Responsabilité sociale : des entreprises sous pression

Une récente tragédie au Bangladesh rappelle l’importance de la responsabilité sociale des entreprises. Pour souligner des initiatives inspirantes, L’actualité s’associe au palmarès des 50 meilleures « entreprises citoyennes » au Canada.

Atelier de couture de Gildan au Bangladesh. L'entreprise s'est assurée de la sécurité de son usine. Photo : Rolando Buhayo / Gildan
Atelier de couture de Gildan au Bangladesh. L’entreprise s’est assurée de la sécurité de son usine. Photo : Rolando Buhayo / Gildan

L’assemblée annuelle de Loblaws du 2 mai 2013 promettait d’être festive, les profits du détaillant ayant bondi de 40 % depuis le début de l’année. Mais le président, Galen Weston — que les Québécois connaissent pour le voir à la télé faire la promotion de ses produits le Choix du Président —, s’est présenté au micro en s’excusant.

Loblaws était en effet plongée depuis quelques jours dans la controverse à la suite de l’effondrement, au Bangladesh, de l’usine qui fabriquait sa collection de vêtements Joe Fresh. Cette tragédie a fait plus de 1 000 morts. Devant les actionnaires, le président a avoué qu’il ne s’était jamais préoccupé de la sécurité du bâtiment de son fournisseur avant de lui confier sa production.

Cette omission coûtera cher à Loblaws. Déjà, l’entreprise a annoncé qu’elle indemnisera les familles des victimes, une facture qui pourrait s’élever à plusieurs millions de dollars. Sans compter l’opprobre qui pèsera longtemps sur Joe Fresh, marque qui rapportait à Loblaws plus d’un milliard de dollars par année. Les secouristes n’avaient pas encore retiré tous les corps des décombres que des appels au boycottage des produits « made in Bangladesh » se faisaient entendre sur les réseaux sociaux.

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« On ne peut pas faire travailler des gens au péril de leur vie pour un t-shirt moins cher », dit avec fougue Corinne Gendron, professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. « On n’exige pas que les travailleurs du Sud aient les mêmes conditions que ceux du Nord, mais les entreprises doivent respecter le minimum qui est inscrit dans le droit international, sans quoi elles s’associent à des pratiques criminelles », ajoute-t-elle.

La catastrophe au Bangladesh aura eu le mérite de ramener à l’avant-scène la responsabilité sociale des entreprises, concept voulant qu’au-delà des impératifs de profits elles se préoccupent des répercussions de leurs activités sur la société et l’environnement. Cette notion a pris de l’ampleur au début des années 2000, lorsque de nombreuses usines ont délocalisé leur production vers les pays émergents.

Photo : Kevin Frayer / AP / Presse canadienne
Photo : Kevin Frayer / AP / Presse canadienne

« L’ampleur de la tragédie du Bangladesh a provoqué une nouvelle crise de confiance envers les entreprises, dit Corinne Gendron. Il y a 10 ans, on s’était beaucoup intéressé au travail des enfants ; maintenant, c’est aux questions de sécurité. Ça montre que le chantier est vaste et qu’il y a encore beaucoup à faire. »

Depuis 10 ans, les choses se sont tout de même améliorées. En 2004, seulement 1 700 entreprises, dont 17 canadiennes, avaient signé le Pacte mondial des Nations unies, par lequel elles s’engageaient à fonder leurs activités sur 10 principes de gestion responsable. Aujourd’hui, elles sont plus de 7 000 à l’avoir signé dans 145 pays, dont 77 au Canada.

Pour rendre compte d’initiatives inspirantes, L’actualité s’est associé cette année au palmarès des 50 entreprises canadiennes ayant les meilleures pratiques dans le domaine de la responsabilité sociale, présenté en partenariat avec le magazine Maclean’s et Sustainalytics, une société canado-européenne de recherche qui évalue la performance des entreprises à l’aide d’indicateurs propres à leur industrie.

