Repenser la lutte contre les inégalités

La fiscalité n’est peut-être pas le meilleur moyen de contrer la hausse des inégalités. Des idées nouvelles existent.

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Le 20 janvier dernier, au moment où s’ouvrait le forum économique mondial de Davos, Oxfam a publié son rapport annuel sur les inégalités dans le monde. Comme ses prédécesseurs, ce rapport braquait les projecteurs sur les disparités de richesse — entre les continents, mais également à l’intérieur d’eux. Cette année, on apprenait ainsi que 2153 milliardaires se partagent plus de richesses que 4,6 milliards de personnes.

Quelques semaines plus tard, aux États-Unis, le candidat Bernie Sanders a remporté le vote populaire dans les deux premières primaires démocrates, avec un programme qui vise avant tout la lutte aux inégalités. Le programme de Sanders dérange bien des gens, y compris au sein de l’establishment du Parti démocrate, mais l’enthousiasme qu’il suscite est réel.

Aujourd’hui, le candidat à l’investiture démocrate qui menace peut-être le plus Sanders est le milliardaire Michael Bloomberg, dont la présence dans la course se fait de plus en plus sentir. Le 6 février dernier, ce dernier a publié une lettre ouverte dans le New York Times dans laquelle il annonçait que sa priorité, à lui aussi, était de s’attaquer aux inégalités.

Évidemment, la dénonciation des inégalités n’a rien de nouveau. Ce thème constitue depuis toujours la principale ligne de faille entre la gauche et la droite politiques.

Au cours de la dernière décennie, en revanche, la rhétorique égalitariste a évolué dans l’espace public. Dans la foulée de la crise financière de 2008, et notamment sous l’impulsion des Indignados et de leurs cousins de Occupy Wall Street, les slogans ont commencé à cibler non plus simplement les riches et les patrons, mais le fameux « 1% » et la haute finance.

La fiscalité comme seul levier?

Ces évolutions ne sont pas sans fondement. Elles s’appuient entre autres sur les études qui ont documenté la part massive de la richesse globale créée depuis 40 ans qui a été accaparée par le « 1% » (et même le 0,001%). Elles reposent sur le fait que les dirigeants d’entreprises américaines gagnent aujourd’hui, en moyenne, près de 280 fois le salaire médian de leurs employés, alors que ce ratio était dix fois moindre en 1980. Elles sont alimentées par la fraude et les inconduites du secteur financier, qui ont précipité le krach de 2008.

En réponse, plusieurs ont suggéré des mesures de redistribution plus énergiques, notamment l’adoption ou le rétablissement de l’impôt sur la fortune ou des hausses d’impôts significatives. Ces idées viennent principalement des partis et militants de gauche, mais pas uniquement.

Ces propositions ne font évidemment pas l’unanimité, mais elles représentent tout de même des approches relativement classiques à la question des inégalités: le capitalisme crée des riches et des pauvres (relativement parlant), et on rééquilibre le tout en prélevant une partie de l’argent des premiers pour le redistribuer aux seconds, sous forme de prestations ou de services publics. L’ampleur de la redistribution varie selon les juridictions, mais le principe est le même partout. Le programme de Michael Bloomberg s’inscrit surtout dans ce modèle plus traditionnel.

Le Québec constitue d’ailleurs un bon exemple de ce système de capitalisme redistributif. Au chapitre des « revenus de marché » — c’est-à-dire les revenus avant impôt et redistribution — le Québec est parmi les provinces les plus inégalitaires au Canada, et cette inégalité a augmenté au cours des 40 dernières années. Par contre, après redistribution, le Québec est parmi les provinces les plus égalitaires du pays, et cette situation est essentiellement stable depuis les années 70. La charge fiscale québécoise, la plus importante au Canada, effectue ainsi un rééquilibrage majeur de la richesse.

Faut-il conclure que la fiscalité fait son travail et qu’elle constitue toujours le meilleur moyen de contrer la hausse des inégalités, là où elle se manifeste? Pas nécessairement.

Réformer le système en amont

Soyons clairs: les taxes et les impôts sont un moyen essentiel de redistribuer la richesse et de financer les activités des gouvernements. Les taxes sont « le prix que nous payons pour une société civilisée », disait le célèbre juge américain Oliver Wendell Holmes. Elles n’ont rien d’illégitime et peuvent être ajustées à la hausse ou à la baisse selon les circonstances.

Mais les taxes et les impôts sont impopulaires et comportent certains effets pervers. Les impôts élevés découragent l’épargne et confient plus d’argent au gouvernement, que plusieurs accusent d’être un gestionnaire inefficace et bureaucratique. Ils peuvent inciter des entreprises à déménager leurs opérations. Ils favorisent l’évasion fiscale. Et ils donnent à certains contribuables fortunés l’impression que le gouvernement « confisque » une part disproportionnée de leur rémunération légitime, leur donnant un pouvoir dominant et le sentiment qu’ils « font vivre » le reste de la société à eux seuls.

C’est notamment pour ces raisons que, depuis quelques années, de nouvelles approches de réduction des inégalités ont été explorées — en particulier dans la foulée des travaux du politologue américain Jacob Hacker, qui s’intéresse aux politiques de « pré-distribution ».

Les approches de pré-distribution cherchent essentiellement à s’attaquer aux inégalités à la source. Plutôt que de laisser une personne gagner 50 millions $ et une autre 5000 $, et ensuite tenter de rééquilibrer le tout via les impôts, les politiques de pré-distribution visent à faire une partie du travail en amont: que le plus riche gagne 5 millions $, et le plus pauvre 50 000 $. L’impôt et les autres mesures de redistribution ont encore un rôle important à jouer, mais les inégalités de marché auront été divisées par 100.

Quelles formes peuvent prendre les politiques de pré-distribution? Des hausses du salaire minimum, bien sûr, mais aussi l’établissement d’un salaire maximum. (Une étude réalisée en 2016 par l’université Stanford a conclu qu’une majorité d’Américains fixeraient la rémunération maximale d’un PDG à 18 fois le salaire moyen des employés.) Des changements à la gouvernance d’entreprise pour donner plus de pouvoir aux employés et aux autres parties prenantes. Des modifications importantes à la réglementation économique et financière. Une redéfinition du rôle des entreprises et de leur principes directeurs. Des investissements publics majeurs en éducation et en recherche. Certaines propositions de Bernie Sanders et d’Elizabeth Warren s’inscrivent d’ailleurs dans cette logique.

Chez les partisans de droite, ces propositions sont généralement condamnées comme des accrocs inadmissibles à la liberté des marchés de déterminer ce qui est juste et bon. À l’extrême gauche, elles sont parfois discréditées comme de vaines tentatives de réformer un système capitaliste qui devrait tout simplement être aboli.

Pour les autres, ces idées émergentes constituent peut-être la base d’un renouveau constructif des idées politiques visant à s’attaquer aux inégalités, sans s’en remettre uniquement aux recettes traditionnelles.

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