Tous aux abris

La Grèce coule, l’Espagne s’enlise, l’Europe chancelle, la Chine s’affaiblit, les États-Unis inquiètent. Bref, il y a de bonnes chances que le pire de la crise soit encore à venir. Préparez-vous…

Photo : Jin Lee/AP/PC

Les titres des grands journaux sont sans équivoque. « Nouveaux signes d’un ralentissement mondial », affirme le Wall Street Journal. « Euro : comment les banques préparent le scénario noir », écrit en une le quotidien économique français Les Échos. « La production chinoise ralentit fortement : on craint les conséquences », énonce le New York Times.

Quatre ans de stimulants budgétaires, de taux d’intérêt bas et d’une multitude de rencontres au sommet entre chefs d’État et de gouvernement n’ont pas sorti l’économie mondiale du bour­bier. On parle d’une nouvelle ère d’austérité, d’un marché boursier à la baisse encore longtemps, voire d’une grande récession comme celle des années 1930.



La crise immobilière aux États-Unis ne s’est pas résorbée. La construction a repris, mais les maisons se sont dépréciées de 30 %. Les propriétaires, moins riches, consomment moins.

Le système financier reste fragile, surtout en Europe, à cause de l’effondrement immobilier dans certains pays et du bilan des banques, gangrené par des titres de dette d’États au bord du gouffre. Partout en Europe et en Amérique, les gouvernements réduisent leurs dépenses, ce qui pèse sur l’ensemble de l’économie. Le gouvernement américain et ses organismes publics ont supprimé 600 000 postes depuis 2009.

La situation de l’emploi est alarmante en Grèce (22 % de chômage) et en Espagne (24 %), et reste préoccupante aux États-Unis, où la faible reprise compense à peine les postes perdus dans le secteur public. L’économie n’a créé que 115 000 em­plois en avril, le pire résultat depuis six mois, et 40 % des chômeurs sont sans travail depuis au moins six mois. Les économistes prévoient néanmoins une croissance de 2 % du PIB en 2012, une performance olympienne.

L’économie mondiale suffoque et l’équilibre est précaire. Une suite de mauvaises nouvelles suffirait pour tout faire déraper et nous ramener en pleine récession. Cette fois-ci, cependant, les États sont plus pauvres et la population plus indignée. Les gouvernements de la Grande-Bretagne, de l’Irlande, du Portugal, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne et de la France ont été « congédiés » par les électeurs, et la lutte est serrée aux États-Unis entre Barack Obama et Mitt Romney.

Que se passera-t-il ? Sur les trois scénarios qui suivent, lequel s’imposera ?

LES TROIS SCÉNARIOS >>


PIB selon la parité des pouvoirs d’achat – Estimations de 2011
(Source : The World Factbook [CIA])

1. LE DOULOUREUX SAUVETAGE

(Scénario probable à 60 %)

« Il faut sauver le soldat grec. » Tel était le mot d’ordre à Berlin, à Paris et dans les capitales européennes depuis trois ans. Mais aujourd’hui, c’est la guerre entre ceux qui croient en l’euro et ceux qui parient sur sa disparition. Il suffit qu’un pays se montre incapable d’honorer sa dette pour que la balance penche du côté des pessimistes et que ce soit le chaos sur le continent.

La Grèce est sur la ligne de tir depuis le début. Sa dette atteint 160 % de la taille de son économie (PIB) et les coffres de l’État seraient à sec depuis longtemps sans les deux plans de sauvetage organisés par les pays européens et le Fonds monétaire international. Les 110 milliards d’euros engagés en mai 2010 n’ont pas suffi. Il a fallu un autre plan comprenant l’injection de 130 milliards d’euros supplémentaires, et une radiation de 107 milliards d’euros de créances a été consentie en février. Si un accord n’est pas conclu avec le nouveau gouvernement d’Antonis Samaras, chef du parti de droite, les coffres de l’État seront vides le 20 juillet et celui-ci ne pourra plus payer ses fonctionnaires et les retraités.

Les mesures d’austérité imposées à la Grèce accentuent la crise qui plombe le pays, en récession depuis cinq ans. Le gouvernement, le quatrième élu depuis octobre 2009, cherche à assouplir les exigences des bailleurs de fonds, à bout de patience.

La situation de l’Italie et de l’Espagne  inquiète encore plus les marchés, vu la taille de ces économies et la vulnérabilité des banques européennes.

Les deux pays ont tenu bon jusqu’à maintenant, même si l’État espagnol devait payer à la mi-juin un taux de 7,14 % sur ses obligations de 10 ans, et l’Italie, de 6,08 %.  Le relâchement de la tension sur le front grec avec la formation d’un gouvernement permet néanmoins de croire que les Européens trouveront, encore une fois, une façon d’apaiser les marchés et d’éviter la catastrophe.

