Savez-vous skier québécois ?

Des micromarques de skis 100 % québécois livrent bataille aux multinationales Rossignol, Salomon et K2 de ce monde, malgré des obstacles commerciaux de taille. L’actualité a rencontré de jeunes entrepreneurs audacieux et passionnés de glisse.

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Sébastien Moquin et Jonathan Bourgeois, de Raccoon. Leurs premiers skis étaient transparents ! – Photo : Jean-François Bérubé

RACCOON

Soigner le look

Production annuelle : 500 paires
Prix : à partir de 700 $

Peu de gens peuvent revendiquer une amitié aussi longue que celle de Sébastien Moquin et Jonathan Bourgeois, dont le parcours pourrait être celui de jumeaux… Les deux hommes de 38 ans sont originaires de Sutton, ils ont partagé la même pouponnière, ont grandi dans la même rue et skient ensemble depuis l’âge de 3 ans !

En 2010, ils ont fondé Raccoon, qui fabrique des skis alpins haut de gamme en vente dans plus d’une douzaine de boutiques spécialisées au Québec.

Conçus pour les skieurs de niveau intermédiaire à avancé, leurs skis se comparent aux autres marques sur le marché, assurent les deux entrepreneurs, qui ont surtout voulu améliorer l’aspect des planches. « On trouvait les skis tellement laids ! Nous voulions leur donner un look plus cool et plus épuré », dit Sébastien Moquin, tuque enfoncée sur la tête, accoudé au comptoir de Cycles Régis, la boutique de vélos montréalaise dont il est copropriétaire depuis 2011.

Pari tenu. Les tout premiers skis Raccoon étaient… transparents ! Ils laissaient entrevoir leurs composants, dont le noyau, fabriqué à 100 % en bois d’érable du Québec. « Ça faisait jaser dans les remonte-pentes ! » dit l’entrepreneur.

Puis, grâce au bouche-à-oreille, la marque fait son chemin parmi les amateurs de glisse en quête de skis originaux fabriqués au Québec. Depuis, d’autres actionnaires se sont joints à Raccoon, dont Carl Grenier, fondateur de Zoom Média, et l’humoriste Martin Matte, skieur aguerri. L’entreprise a vendu 500 paires de skis en 2014 et vise à doubler ce nombre d’ici 2016.

Pourquoi le nom de Raccoon ? « Plus jeunes, on faisait tellement de ski qu’on avait l’air de ratons laveurs à cause des démarcations laissées par nos lunettes ! » raconte Sébastien Moquin.

Cet ex-coureur cycliste partage son temps entre Cycles Régis et Raccoon, tandis que Jonathan Bourgeois dirige Fabritec, une entreprise familiale d’armoires de cuisine située à Bromont. C’est ce dernier qui a eu l’idée d’utiliser une vieille presse à bois qui ne servait plus dans son usine pour fabriquer des skis.

Raccoon est rentable, mais vendre des skis ne suffit pas pour gagner sa vie, explique Sébastien Moquin. Il faut se lever tôt pour rivaliser avec les Rossignol et Salomon de ce monde, qui disposent de budgets de publicité titanesques. Les stations de ski ont souvent des ententes d’exclusivité avec ces grandes marques, ce qui empêche les plus petites d’y promouvoir leurs produits.

L’entrepreneur contourne en partie le problème en trimballant ses skis de mont en mont dans une remorque, accompagnée d’une Lamborghini sur laquelle figure le logo de l’entreprise, ce qui ne manque pas d’attirer les curieux ! La remorque sert à exposer les différents modèles et à les faire essayer aux skieurs sur place. Mais les stationnements sont parfois difficiles d’accès.

« Si nos skis sont vendus à la boutique de la station, les propriétaires du centre nous tolèrent. Sinon, il faut payer pour s’installer », dit Sébastien Moquin.

