Remettre l’État au cœur de l’économie

Dans L’État entrepreneur, l’économiste Mariana Mazzucato défend l’idée qu’il faut une emprise plus forte des gouvernements sur l’économie. Il en va, soutient-elle, du salut de l’humanité. 

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Le rôle de l’État sera sûrement l’un des enjeux de la prochaine campagne électorale canadienne, que certains prévoient pour cet automne. Dans le monde postpandémique, vaudra-t-il mieux un État interventionniste, qui oriente l’action des entreprises afin de s’attaquer à des problèmes de société comme les changements climatiques, ou laisser la libre entreprise faire son œuvre ? Telle sera la question. Les libéraux de Justin Trudeau devraient pencher en faveur du « plus d’État », comme cela transparaît dans le budget 2021-2022, qui comporte notamment un « plan vert » de 17,6 milliards de dollars visant à forcer une réduction — surtout de la part des entreprises — de 36 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005. Quant à leurs principaux opposants, les conservateurs d’Erin O’Toole, ils devraient prôner le « moins d’État », comme en a témoigné le discours de leur chef lors de la clôture du congrès du Parti conservateur de mars dernier, dans lequel il a déclaré que « l’économie et l’équilibre budgétaire [devaient] passer avant tout », y compris « avant l’environnement ».

Pour l’économiste italo-américaine Mariana Mazzucato, auteure de sept livres qui lui ont valu plusieurs récompenses, dont le prix Leontief 2018, qui fait office de « prix Nobel » d’économie sociale et environnementale, la réponse ne fait aucun doute : il faut « plus d’État », c’est-à-dire une emprise plus forte de ce dernier sur l’économie — à l’image de ce qu’ont fait spontanément la quasi-totalité des gouvernements, quelle que soit leur couleur, pour s’attaquer à la pandémie.

Mariana Mazzucato, que le quotidien Financial Times présente comme une « superstar de l’économie » en raison de son influence sur la pensée économique actuelle, et le magazine Wired, comme « l’un des 25 penseurs les plus importants » de notre époque, est sollicitée par des sommités telles que le milliardaire Bill Gates, le pape François et la représentante démocrate au Congrès américain Alexandria Ocasio-Cortez. Ces décideurs savent qu’elle a pour ambition de changer le monde — rien de moins —, et que ses idées novatrices peuvent y contribuer.

Son livre L’État entrepreneur (Fayard, 2020) a fait l’objet de 17 traductions. À coups d’études et de cas réels, Mariana Mazzucato démolit la croyance populaire selon laquelle le secteur privé est « productif » alors que le secteur public est « dépensier » et « improductif ». Et elle montre que l’État doit redevenir « le moteur principal de la croissance » en s’attaquant lui-même aux grands défis actuels que sont « la santé, les changements climatiques et la révolution numérique ». 

L’économiste, qui enseigne au University College de Londres, brandit fièrement l’étendard de l’espoir : il n’est pas trop tard pour rendre nos systèmes économiques prospères et durables, nous pouvons encore corriger le tir collectivement. 

Il faut donc, dit-elle, que le gouvernement « se dote d’une vision, d’une mission et, plus que tout, inspire confiance dans le rôle de l’État dans l’économie ». 

Spécialisée dans l’économie de l’innovation technologique, Mariana Mazzucato le dit tout de go : « Sans les investissements publics massifs de l’État américain durant ces dernières décennies, nous ne connaîtrions sûrement pas Internet et nous ne serions pas aujourd’hui en pleine révolution numérique. » En s’appuyant sur des faits et des chiffres qu’elle a mis une dizaine d’années à rassembler, elle décrit les débuts des géants américains que sont Google, Apple ou Tesla : 

  • L’algorithme du moteur de recherche de Google a été financé par une bourse de la National Science Foundation, l’agence fédérale vouée à l’avancement scientifique des États-Unis. 
  • L’assistant personnel virtuel Siri, d’Apple, est l’aboutissement d’un projet mené par le Stanford Research Institute pour le compte de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), l’agence américaine chargée des innovations technologiques à la Défense. 
  • Le constructeur d’automobiles électriques Tesla ne parvenait pas à intéresser les investisseurs privés jusqu’à ce que le ministère américain de l’Énergie lui accorde un prêt de 465 millions de dollars américains. D’ailleurs, les trois principales entreprises d’Elon Musk — Tesla, SolarCity et SpaceX — ont reçu au total 4,9 milliards de dollars américains d’argent public, d’après les estimations de l’économiste.