Le pire aura été évité, mais tout le monde reste sur ses gardes.

DEUXIÈME SCÉNARIO >>



PIB selon la parité des pouvoirs d’achat – Estimations de 2011
(Source : The World Factbook [CIA])

2. L’EUROPE CAPITULE

(Scénario probable à 30 %)

En ce début d’été 2012, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne et la Grande-Bretagne sont déjà en récession. La France est sur le point de basculer, avec une croissance neutre au dernier trimestre.

L’Allemagne est la seule à s’en tirer, avec une hausse chétive de 1 % de son PIB. Mais 42 % de ses exportations sont destinées à ses partenaires de la zone euro. Angela Merkel mise donc sur une saine gestion des finances publiques pour calmer les marchés, tandis que ses partenaires européens la supplient de dire oui à un train de mesures de relance susceptibles, selon eux, de faire redémarrer leurs économies. Mais les Allemands ne veulent plus jouer les guichets automatiques d’un continent dominé par des pays imprévoyants et trop endettés. Le sort de l’Europe est entre les mains de la chancelière.

Après avoir subi des pertes importantes, les banques européennes sont nerveuses. Elles prêtent moins, ce qui plombe des économies déjà fragiles. Elles craignent qu’un naufrage en Grèce ne soit suivi d’un écroulement en Espagne.

On peut en effet prévoir que l’État espagnol creusera sa tombe en voulant sauver ses banques, mais que celles-ci mourront quand même parce qu’elles ont trop d’obligations d’un État qui a perdu la maîtrise de sa dette. Situation inextricable. Il faudrait au moins 80 milliards d’euros pour éviter ces faillites bancaires.

À noter : plus de la moitié (51 %) des Espagnols de 15 à 24 ans n’ont pas d’emploi et le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne indiquait que 68 % des jeunes étaient prêts à quitter leur pays.

L’Italie menace de flancher à son tour. Entre mai et juin, son coût d’emprunt a augmenté de 36 %. Les prêteurs ne croient pas que le plan soumis par le premier ministre sera adopté   ; ils pensent que même s’il l’était, cela n’améliorerait pas l’état des finances publiques. Ils craignent en outre que les coffres européens ne soient vides quand ce sera au tour de l’Italie d’avoir besoin d’aide pour digérer sa dette de 1 900 milliards de dollars, 2,6 fois celle de l’Espagne.

Conséquences prévisibles : l’accroissement de la pression fiscale dans les pays les plus touchés favorise le travail au noir. Le taux de chômage atteint 25 % en Espagne, mais il y aurait quatre millions de travailleurs non déclarés. Les économies italienne, portugaise et grecque sont elles aussi contaminées.

La récession s’installe et les désaccords politiques empêchent toute riposte unifiée. C’est le retour du chacun-pour-soi. L’Europe, enfin une certaine idée de l’Europe, capitule.

3. LE MONDE VOIT NOIR

(Scénario probable à 10 %)

L’Europe est brisée et l’euro s’effondre. Les pays du Nord tentent de limiter les dégâts sur leurs propres territoires, mais ceux du Sud s’enlisent. Le chômage croît, l’inflation bondit à la suite de l’abandon de l’euro et les niveaux de vie baissent énormément.

La Chine, qui compte pour 11 % de l’économie mondiale, encaisse mal le choc, car l’Europe est son premier partenaire commercial. La croissance de sa production industrielle, de ses exportations, des ventes au détail et des investissements avait commencé à ralentir dès le début de 2012. Avec la dérive européenne, le coup de frein est brutal. La bulle immobilière, qui inquiète depuis quelques mois, éclate. La Chine flanche et le marché des ressources naturelles, dont dépend tant le Canada, s’effondre.

Peut-on compter sur les autres pays émergents pour ranimer l’économie mondiale ? La croissance est nulle au Brésil depuis le début de l’année et l’Inde enregistre la plus faible progression de son PIB en 10 ans.

La situation n’est pas plus rose aux États-Unis. L’avoir moyen des ménages a fondu de 38,8 % de 2007 à 2010, et leurs revenus, de 8 %. L’économie ne réussit plus à créer des emplois, malgré une politique très expansionniste et un déficit de 1 300 milliards de dollars. Indécis, les Américains pourraient redonner leur appui à un président démocrate et à un Congrès républicain. Quatre années de paralysie politique sont au menu.

Comme le craignait la Banque du Canada, une hausse marquée du chômage ébranle le marché immobilier canadien et la situation financière des ménages se détériore rapidement en raison de leur endettement. Les puis­santes banques canadiennes vacillent à leur tour.

Comment remettre l’économie sur pied ? Qui doit payer la facture ? Les pays déve­loppés n’ont plus de munitions pour se défendre. Le monde entier tombe dans une profonde et longue récession.

