Se faire payer pour emprunter

La Banque du Canada envisage d’appliquer un taux directeur négatif. Vivrons-nous bientôt dans un monde où les banques nous paieront pour leur emprunter de l’argent? 

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Stephen Poloz (Photo: La Presse Canadienne)

Stephen Poloz, le gouverneur de la Banque du Canada, est l’une des personnes les plus influentes du pays. Il lui suffit de tousser pendant un discours pour que les marchés financiers réagissent. J’exagère, mais pas tant que ça.

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C’est une véritable bombe qu’il a lâchée récemment devant le gratin de la finance canadienne réunie à Toronto pour l’écouter. «La Banque est confiante que les marchés financiers canadiens pourraient fonctionner dans un environnement à taux d’intérêt négatif», a-t-il dit.

Traduction : «Chères amies les banques, au cours des prochaines années, il est possible que je vous force à payer les gens à qui vous prêterez de l’argent.»

Vous avez bien lu.

Théoriquement, cela signifie que vous pourriez contracter un prêt à la banque et recevoir des intérêts plutôt que d’en payer. Le rêve! À l’inverse, vous verseriez des intérêts à la banque sur l’argent déposé dans votre compte d’épargne. Le cauchemar…

Stephen Poloz serait-il donc devenu fou? Non.

Le rôle de la Banque du Canada est de maintenir l’économie canadienne en bonne santé — on l’en remercie. L’un des outils dont elle dispose pour accomplir sa tâche est le taux directeur, qu’elle fait varier selon les besoins. En ce moment, il est à 0,5 %, et la marge de manoeuvre pour le baisser est en théorie très mince.

Inutile d’utiliser ce chiffre au moment de négocier un prêt hypothécaire. Après avoir éclaté de rire, le conseiller devant vous dira que ce taux est réservé aux banques qui prêtent et empruntent… à d’autres banques.

Pour une banque, prêter à une banque, c’est bien. Mais prêter à un client, c’est mieux. Car les taux offerts à nous, pauvres petits épargnants, sont toujours plus élevés que le taux directeur — c’est en partie ce qui leur permet de faire des profits.

Toutes les banques se livrent donc une féroce compétition sur les taux d’intérêt pour attirer les clients chez elles. Et lorsque la Banque du Canada abaisse le taux directeur, leur marge de manoeuvre augmente et elles peuvent faire de même avec les taux offerts à leurs clients.

Conséquence: l’accès au crédit devient plus facile. Les gens empruntent pour acheter des trucs, les entreprises empruntent pour produire davantage desdits trucs et la main invisible bat joyeusement la mesure.

Bref, baisser le taux directeur stimule l’économie. C’est pour cela que la Banque du Canada — tout comme la plupart des banques centrales des pays développés en panne de croissance — le maintient à des creux historiques depuis la crise économique de 2008.

Le plus bas taux auquel les banques canadiennes ont eu droit est 0,25 % en 2009 et 2010. Cela était considéré comme le minimum que pouvait se permettre la Banque du Canada… jusqu’au discours de Stephen Poloz.

Alors, que se passerait-il si la Banque du Canada abaissait le taux directeur en territoire négatif?

«Tout dépend du taux», explique Hendrix Vachon, économiste chez Desjardins. S’il descend trop bas, -1 % par exemple, il pourrait y avoir des prêts négatifs aux clients… mais les gens paieraient des intérêts sur leurs comptes d’épargne. «Ils mettraient donc l’argent dans leur matelas plutôt qu’à la banque.» Et le système financier s’écroulerait.

Ce n’est pas ce que souhaite Stephen Poloz. Il a fixé la nouvelle limite à -0.5 %… tout en insistant sur le fait que ce ne sera pas demain la veille qu’il l’utilisera.

Pourquoi? Il serait inutile de faciliter encore plus l’accès au crédit, dit Hendrix Vachon (qui doit son prénom à un père qui adorait Jimi Hendrix). Les ménages canadiens ont déjà atteint leur limite d’endettement, et les entreprises sont frileuses à l’idée de s’endetter depuis plusieurs années, malgré les bas taux. Quant à la main invisible, elle semble s’être foulé le poignet.