Raccoon réussit l’exploit d’être présente chaque année au 24 h de ski de Tremblant, un défi à relais qui rassemble des milliers de skieurs. Grâce à un bon réseau d’affaires, les deux entrepreneurs se faufilent jusque dans les sous-bois les plus étroits…

 

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TANTAL SKIS

Tomber et se relever

Production annuelle : 100 paires
Prix : à partir de 550 $

Tristan Houle et Gabriel Beauséjour, deux amis d’enfance, n’avaient jamais imaginé qu’un projet de fin d’études les ferait un jour bifurquer vers l’entrepreneuriat. C’est pourtant ce qui s’est produit avec Tantal Skis, une marque de skis haute performance qu’ils ont lancée en 2011, à l’âge de 23 ans.

Diplômé en génie mécanique de l’École polytechnique de Montréal, Tristan Houle avait eu l’idée de concevoir un ski en fibres de carbone aussi performant sur les surfaces dures que dans la poudreuse. « On traînait toujours dans l’auto deux ou trois paires de skis adaptés à différentes conditions. L’idée était de les réunir en une seule », explique Gabriel Beauséjour, qui s’est naturellement joint à son ami après son baccalauréat en économie.

Un projet un peu fou, qui leur a valu en 2013 un premier prix au Concours québécois en entrepreneuriat. « Mon père m’a toujours dit : “Trouve un travail que tu aimes et tu ne travailleras jamais de ta vie !” » raconte Gabriel, qui occupe aussi un emploi au cabinet de relations publiques National.

Passionnés de ski depuis l’enfance, les deux entrepreneurs ont investi 30 000 dollars de leurs poches pour financer cette aventure. Heureusement, ils avaient deux mentors de choix à portée de main. Leurs pères, entrepreneurs eux-mêmes, leur ont ouvert leurs carnets de contacts.

L’entreprise a réussi à se faire connaître dans les centres de ski du Québec grâce à un kiosque qu’elle installe au bas des pentes pour faire la démonstration de ses produits. La majorité des ventes se font en ligne. Tantal a aussi ses ambassadeurs : des patrouilleurs qui chaussent ses skis sur une demi-douzaine de montagnes.

La concurrence est féroce dans l’industrie, et le monde des affaires est impitoyable. Les deux jeunes hommes l’ont appris à la dure en 2014, après l’échec d’un partenariat sur lequel ils misaient gros pour promouvoir leur marque. Les répercussions ont été importantes sur leurs ventes.

Qu’à cela ne tienne, Tantal est là pour durer, jure Gabriel. « Je vois ce revers comme un pas de côté avant de repartir », dit philosophiquement le jeune homme. Avec des skis aux pieds, la danse peut sembler périlleuse. Tout est une question d’équilibre.

 

STANSTON

De ski bums à entrepreneurs

Production annuelle : 100 paires
Prix : à partir de 500 $

Qui dort dans sa voiture en attendant la prochaine bordée de neige ? Qui capte ses exploits sur vidéo jusqu’au petit matin ? Ce sont les mordus de Stanston, une jeune marque de skis de freestyle, cette discipline spectaculaire du ski acrobatique révélée au grand jour aux Jeux olympiques de Sotchi.

Tuque, cheveux longs et t-shirt arborant le logo de Stanston, Simon « Ronny » Lebrun, 24 ans, est un fier représentant de sa marque ! « Nous sommes des underdogs dans l’industrie », explique-t-il dans les bureaux du Festival international du film de freeski (iF3), rue Saint-Urbain, à Montréal.

Simon Lebrun, qui est aussi vidéaste et photographe, a lancé Stanston en 2011 avec trois amis adeptes de freestyle, sport qui a vu le jour à la fin des années 1990.

Munis de spatules aux deux extrémités, les skis sont utilisés dans les parcs à neige pour sauter, glisser sur des rails, virevolter dans des demi-lunes et atterrir tant dos à la piste que face à celle-ci.