TROIS STRATÉGIES POUR FAIRE LA GUERRE À LA RÉCESSION >>

Trois stratégies pour faire la guerre à la récession


A) LAISSER FAIRE

L’économie se stabilisera d’elle-même. Lorsque les gouvernements interviennent dans son cours en taxant et en réglementant davantage, ils la freinent et accroissen­t la dette publique. Cette stratégie est privilégiée par les républicains aux États-Unis et les gouvernements plus libéraux (au sens européen du terme).

Plan d’attaque Libéraliser le marché du travail pour lui permettre de retrouver son équilibre, même si cela implique certaines baisses de salaires et l’abandon de régions et de secteurs moins dynamiques aux dépens d’autres, plus recherchés. Diminuer les taxes et impôts ainsi que réduire les dépenses de l’État et la dette publique.

Victoires La croissance économique est au rendez-vous en Allemagne et en Suède.

Défaites Les mesures d’austérité ont accentué la crise en Grèce et en Espagne.

Théâtre d’opérations Économies dynamiques où l’adhésion à des politiques préconisan­t l’économie de marché est solide.

Éminence grise L’économiste Friedrich von Hayek (1899-1992).

 

B) DÉPENSER DAVANTAGE

En récession, l’État doit dépenser davantage pour stimuler la croissance économiqu­e. La plupart des pays industrialisés ont utilisé des stimulants économique­s pour tenter de relancer leurs économies.

Plan d’attaque Les stimulants économiques –
chantiers d’infrastructures, paiements de transferts
aux particuliers et subventions aux entreprises, sauvetages d’entreprises ou de secteurs en détresse
et baisses de taxes, notamment – encourage­nt la demande, créent des emplois et relancent la machine
économique.

Victoires Les stratèges font valoir qu’ils ont évité une plus grande catastrophe, tout en admettant que leurs efforts ont été insuffisants pour venir à bout de la récession.

Défaites Les économies grecque, espagnole, italienne
et portugaise sont toujours en récession. Le Japon a accumulé une immense dette publique, mais sans
jamais réussir à relancer son économie. Le problème : en période de récession, certaines dépenses publiques augmentent automatiquement, tandis que les revenus baissent.

Théâtre d’opérations Pays industrialisés où le consensus social exige une interventio­n musclée de l’État pour atténuer les effets néfastes d’une récession.

Éminence grise L’économiste John Maynard Keynes (1883-1946).

 

C) AGIR SANS SE RUINER

L’État doit stimuler la croissance… sans dépenser davantage. La plupart des pays industrialisés sont à
la recherche de cet équilibre, mais peu y parviennent.

Plan d’attaque Les stimulants économiques
doivent être accompagnés de mesures d’équilibre budgétaire afin de ne pas ajouter au ratio d’endettement du pays. Plutôt que de réduire les dépenses publiques, les gouvernements essaient
de ralentir leur hausse.

Victoires Le Canada et le Québec sont peut-être
ceux qui sont le mieux parvenus à concilier des mesures de stimulation économique et une plus grande discipline budgétaire.

Défaites Le Canada a profité du boum du secteur des ressources, ce qui a considérablem­ent accru ses recettes fiscales. Le Québec a puisé dans les poches de ses contribuables pour empêcher la dérive de ses finances publiques. Rien n’est d’ailleurs gagné, car
une économie ouverte dépendante du commerce extérieur n’est jamais à l’abri de ce qui se passe ailleurs.

Théâtre d’opérations Pays où l’opinion publique préfère des approches centristes et mitoyennes et
où le secteur bancaire n’a pas besoin des fonds de l’État, ce qui aurait considérablement relevé le niveau d’endettement et compliqué la situation.

***

Citations


« Oui, l’Allemagne est forte, elle est le moteur de l’économie et le pôle de la stabilité en Europe, [mais ses forces] ne sont pas illimitées. »
Angela Merkel, chancelière allemande.

« La tempête approche, préparons-nous. »
Nouriel Roubini, professeur à l’université de New York, qui avait prédit la récession de 2008.

 

« Le fossé s’élargit toujours et risque de nous engloutir. »
Mario Monti, président du Conseil italien.

 


«
Si vous examinez le bilan du président, vous y trouverez beaucoup de mots, mais pas beaucoup d’actions qui créent des emplois. »
Mitt Romney, candidat républicain à la présidence des États-Unis.

 


«
Si vous voulez donner une nouvelle chance aux politiques de la dernière décennie, vous devriez voter pour Mitt Romney. »
Barack Obama, président des États-Unis.

 

(Crédit photo : Angela Merkel :Markus Schreiber/AP/PC ; Nourriel Roubini : Lee Jin-Man/AP/PC ; Mario Monti : Rex Features/PC ; Mitt Romney : Evan Vucci/AP/PC ; Barack Obama : Carolyn Kaster/AP/PC)