Sustainalytics, qui compile des données depuis 20 ans pour ses clients (surtout des investisseurs institutionnels), a intégré depuis quelques années le facteur « controverse » dans ses critères. « Nous allons au-delà des résultats communiqués par l’entreprise, assure Heather Lang, directrice de la recherche pour Sustainalytics en Amérique du Nord. Nous utilisons les médias et d’autres sources dans les gouvernements, l’industrie et les organisations non gouvernementales pour avoir un portrait plus complet de l’entreprise et de son comportement, au-delà de l’image qu’elle projette. »

Cela n’empêche pas les dérapages. Loblaws, blâmée depuis l’effondrement de l’usine de son fournisseur, faisait partie du palmarès des 50 meilleures entreprises citoyennes en 2012… « Elle peut avoir de bonnes pratiques dans l’ensemble, mais le cas du Bangladesh est tellement grave que ça annule tous ses autres efforts », dit Luciano Barin Cruz, professeur agrégé de management à HEC Montréal.

La responsabilité sociale au sein des entreprises évolue en dents de scie, reconnaît Jim Johnston, directeur de la durabilité environnementale et de la conformité chez BMO Groupe financier — BMO figure cette année parmi les banques les plus responsables au Canada. « Il y aura toujours des choses que l’on fait bien et d’autres qu’il faudra améliorer. Être responsable veut dire aussi être transparent et reconnaître ses erreurs. »

Si Gildan, qui apparaît dans le classement 2013, peut aujourd’hui se vanter d’exploiter une usine de t-shirts sécuritaire au Bangladesh, c’est parce qu’elle a appris à la dure l’importance de la responsabilité sociale. En 2003, l’entreprise avait été boycottée par le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) après que des organisations non gouvernementales eurent dénoncé sa volonté de fermer une usine qui tentait de se syndiquer au Honduras.

La notion de responsabilité sociale s’intègre aussi dans les valeurs de la société. « Il y a quelques années, les fabricants de cigarettes apparaissaient dans ce genre de palmarès, fait remarquer Corinne Gendron. Ce serait impensable aujourd’hui. »

Alors pourquoi y trouve-t-on encore des compagnies pétrolières ? « Je vous retourne la question, dit Luciano Barin Cruz. Notre société est-elle prête à passer entièrement à des formes d’énergies renouvelables ? Il semble que non. Mais en attendant, on peut à tout le moins s’assurer que ces entreprises font les choses correctement. »

De tels classements ont leurs limites, croit le professeur Barin Cruz : « La réduction de la consommation d’eau et d’énergie se mesure plus facilement que l’incidence d’une entreprise dans sa collectivité. Mais les classements permettent aux entreprises de se comparer et au consommateur de se faire une idée rapidement. »

Le CN réduit ses dépenses d'énergie avec des conteneurs superisolés. Photo : Henri Lin / Alpha Presse
Le CN réduit ses dépenses d’énergie avec des conteneurs superisolés. Photo : Henri Lin / Alpha Presse

Dans le classement 2013, 8 entreprises sur 50 ont leur siège social au Québec. Une performance correcte, mais qui ne fait pas du Québec un premier de classe. Les entreprises européennes sont plus avancées, selon Corinne Gendron. Le Québec est toutefois précurseur dans le secteur de l’économie sociale et les outils de financement collectif, comme le Fonds FTQ.

Le Mouvement Desjardins apparaît aussi pour la première fois dans le classement, Sustainalytics ayant décidé d’y inclure les coopératives. Desjardins investit depuis des années dans des pratiques responsables. L’actualité lui avait d’ailleurs décerné en 2010 un Prix québécois de l’entreprise citoyenne dans la catégorie Bilan social, en partenariat avec Korn/Ferry et National.

« La responsabilité sociale est de plus en plus perçue comme un enjeu de société auquel participe tout le monde, autant les entreprises que les consommateurs, les investisseurs, les gouvernements et les ONG, dit Corinne Gendron. Elle ne sera plus seulement une initiative volontaire des entreprises. Elle sera de plus en plus encadrée et réglementée. »

Et si les entreprises trouvent que se préoccuper de responsabilité sociale coûte cher, elles constateront que ne pas s’en préoccuper est encore plus coûteux.

 

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