Bien que des géants comme Rossignol aient flairé cette tendance depuis longtemps, ils ne sont pas suffisamment à l’écoute des besoins des adolescents, estime l’entrepreneur. « Ils n’exploitent pas assez le design et le fait que les jeunes veulent se démarquer », dit-il.

Oubliez donc les fleurs, les motifs géométriques ou les reliefs de montagne. Les skis Stanston arborent des chats stylisés à trois paires d’yeux, des gueules de loup grandes ouvertes et des tigres rugissants… « Quand on débarque sur une montagne, on a l’air d’une gang de motards ! » dit Simon Lebrun.

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Simon «Ronny» Lebrun, cofondateur de Stanston, spécialisé dans le ski acrobatique freestyle. – Photo : Jean-François Bérubé

Stanston commercialise trois modèles légèrement plus larges que la moyenne et fabriqués en bois de tremble de la Gaspésie. Ils sont vendus en ligne et dans une poignée de boutiques spécialisées. L’entreprise commandite aussi une équipe de skieurs d’élite qui courent les festivals partout en Amérique du Nord pour tourner des vidéos, qui sont ensuite diffusées sur les réseaux sociaux.

« On se fait dire que nos skis sont le fun à “rider” », lance fièrement Simon Lebrun, qui tient à conserver un petit volume de production pour éviter que ses jeunes clients ne se retrouvent à plusieurs avec les mêmes skis sur une même montagne. Stanston en a déjà vendu quelques paires aux États-Unis et rêve d’exporter un jour en Europe.

Tout cela en gardant une taille locale, précise Simon. « On fait ça pour le fun, pas pour se mettre riches ! dit-il. L’esprit de communauté est très fort dans le free-style et c’est important pour nous de préserver ça. Je ne veux pas que mes clients aient à passer par cinquante-deux étapes pour nous parler. »

 

XALIBU SKIS CONCEPTION

ski-xalibuSortir des sentiers damés

Production annuelle : 50 paires (200 en 2015)
Prix : à partir de 695 $

En 2003, alors qu’ils fabriquaient leurs premiers skis pour le hors-piste à l’aide d’une presse raboutée dans une vieille grange chauffée au bois, Maxime Bolduc et Alexandre Vézina étaient loin de se douter que ce sport connaîtrait une si grande popularité 12 ans plus tard.

La passion seule portait ces deux amoureux de plein air, diplômés en tourisme d’aventure du collège Mérici. « Nous voulions concevoir des skis pour nous-mêmes, pour le type de ski que nous aimions faire », raconte Maxime Bolduc, 35 ans.

Après huit ans de prototypage, d’essais et d’erreurs, ils ont lancé en 2011 leur premier modèle commercialisable. Conçus pour être utilisés là où il n’y a pas de remontées mécaniques, leurs skis sont assez larges pour qu’on y accroche des peaux de phoque afin de gravir les pentes et ensuite descendre dans la poudreuse.

« Nous avons voulu faire le ski le plus tout-terrain possible, explique Maxime Bolduc, assez large pour flotter sur la poudreuse, mais aussi assez rigide pour skier sur des surfaces plus dures, parce qu’au Québec on ne sait jamais sur quelle croûte on peut tomber ! »

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Les skis Xalibu sont assez larges pour qu’on y accroche des peaux de phoque afin de gravir les pentes et s’aventurer hors des pistes. – Photo : Pierre-Yves Chopin

Alors que le marché du ski alpin traditionnel fait du surplace, le hors-piste connaît une croissance exceptionnelle de 20 % par année. À la Mountain Equipment Coop de Québec, où Maxime Bolduc travaille, la vente d’équipement pour ce sport a augmenté de 40 % en 2013.

« Les gens cherchent une activité qui sera à la fois exigeante physiquement et enivrante », dit le cofondateur de Xalibu.

