Salé !

Le prix du litre d’essence vous fait fulminer ? Vous n’avez encore rien vu. Le prix du litre de lait, et des autres denrées alimentaires, vous fera bientôt avaler de travers.

Sylvain Fleurent a poussé un soupir de soulagement cet automne. Après quelques années difficiles, l’agriculteur de la région de Nicolet a enfin renfloué ses coffres et retrouvé le sourire. Il a vendu son maïs 25 % plus cher qu’en 2006, et son soja, près du double. «J’ai bien fait d’attendre l’automne pour vendre. D’autres avaient vendu leur récolte à l’avance et n’ont pas fait d’aussi bonnes affaires.»

Un peu partout, des agriculteurs comme Sylvain Fleurent se frottent les mains. De mars 2007 à mars 2008, le prix du blé sur le marché international a bondi de 130 % et celui du soja, de 87 %. Le riz se vend 74 % plus cher; le maïs, 31 % ! Les prix n’ont pas fini de s’envoler. Selon Donald Coxe, stratège vedette chez BMO Groupe financier — le même qui avait prédit la parité entre le dollar canadien et le dollar américain, il y a trois ans — la crise ne fait que commencer. Tous les astres sont alignés pour faire exploser les prix, a-t-il annoncé dans une conférence à Toronto, en janvier dernier.

D’abord la météo, peu clémente ces dernières années à l’égard de certains agriculteurs. L’Australie, deuxième exportatrice de céréales après les États-Unis, a connu deux années de sécheresse. Du côté de l’Asie, les fortes pluies de mousson ont dévasté les rizières. Aux caprices de dame Nature, il faut ajouter la hausse du prix du pétrole, essentiel aux moissonneuses-batteuses ou au transport des grains. Résultat : on se retrouve avec des céréales moins abondantes, et plus chères à produire.

Le climat et l’or noir ne sont que la pointe de l’iceberg. Les racines profondes de la flambée des prix des aliments se cachent plutôt dans le nouvel engouement pour les céréales, porté notamment par la popularité des agrocarburants. Encouragés par de généreuses subventions gouvernementales, les agriculteurs du Midwest américain délaissent les cultures destinées à l’alimentation humaine pour cultiver du maïs réservé aux usines d’éthanol. Tout ce qui se retrouve dans les réservoirs des VSU est soustrait à nos assiettes. Les stocks sont à leur plus bas depuis les années 1970.

La croissance démographique et l’amélioration du niveau de vie dans certains pays émergents exercent aussi une pression colossale sur la ressource. La classe moyenne en Chine, en Inde et au Brésil consomme davantage de viande et de produits laitiers. Or, il faut environ 3 kg de fourrage pour engraisser de 1 kg une vache; près de 2 kg pour un porc.

Pendant que les agriculteurs engrangent des profits, les consommateurs encaissent le coup. Si vous croyez vous en sauver parce que vous consommez peu de céréales, détrompez-vous. On retrouve ces produits de base dans pratiquement tous les aliments transformés, même dans les boissons gazeuses, que l’on sucre avec du maïs. «La flambée du prix des céréales entraîne dans son sillage la hausse des prix de tous les produits alimentaires», dit Guy Debailleul, professeur en économie agroalimentaire et titulaire de la Chaire en développement international à l’Université Laval

Passe encore pour les Canadiens, qui consacrent entre 12 et 14 % de leur revenu à l’achat d’aliments. Dans les pays en développement, où l’on peut consacrer les trois quarts de son revenu à l’achat de denrées alimentaires, la famine guette. Plusieurs organisations d’aide internationale ont déjà dévoilé que leur budget d’aide alimentaire ne leur permettrait pas cette année d’acheter autant que par le passé. Une situation explosive. «Dès que l’on touche à la sécurité alimentaire, on risque l’instabilité politique et sociale», prévient Guy Debailleul.

Outre les mesures d’intervention d’urgence, il faut penser, à plus long terme, à des façons d’accroître la production. On évoque le recours accru aux biotechnologies, à la machinerie lourde et aux engrais. Mais les terres, déjà, sont à bout de souffle.