Mariana Mazzucato en tire la conclusion qu’il nous faut « réenchanter » l’État sans tarder. C’est-à-dire lui confier la mission de lancer une croissance économique « intelligente, inclusive et durable ». Intelligente afin qu’elle favorise l’innovation (technologique, sociale, culturelle, etc.) ; inclusive afin qu’elle réduise les inégalités ; et durable afin qu’elle soit respectueuse de l’environnement et des générations futures. 

Elle donne l’exemple des changements climatiques, dont les conséquences potentielles exigent une prise de risque hors normes en matière de recherche et développement. Selon l’auteure de L’État entrepreneur, une « nécessaire révolution verte » doit se produire, pilotée par l’État. « Devant la répugnance des entreprises face au risque, les pouvoirs publics doivent consentir des efforts financiers prolongés pour soutenir la recherche des idées radicales qui pourront ensemencer une révolution verte, note-t-elle. [À cet égard], courageuse est la Chine dans sa tentative de construire pour ses éoliennes à l’horizon 2050 un marché d’une ampleur équivalant au réseau électrique des États-Unis et de l’Europe réunis, et de multiplier par 700 % en trois ans seulement son marché de cellules solaires photovoltaïques. »

Mariana Mazzucato estime donc qu’il faut changer notre façon de voir l’État et son rôle économique. L’heure est, dit-elle, à de grands projets de société porteurs d’innovations et de progrès, « comme l’a été la conquête de la Lune ».

Le 12 septembre 1962, le président américain John Fitzgerald Kennedy a marqué les esprits avec son discours promettant qu’un Américain poserait le pied sur la Lune avant la fin des années 1960. « Nous avons choisi d’aller sur la Lune […] non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile », a-t-il dit. Parce que cet objectif servirait à « organiser et tirer le meilleur de [leur] énergie et de [leur] savoir-faire ».

L’économiste montre que JFK avait vu juste en donnant « une nouvelle frontière » aux États-Unis : la conquête de la Lune s’est traduite par nombre d’inventions technologiques (l’ordinateur, le cellulaire, le GPS, le coussin gonflable de sécurité, etc.). Des innovations qui façonnent encore notre monde, six décennies plus tard.

L’État entrepreneur est un électrochoc. Il faut, soutient son autrice, un État capable de présenter une « nouvelle frontière », pour ne pas dire un « nouveau rêve commun ». Un État qui s’attaquera aux défis fondamentaux que sont, entre autres, la santé, les changements climatiques et les inégalités socioéconomiques. Bref, un État qui assumera pleinement son rôle de leader.

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« Mariana Mazzucato démolit la croyance populaire selon laquelle le secteur privé est « productif » alors que le secteur public est « dépensier » et « improductif » ».
J’ai travaillé pour les deux, et oui, le secteur public est gonflé, improductif et dépensier.

À plus forte raison, le secteur publique devrait adopter les cinq critères de Mme Mazzucato: «In February 2018, she published a report — titled Mission-Oriented Research & Innovation in the European Union — that defined five criteria missions should obey: they must be bold and inspire citizens; be ambitious and risky; have a clear target and deadline (you have to be able to unambiguously answer whether the mission was accomplished to deadline or not, Mazzucato says); be cross-disciplinary and cross-sectorial (eradicating cancer, for example, would require innovation in healthcare, nutrition, artificial intelligence and pharmaceuticals); and allow for experimentation and multiple attempts at a solution, rather than be micromanaged top-down by a government.»

Enfin, quelqu’un qui a une vision à long terme! La révolution numérique exige que l’Etat réagisse car les sociétés comme Apple, Facebook, Amazon, elles ont vu justes: elles ont misé sur la technologie qui avance à une telle vitesse que nos lois sont devenues obsolètes. Et bientôt les états ne pourront plus être autonomes. Ces sociétés qui sont plus riches que le PIB de beaucoup de pays imposent déjà leur propre vision et si les États ne changent pas les lois et ne s’adaptent pas plus aux nouvelles réalités, il n’y aura plus de démocratie. Aussi, concernant les changements climatiques et la santé, là aussi l’État doit jouer un rôle de leader et réformer les grands institutions internationales comme l’OMS ou les Nations-Unis. Il doit être aussi un « facilitateur » face à l’innovation de l’entreprise privée. Un État interventionniste signifie aussi d’appuyer et de soutenir la créativité du secteur privé qui est plus agile et plus rapide. En fait il faut un équilibre entre l’État et le secteur privé. Actuellement, les États sont derrières à cause des nouvelles technologies. Ils ont besoin d’un investissement majeur pour développer une réelle « culture d’innovation » au sein des ministères.