Tasse-toi papa !

L’argent, la retraite, la succession, la mort. Des sujets tabous dans la plupart des familles québécoises. À l’usine et au bureau aussi !

Tasse-toi papa !
Photo : Martin Laprise

Au fil des années, des PME sont probablement passées à des mains étrangères parce que les enfants du propriétaire, ou ses cadres, n’ont pas osé aborder ces questions.

Pourtant, le Québec n’a pas les moyens de perdre des patrons en devenir. D’ici 2018, on s’attend à ce que 55 000 entre­preneurs prennent leur retraite, selon une étude du ministère du Développement économique. Pendant la même période, 29 800 nouveaux apparaîtront, ce qui laissera un déficit de 25 200 entrepreneurs (contre 4 100 en Ontario).

Heureusement, les solutions pour aider les entrepreneurs à assurer leur succession s’améliorent. Car aborder la question n’est que la première étape !

« Un dimanche soir de 2000, à table, mon père nous a annoncé qu’il était en train de vendre notre entreprise », raconte Renée Demers (photo), 39 ans, propriétaire d’Atelier d’usinage Quenneville, une PME de 45 employés de Salaberry-de-Valleyfield. Elle avait alors 28 ans et était coordonnatrice de la production depuis deux ans. « Je lui ai dit : « Papa, je ne veux pas que tu laisses aller cela à d’autres. Si tu crois que je peux, ça me plairait de continuer. » »

La question de la succession n’avait jamais été abordée avant. Même si, affirme Renée Demers, sa famille est très soudée et n’a jamais eu de problèmes de communication. « Pourquoi je n’en ai pas parlé avant ? Je ne sais pas. J’étais jeune. Peut-être que, de son côté, il croyait que je n’avais pas d’intérêt dans ce domaine », dit-elle.

Un cas d’espèce ? Oh non ! assure Gabriel Nadon, directeur de portefeuille au Fonds de solidarité FTQ, qui a travaillé sur environ 80 dossiers de relève dans les PME depuis une dizaine d’années.

Afin de faciliter les transitions, le Fonds a mis au point Solution transfert PME, où les prêts peuvent inclure un moratoire de quelques années sur le remboursement du capital et s’étaler sur 10 ans au lieu de 5. De plus, la participation du Fonds au capital-actions peut atteindre 49 %, au lieu des 25 % à 33 % habituels.

C’est notamment grâce à ce programme que cinq cadres d’Équipements Comact, de Saint-Georges de Beauce, ont pu racheter leur entreprise en février 2006. « Je suis convaincu que si nous ne l’avions pas rachetée, les Américains qui avaient fait une offre l’auraient fermée », dit Pierre Morency, PDG de cette entreprise spécialisée dans la machinerie destinée à l’industrie du sciage. « Ils en avaient acheté une semblable en Colombie-Britannique et ont mis la clé sous la porte. »

Comact fut pendant longtemps la propriété du Groupe Benoît Allard, du Saguenay, qui l’a vendue en 1997 au fonds d’investissement britannique Schroders. L’entreprise a ensuite connu des difficultés. « Nous, les cadres, on voyait les failles dans la gestion », dit Pierre Morency.

Lorsque Schroders décide de vendre, des Américains, des Finlandais et le groupe de cinq cadres sont sur les rangs. L’achat par les cadres n’est pas facile. Le groupe cogne à de nombreuses portes, à la recher­che de financement. Le Fonds de solidarité FTQ et Desjardins Capital de risque acceptent de financer le transfert de propriété. « On croyait très fort à notre plan d’affaires, parce qu’on avait les connaissances nécessaires pour faire tourner l’entreprise. On avait aussi les contacts pour aller chercher les contrats », dit Pierre Morency.

Après une période difficile, qui s’est soldée par la fermeture de certaines usines et 250 mises à pied, Comact s’est redressée et a pu embaucher du personnel.

La transition n’a pas été facile non plus pour Renée Demers. Atelier d’usinage Quenneville, entreprise créée en 1903 et rachetée par son père dans les années 1980, fait du réusinage de pièces de machinerie. Au cours de la dernière récession, des clients importants ont éprouvé des difficultés, d’autres ont fermé leurs usines locales. Depuis deux ans, Renée Demers s’oriente toutefois vers des créneaux neufs. Elle compte notamment comme nouveau client Bom­bardier Transport, pour qui elle fabrique et assemble des pièces. « Bom­bar­dier m’a amenée à un autre niveau », dit-elle.

Le Fonds de la FTQ a acheté 30 % du capital-actions pour assurer la retraite du vendeur, Jocelyn Demers. Depuis, la fille de celui-ci a racheté les actions du Fonds, et elle est en voie de racheter celles de ses parents.

Dans le cas des Demers, la planification du transfert a duré cinq ans. Selon Gabriel Nadon, du Fonds FTQ, il n’est jamais trop tôt pour enclencher ce processus : « Ça demande habituellement entre 5 et 10 ans. Au Groupe Jean Coutu, ça en a exigé 14. »

 

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Michel Van de Walle est journaliste et chroniqueur à Rue Frontenac.

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