Tout ce que vous devez savoir sur le prix du pétrole et la valeur du dollar canadien

L’économiste Stephen Gordon résume les faits saillants de l’économie canadienne en six points.

Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne
Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne

 

Blogue EconomieLe prix du pétrole est en chute libre, mais pourquoi? Est-ce la demande qui a diminué ou l’offre qui a augmenté?

Le ralentissement de l’économie mondiale – et particulièrement de l’économie chinoise – joue un rôle sur la demande, mais la cause principale est l’augmentation de la production. La flambée du prix du pétrole dans les années 2000 a attiré des investissements majeurs dans ce secteur, ce qui a fait grimper la production de 85 millions de barils par jour à 95 millions depuis 2005. Les États-Unis sont responsables de plus des deux tiers de cette augmentation: la mise au point de techniques de fracturation a permis à la production américaine de passer de 8 millions de barils par jour à presque 15 millions. À titre de comparaison, la production canadienne est passée de 3,2 millions à 4,4 millions, et celle de l’Arabie saoudite est restée stable à 11 millions.

Auparavant, l’Arabie saoudite réduisait sa production pendant les périodes de surabondance pour assurer un prix plancher pour le pétrole, mais elle l’a maintenue au même niveau cette fois-ci. Il faut s’attendre à ce que les petits producteurs quittent le marché, que la demande revienne, ou une combinaison des deux avant que le prix remonte. On ne prévoit pas de revirement dans un avenir proche.

Pourquoi la dépréciation du dollar canadien est-elle vue comme une mauvaise nouvelle? Un dollar moins fort favorise les exportations, non?

Oui, mais c’est une mauvaise nouvelle quand même. Plus d’un tiers de ce qu’on achète au Canada est importé, et une dépréciation du huard se traduit par une baisse de notre pouvoir d’achat sur les marchés internationaux. On le constate déjà dans les épiceries, et la hausse du prix des importations se manifestera tôt ou tard dans les autres biens et services. C’est vrai qu’une dépréciation du dollar favorise les exportations, mais cette situation oblige le Canada à offrir plus de biens et de services aux acheteurs étrangers tout en acceptant moins en échange. Cela ne nous avantage pas.

La Banque du Canada peut toujours intervenir sur les marchés pour défendre sa monnaie. Pourquoi tolère-t-elle la chute du dollar?

La dépréciation du dollar est le symptôme d’un problème, et non sa cause. Pour simplifier l’analyse de la politique monétaire, représentons le reste du monde comme une mystérieuse et gigantesque machine qui, par exemple, transforme le pétrole en iPad. En 2013, cette machine était capable de transformer 15 barils de pétrole en trois iPad. Actuellement, les mêmes 15 barils de pétrole ne produiront qu’un seul iPad. En d’autres mots, la machine magique qu’on appelle «le commerce international» est devenue moins productive.

La situation n’est pas aussi alarmante que cet exemple le suggère, mais c’est ainsi qu’on devrait interpréter les effets de la baisse du prix du pétrole et des autres produits de base: comme une baisse de la productivité. Il faut trouver d’autres façons de créer de la richesse, et cela demande une adaptation structurelle de l’économie canadienne. Les gouvernements ne peuvent pas faire grand-chose devant un tel défi. Stephen Poloz, le gouverneur de la Banque du Canada, l’a souligné dans un discours récent:

Il n’existe pas de mesure de politique simple dans cette situation. Les forces mises en branle doivent simplement se dissiper d’elles-mêmes. Le processus d’ajustement économique peut être difficile et pénible pour les gens, et il existe des politiques pouvant aider à amortir ces effets, mais les ajustements devront être opérés tôt ou tard. L’instrument qui peut le mieux favoriser les ajustements dans ces circonstances est un taux de change flexible.

De nombreux analystes s’attendaient à ce que la Banque du Canada réduise son taux directeur la semaine dernière. Est-ce une erreur de ne pas agir?

Pour ceux qui croient que la dépréciation du dollar est le problème principal, ne pas agir n’est pas une erreur: abaisser le taux directeur aurait accéléré le déclin de la valeur de notre monnaie.

