Sandy : le désastre et la suite des choses

Sandy coûtera cher. On parle de dégâts de 20 milliards de dollars sur les propriétés endommagées, inondées ou même incendiées. Le commerce et la production de biens ont été touchés et le transport perturbé. L’économie américaine sera donc affectée, car on ne subit pas un tel choc sur un territoire représentant 20 % de la population des États-Unis et comptant pour 25 % de son économie sans avoir une facture salée.

Quel coût au juste ? On parle d’un impact de quelque 25 milliards de dollars au quatrième trimestre de 2012. C’est gigantesque, mais cela se traduit en quelques dixièmes de un pour cent sur le PIB américain de ce trimestre. Au lieu d’une croissance de 1,6 %, on parle d’une hausse variant entre 1 % et 1,5 %. Bref, on ne le sait pas vraiment et c’est relativement peu de chose par rapport à la taille de l’économie américaine. On parle aussi d’un effet conjoncturel, car les commerces, usines et raffineries resteront fermés beaucoup moins longtemps, par exemple, que dans les régions japonaises touchées par le tsunami de mars 2011.

Il est vraisemblable aussi que ceux qui devaient voyager, acheter un bien ou rencontrer un professionnel ne feront que remettre leurs achats et que l’impact sur la consommation sera à peu près nul. Les usines fermées reprendront leur production et augmenteront la cadence s’il le faut. Entre-temps, les États-Unis sont un grand pays et s’il manque d’essence sur la côte Atlantique à cause des dommages subies aux raffineries, l’approvisionnement sera assuré par les installations situées dans d’autres États. Le prix de l’essence pourrait donc être plus élevé à court terme à cause des perturbations dans l’offre, mais celui du pétrole devrait baisser à cause de la baisse de la demande causée par le ralentissement momentané de l’économie.

Il ne faut pas banaliser pour autant cette catastrophe. L’économie américaine ne va pas bien et c’est une tuile supplémentaire qui s’est abattu sur nos voisins. Il y avait déjà du sable dans l’engrenage, on vient d’y ajouter l’équivalent d’une plage ou deux.

Il y en a même qui croient que ce sinistre contribuera à la relance de l’économie et aura, au final, un impact positif. C’est qu’il faudra injecter des milliards de dollars pour réparer les dégâts. Les efforts de nettoyage, de reconstruction et la mise à niveau de certains ouvrages nécessiteront des investissements impôrtants et des dizaines de milliers d’emplois seront créés pour nettoyer et reconstruire.

Tout ces efforts contribueront certes à l’activité économique et contribueront, un peu, au PIB. Il ne faut pas nécessairement s’en réjouir outre mesure, car les milliards de dollars qui seront investis et dépensés par le gouvernement fédéral et ceux des États seront mis directement sur la carte de crédit de l’oncle Sam, qui est déjà passablement pleine.

Par ailleurs, si les catastrophes naturelles faisaient du bien à une économie, Haïti serait un pays très riche ! Il y a une théorie en économie qu’on appelle le sophisme de la vitre brisée. C’est un économiste français du 19e siècle, Frédéric Bastiat, qui en est le père. Bastiat ridiculise ceux qui croient qu’une fenêtre cassée contribue à la création de  richesse parce que son propriétaire devra en acheter une nouvelle. Voici un extrait de ce texte :

Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s’être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uniforme: « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitres? »

Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu’il est bon de surprendre flagrante delicto, dans ce cas très-simple, attendu que c’est exactement la même que celle qui, par malheur, régit la plupart de nos institutions économiques.

À supposer qu’il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l’on veut dire que l’accident fait arriver six francs à l’industrie vitrière, qu’il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l’accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l’enfant terrible. C’est ce qu’on voit.

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu’il est bon qu’on casse les vitres, que cela fait circuler l’argent, qu’il en résulte un encouragement pour l’industrie en général, je suis obligé de m’écrier: halte-là! Votre théorie s’arrête à ce qu’on voit, elle ne tient pas compte de ce qu’on ne voit pas.

On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s’il n’eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu’il ne fera pas.

(…)

Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion inattendue: « la société perd la valeur des objets inutilement détruits, » — et à cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tête des protectionnistes: « Casser, briser, dissiper, ce n’est pas encourager le travail national, » ou plus brièvement: « destruction n’est pas profit. »

Frédéric Bastiat Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, 1850

De la même façon, le propriétaire d’un Bed & Breakfast à Cape May contribuera peu à l’économie en achetant une pompe hydraulique et une génératrice d’électricité, puisque qu’il fera ces achats imprévus au lieu d’acheter un nouveau mobilier ou mettre à jour son site Web.

Ce genre de sinistre montre aussi l’importance d’un État fort et bien outillé pour secourir la population et assurer son bien-être. FEMA, l’agence américaine des secours d’urgence, ne doit pas être privatisée ni sous-alimentée. On voit bien son rôle quand elle est bien gérée et au service des États et des collectivités.

Pourquoi ne pas créer des FEMA au niveau des États et éliminer son caractère national ? Parce qu’il faut avoir un organisme qui a les moyens financiers et logistiques à la hauteur de son mandat. Certains États plus pauvres seraient déjà défavorisés. Qui voudra aussi se donner de telles ressources en prévisions de séismes occasionnels ? Car une chose est certaine : il y a peu de chances qu’un ouragan conséquent frappe le Mississipi chaque année, mais les probabilités sont beaucoup plus grandes qu’une telle tempête frappe annuellement un État ou un autre.

 

Les commentaires sont fermés.

C’est la première fois que j’entend parler de cette théorie que je trouve bien intéressante. Il est dommage que plusieurs grands producteurs d’aujourd’hui l’ignore.

Plusieurs produits de consommation sont aujourd’hui développés en fonction d’une durée de vie utile. En d’autres mots, ils sont fabriqués afin d’être éventuellement remplacés.

Si nous suivons cette théorie, c’est comme si les vitriers d’aujourd’hui construisaient des verres afin qu’ils s’autodétruisent par eux-mêmes après un certain temps. De cette façon, plus besoin d’un « mauvais garçon » pour faire rouler l’économie.

Peut-on dire que notre société « perd la valeur des objets » qu’elle fabrique?

Sébastien

C’est toujours à ça que je pense quand on me parle de retomber économique pour justifier l’investissement gournemamantal dans des festivals.