Les grandes marques aussi l’ont compris. Certaines ont lancé leur gamme de produits hors piste au cours des dernières années. Or, ces skis sont généralement plus étroits et répondent moins bien aux conditions variables de la neige au Québec, soutient Maxime Bolduc. « Nous connaissons bien ces conditions et nous pouvons mieux conseiller nos clients », dit-il.

Au-delà de l’aspect technique, Alexandre Vézina et lui misent sur le fait que leurs skis sont entièrement conçus et fabriqués au Québec. Pour se faire connaître, ils comptent sur les différents partenariats qu’ils ont créés avec les festivals de hors-piste, les parcs nationaux et les stations de ski, qui commencent à ouvrir de nouveaux secteurs réservés à la pratique de ce sport.

L’an dernier, l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, en Gaspésie, a renouvelé ses skis de location auprès de Xalibu. Un bon coup pour attirer l’attention sur l’entreprise, dont les ambitions dépassent les frontières du Québec. « Le marché du nord-est des États-Unis est très, très fort en ce moment, nous aimerions le percer », indique Maxime Bolduc.

Les deux associés souhaitent aussi élargir leur gamme, qui se résume pour l’instant à trois modèles, et quadrupler leur production dès la saison prochaine. Ils travaillent actuellement à la mise au point d’un nouveau modèle qui, espèrent-ils, pourrait faire son chemin jusqu’à l’équipe canadienne de ski acrobatique.

Le mot xalibu signifie « caribou » dans la langue micmaque et, par extension, « celui qui creuse dans la neige ». Voilà un nom tout indiqué pour une entreprise qui désire laisser sa trace.

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Quatre marques et une usine

Qu’ont en commun Raccoon, Tantal, Stanston et Xalibu ? Toutes ces marques sont fabriquées, en totalité ou en partie, à l’usine Utopie MFG, à Saint-Narcisse-de-Rimouski.

Un seul ski nécessite au moins 45 étapes de fabrication, explique Jean-François Bouchard, ex-planchiste de haut niveau, qui a d’abord ouvert l’usine, en 2003, pour la confection de sa propre gamme de planches à neige. Pas étonnant que nombre de concepteurs de skis décident, parfois après quelques tentatives ratées, de lui confier leur production en sous-traitance.

L’idée de produire des skis est arrivée plus tard, en 2006, quand Jean-François Bouchard a décidé de racheter une partie de l’équipement de la société finlandaise Karhu, qui fabriquait des skis de fond et des planches à neige à Cowansville. Suivant la tendance mondiale, cette multinationale, rachetée entre-temps par K2, avait décidé de délocaliser toute sa production en Chine.

Aujourd’hui, une dizaine d’employés fabriquent près de 5 000 paires de skis chaque année dans la petite usine. Ses clients sont des micromarques, mais aussi des multinationales qui lui confient de plus en plus leurs produits de niche. Par exemple, on y confectionne des skis de freestyle pour… K2 !

« Le ski traditionnel s’est scindé en plusieurs sous-marchés spécialisés et ce n’est pas rentable pour les grandes marques de fabriquer elles-mêmes leurs produits, car il s’agit de petits lots », dit Jean-François Bouchard, qui fait ainsi de bonnes affaires.

« On assiste en ce moment à une émergence de produits de niche, comme ce fut le cas dans les débuts de la planche à neige », dit François Sylvain. Ex-concepteur chez Karhu, il a lancé sa propre gamme, Altaï Skis, un ski-raquette plus large et plus court qu’un ski ordinaire et qui permet de combiner randonnée nordique et descente hors piste. Il a toutefois choisi de faire usiner ses skis en Chine.

Vétéran de l’industrie, François Sylvain a conseillé (et parfois dissuadé…) bon nombre de jeunes entrepreneurs québécois qui tentent ou ont tenté cette difficile aventure. « Ce n’est pas une question de gros sous, dit-il. Il faut avoir la fibre entrepreneuriale, être vraiment passionné et même un peu fou ! »

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