Finn Makela, spécialiste en droit du travail et professeur à l’Université de Sherbrooke. Pandémie oblige, ils se doivent de respecter les normes établies par la CNESST, comme la désinfection quotidienne du mobilier et l’exclusion des travailleurs présentant des symptômes. « Sans quoi un employé pourrait refuser de se rendre au bureau tout en étant rémunéré, tant que la direction n’a pas corrigé la situation », explique l’avocat. Sa plainte doit par contre être jugée « raisonnable » par les inspecteurs de la CNESST. Par ailleurs, le personnel a également l’obligation de suivre les consignes de sécurité mises en place, comme le nettoyage fréquent des mains, afin de protéger collègues et clients. 

Reste que même les employeurs les mieux préparés ne peuvent garantir le risque zéro de transmission du virus, dont le comportement est encore un mystère pour les scientifiques. Une situation potentiellement anxiogène, notamment pour ceux qui souffrent de problèmes de santé, ou dont le conjoint ou les enfants sont malades. D’autres pourraient aussi avoir désormais une peur bleue de sortir, après des semaines à se faire marteler de rester chez eux pour sauver des vies. Théoriquement, un employeur aurait le droit de les obliger à se présenter, sous peine de congédiement. « Les protections pour les salariés sont assez minces », constate Finn Makela. Mais il croit que la « grande majorité des patrons » feront preuve de souplesse, étant donné la situation inusitée. « Quand c’est possible, ils pourraient offrir à certains de poursuivre le télétravail, ou les renvoyer temporairement afin de leur permettre de toucher la Prestation canadienne d’urgence [PCU], tout en maintenant le lien d’emploi. »

La fameuse PCU, une aide spéciale de 2 000 dollars par mois versée par Ottawa pendant un maximum de 16 semaines, s’avère toutefois un casse-tête pour des entrepreneurs comme Rose, dont tout le personnel bénéficie de ce soutien financier depuis la fermeture du resto. La semaine dernière, elle a réuni son équipe en vue de la réouverture, histoire de prendre le pouls des inquiétudes. « J’ai quelques employés plus jeunes dont les parents craignent les risques de transmission. Mais honnêtement, la plupart ont surtout peur de perdre la PCU s’ils reviennent au travail ! » Comme les prestataires ont le droit d’empocher un revenu allant jusqu’à 1 000 dollars par mois sans être pénalisés, certains ont levé la main pour bosser à temps partiel. « Mais moi, j’ai besoin de personnel à temps plein, plaide Rose. Ce qui m’obligerait donc, pour attirer des volontaires, à payer des salaires équivalant au moins à la PCU, plus les heures à temps partiel. Je ne serai jamais capable ! »  

Sien Khuong, propriétaire depuis 40 ans de l’Hôtel Manoir de l’Esplanade, dans le Vieux-Québec, se heurte à des problèmes semblables. Pour l’instant, son établissement est sur pause. L’hébergement est considéré comme un service essentiel, mais aucun client ne s’est pointé depuis la première semaine de mars. Et elle ne s’attend pas à une reprise spectaculaire : un sondage réalisé en avril par un regroupement de l’industrie touristique aux États-Unis indique que le sentiment de sécurité des voyageurs dans les hôtels est d’à peine 13 %. « Par contre, à partir de la fin juin, les réservations n’ont pas été annulées », dit la chef d’entreprise, qui ne se rappelle pas avoir traversé une période aussi sombre. « C’est pire que la récession au début des années 1980, quand le taux d’intérêt dépassait les 20 %, et que mon mari et moi venions d’acheter le Manoir. » Elle n’a pas encaissé un sou depuis deux mois, mais doit continuer de payer les frais fixes, notamment les taxes foncières pour les commerces, qui s’élèvent dans son cas à 100 000 dollars par année.  

Si reprise il y a, l’hôtelière se demande par quel tour de force elle pourra convaincre des étudiants — qui représentent l’essentiel de sa main-d’œuvre pendant la saison touristique — de travailler à temps plein cet été, alors que beaucoup voudront sans doute se prévaloir de la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants. Ce soutien s’adresse aux jeunes ayant de la difficulté à se trouver un job dans le contexte actuel ou dont les heures de travail ont été réduites. L’allocation sera de 1 250 dollars par mois de mai à septembre et permettra un revenu mensuel supplémentaire de 1 000 dollars, comme la PCU offerte aux autres travailleurs. « Ceux qui accepteront mon offre ne voudront que du temps partiel. Ça va m’en prendre, des employés, pour arriver à faire le boulot à temps complet ! »

Sien Khuong ne voit pas d’autres solutions, pour compenser le manque de personnel, que de mettre les bouchées triples cet été, avec l’aide de son mari, copropriétaire avec elle de l’établissement. Le couple ne craint pas d’être contaminé, même si Mme Khuong et son époux, âgés respectivement de 70 et 72 ans, ont « quelques bobos d’aînés » qui les mettent à risque. Ils ont commandé des masques, des visières, des tonnes de solutions hydroalcooliques et des machines pour stériliser les chambres. « J’ai bien plus peur que les touristes ne reviennent pas. Mais on n’envisage pas de fermer. Ça fait 40 ans qu’on dure en affaires, on ne se laissera pas abattre ! L’être humain finit toujours par rebondir. »

 

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