En fait, un taux directeur négatif permettrait surtout d’abaisser la valeur du dollar canadien afin de stimuler les exportations vers les États-Unis. «Si les taux sont bas au Canada, les investisseurs étrangers s’attendent à ce que les rendements soient bas, ce qui diminue leur intérêt d’investir ici, indique Hendrix Vachon. La demande pour le dollar canadien baisse, tout comme sa valeur.»

Aujourd’hui, notre huard ne vaut que 73 cents américains, un creux en 11 ans. Inutile, pour le moment, de l’abaisser davantage en adoptant un taux directeur sous zéro.

Que faut-il retenir de tout ça? Que Stephen Poloz s’est doté d’une nouvelle trousse de secours et l’a placée bien en vue sur son bureau. Tout le monde sait qu’elle est là et que, si la santé économique du Canada le nécessite, il n’hésitera pas à s’en servir.

Et le jour venu, n’ayez crainte pour la santé des banques canadiennes. Elles continueront de vous demander de payer les intérêts sur vos emprunts.

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«Traduction : »Chères amies les banques, au cours des prochaines années, il est possible que je vous force à payer les gens à qui vous prêterez de l’argent. » »

C’est dommage qu’il soit nécessaire de lire tout le reste de l’article pour qu’une personne moins informée réalise que c’est loin d’être possible… Cette phrase ne sert à rien d’autre qu’être accrocheuse.

Ceci étant dit, il était temps que les taux négatifs soient reconnus!

L’usage veut que lorsqu’on parle des taux d’intérêt de la Banque centrale, on parle surtout du taux directeur auquel les banques empruntent à la BDC. Toutefois on devrait parler des taux directeurs au pluriel. Ce à quoi Stephen Poloz fait référence, c’est au Taux de rémunération des dépôts.

En l’occurrence, c’est le taux directeur qui s’applique pour les banques et autres établissements financiers qui placent leurs fonds à la Banque centrale. Actuellement, le Canada est confronté aux mêmes problématiques que l’Europe qui pour retrouver un taux d’inflation de l’ordre de 2% doit procéder à divers ajustements au niveau du QE (Quantitative easing), en d’autres termes injecter des liquidités dans le système financier pour relancer la consommation et l’investissement.

À ce titre les Banques centrales n’ont strictement aucun intérêt à recevoir des dépôts en ce moment, puisque leur politique est de mettre le plus d’argent possible en circulation.

Ainsi la BCE (Banque centrale européenne) a instauré depuis juin 2014, un taux directeur pour les dépôts qui est négatif, soit de -0,10%. Cela signifie qu’il en coûte de l’argent aux déposants. Ce que dit Stephen Poloz, c’est qu’il pourrait éventuellement appliquer la même politique monétaire que son homologue Mario Draghi, qui dirige la BCE. Une telle politique ne touche naturellement pas les dépôts des particuliers.

En clair, c’est la consommation qui soutient l’inflation, une contraction importante de l’économie est plutôt un facteur de déflation. Néanmoins on s’aperçoit que les politiques monétaires menées depuis une quinzaine d’années, conduisent rarement à tous les résultats escomptés.

C’est la raison pour laquelle certains économistes de renom tels Olivier Blanchard, cherchent à procéder à une révision des fondamentaux. L’une des questions posées est de savoir s’il est possible de maintenir, voire de créer une économie florissante tout en gérant une croissance faible assortie d’un très bas taux d’inflation.

Commentaire très pertinent, comme toujours, M. Drouginsky. Je voulais par contre apporter un léger bémol concernant les déterminants de l’inflation.

Vous dites : « En clair, c’est la consommation qui soutient l’inflation […] » Cette formulation donne l’impression, même involontairement, que c’est la seule variable de l’inflation, alors que ce n’est pas du tout le cas. Même les théories monétaires les plus simplistes vont considérer au moins 2 variables fondamentales : le PIB et le taux d’intérêt réel du marché (note pour le bénéfice des lecteurs: certaines théories économiques, tel le monétarisme, ont une analyse tout à fait différente).

Je conviens que dans notre économie et notre situation actuelle, avec un taux d’intérêt très près de l’inflation, et la consommation étant la principale source de croissance économique : il devient facile de réduire l’équation à la consommation.

Par contre, le corollaire direct est qu’un changement de politique économique va également apporter un changement dans les déterminants de l’inflation. Par exemple, si nous tournions notre économie davantage vers les exportations, alors la demande de dollars canadien augmenterait et il y aurait un effet à la hausse direct sur l’inflation.