Une justification pour une réduction du taux directeur est basée sur les constats que le taux d’inflation est supérieur à la cible de 2 % par année et que plusieurs indices semblent indiquer qu’il existe toujours de la capacité excédentaire dans l’économie, même après six années d’expansion depuis le creux en 2009. Une baisse du taux aurait pu stimuler la demande insuffisante.

La Banque du Canada a donné deux arguments pour ne pas le faire. Comme nous l’avons mentionné plus haut, on peut interpréter la baisse du prix du pétrole comme une baisse de la productivité de l’économie. Selon les estimations des chercheurs de la Banque, le PIB potentiel serait diminué de 2 % environ. Selon l’hypothèse envisagée par la Banque, la capacité excédentaire serait absorbée par une réduction de la production potentielle, même si la demande restait faible.

L’autre argument portait sur la possibilité de mesures de relance budgétaire dans les prochains mois.

C’est donc au tour du gouvernement fédéral d’investir dans les infrastructures pour relancer l’économie?

Très peu d’économistes contestent l’idée que les investissements dans les infrastructures pourraient contribuer à la croissance économique à long terme. Même le gouvernement conservateur avait introduit un programme d’infrastructures semblable à celui du PLC. Mais il y a des nuances, et il n’est pas du tout évident que ces investissements «sauveront» l’économie canadienne.

Premièrement, tous les programmes ne contribuent pas également à la croissance économique. Les économistes qui suggèrent qu’on augmente les dépenses en infrastructures conseillent également la prudence: il faut prendre le temps nécessaire pour déterminer lesquels sont les plus prometteurs. Les programmes d’infrastructures pourraient faciliter l’adaptation que l’économie doit subir, mais les dépenses hâtives et irréfléchies peuvent faire plus de mal que de bien.

Deuxièmement, nous ne vivons pas le genre de crise qu’on a connue il y a sept ans. L’objectif principal du programme de relance adopté en 2009 était de dépenser rapidement pour stimuler la demande, sans trop penser aux questions de coûts et de bénéfices. Ce type de programme n’est pas approprié à la conjoncture actuelle.

Un nouveau programme d’infrastructures pourrait, en principe, aider la croissance à long terme. Mais il est illusoire de croire que ces dépenses pourraient contrer les effets d’une diminution des prix des biens primaires à court ou moyen termes.

Alors, il n’y a rien à faire?

Les gouvernements ne peuvent pas «résoudre» ce genre de problème, mais ils peuvent toujours faire plus pour aider les travailleurs et les autres personnes touchées négativement par cette transition.

Stephen Gordon est professeur titulaire au département d’économique de l’Université Laval. 

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2 commentaires
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À ce que je vois, ça n’intéresse personne ! C’est bien plus important de jaser de l’indépendance du Québec avec Péladeau…

Je viens de lire cet article en entier et il touche des points qui sont débattus lorsqu’il est question de souveraineté. La plupart des souverainistes, dont j’en suis, voient la souveraineté comme un moyen d’atteindre le plein potentiel du Québec. Ce n’est pas une fin en soit.

Pour être bref, on ne peut pas débattre de la souveraineté du Québec sans discuter de monnaie, ou plus précisément de politique monétaire. Quand Stephen Gordon dit que « Les gouvernements ne peuvent pas faire grand-chose devant un tel défi » ceci est lié directement à la décision d’avoir une monnaie flotante. Ceci n’est pas forcément la meilleure option à long terme pour le Québec (ex: la Chine qui a eu pendant des décennies une monnaie échangée à taux fixe, ou encore l’Arabie Saoudite qui le fait toujours).

Il n’est évidemment pas possible de parler de souveraineté sans non plus discuter du type d’économie que nous désirons avoir. Serait-il préférable d’avoir une économie tournée vers la consommation comme les États-Unis ou plutôt une économie tournée vers l’exportation? Le dollar élevé a provoqué une transition de l’économie canadienne vers une économie de consommation. Au Québec c’est près de 20% de l’économie qui s’est transformée en ce sens. Est-ce que cela a donné de bons résultats jusqu’à présent?

En ce moment le Québec n’a pas le choix de suivre la direction du reste du Canada en raison du dollar canadien. On ne peut même pas imposer des tarifs si on le souhaitait.

En ce qui me concerne, c’est justement parce que l’économie est un sujet important qu’il est nécessaire de discuter de souveraineté.