Trop verts pour des REER ?

Ils ont 20, 30 ans, mais songent déjà à leur retraite. Un moyen de s’assurer la tranquillité d’esprit ? Ou de passer à côté de sa vie d’aujourd’hui ?

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Photo : Pishier

À 26 ans, Nathalie ne jongle plus avec les dettes d’études, mais avec un REER. Bien garni.

Cette année seulement, cette avocate de la région de Montréal y a versé 15 000 dollars, soit près de 20 % de son salaire annuel. Le fruit d’une généreuse prime, certes, mais aussi de beaucoup de prévoyance à un âge où la tentation de dépenser est souvent forte.

« Beaucoup de mes collègues sont partis flamber leur prime à Las Vegas ! Mais moi, je ne veux pas arriver à 60 ans avec des dettes et me demander où est allé tout cet argent-là », confie-t-elle en sirotant son thé detox dans un petit restaurant de la métropole.

Nathalie n’est pas la seule à penser à ses vieux jours. Selon un sondage mené en 2012 par la Régie des rentes du Québec et l’organisme Question Retraite, qui sensibilise les Québécois à l’impor-tance de l’épargne, 52 % des jeunes de 25 à 34 ans ont un REER. Pour 45 % d’entre eux, cette tirelire contient de 5 000 à 20 000 dollars, et pour 20 %, elle renferme de 20 000 à 50 000 dollars. Un autre sondage, effectué par la Banque Royale, révèle que les jeunes étaient 10 % plus nombreux à cotiser en 2013 qu’en 2012.

Certains experts en gestion financière mettent toutefois en garde les épargnants ambitieux comme Nathalie : à trop vivre en fonction de l’avenir, ils pourraient aujourd’hui passer à côté de la vie ! « Je suis contre l’approche qui consiste à se saigner maintenant pour atteindre une retraite dorée », dit Dany Provost, auteur du livre Arrêtez de planifier votre retraite, planifiez votre plaisir !

Planificateur financier et actuaire, Dany Provost est d’avis que certains travailleurs risquent de se serrer la ceinture inutilement. « On remarque en général que les gens ne mettent pas assez d’argent de côté pour leurs vieux jours, explique-t-il. Par contre, les personnes qui cotisent selon les règles traditionnelles de l’épargne, en mettant de côté un pourcentage fixe de leur paye ou en s’assurant un revenu de retraite équivalent à 70 % de leur salaire actuel, accumulent trop d’argent pour rien. »

C’est également l’avis de Fred Vettese, actuaire en chef du cabinet Morneau Shepell, selon qui une importante partie de la population canadienne épargne beaucoup trop et sous-estime les actifs accumulés au cours de la vie, comme une maison ou des économies personnelles.

Une étude menée en 2011 par Statistique Canada révèle en outre que si les ménages canadiens à l’aube de leur retraite liquidaient leurs actifs pour acheter une rente viagère — une somme versée périodiquement jusqu’au décès —, leur revenu total serait en moyenne plus élevé que celui qu’ils gagnaient en travaillant. « Ça confirme qu’il ne faut pas être dans un état de panique généralisée en ce qui con-cerne cette “crise” de la retraite », confirme Pierre Fortin, professeur émérite d’économie à l’UQAM et chroniqueur à L’actualité.

Selon Dany Provost, un jeune adulte qui se lance dans d’importantes dépenses en achetant une maison et en fondant une famille ne devrait pas mettre tout son argent de côté. « Au lieu de chercher à se la couler douce après en avoir bavé pendant 25 ans, il pourra économiser lorsque l’emprunt hypothécaire sera remboursé et que les enfants auront quitté la maison. » Il ne fait pas l’éloge de la cigale pour autant. « Quand un jeune n’a pas encore de famille ni de propriété, c’est le meilleur temps de cotiser. En outre, chaque dollar investi tôt vaudra davantage à la retraite. » Mais il n’en démord pas : il n’est pas question d’annuler des vacances annuelles pour enrichir son REER.

De son côté, Jocelyne Houle-LeSarge, présidente de Question Retraite, insiste : « Il n’est jamais trop tôt pour commencer à cotiser à un REER. D’autant plus qu’aujourd’hui, rares sont les travailleurs qui peuvent se fier seulement au régime de leur employeur. » Selon elle, l’influence des parents explique sans doute l’intérêt des jeunes pour l’épargne-retraite.

Maxime Compte, mécanicien industriel âgé de 27 ans, en est la preuve. Plus jeune, combien de fois s’est-il fait répéter : « Ah, si j’avais mis 25 cents de côté par jour quand j’étais jeune, je serais millionnaire aujourd’hui ! » Sans prendre ce message au pied de la lettre, il a accumulé 13 000 dollars dans son REER. « Et je me suis acheté une maison il y a trois ans, sans jamais avoir touché à mon REER », précise le jeune homme de Saint-Mathias-sur-Richelieu.

Autre raison qui pousse les jeunes adultes à cotiser tôt : la tranquillité d’esprit. « Je ne suis pas une personne très spontanée », explique Nathalie, qui arbore une chevelure et un maquillage impeccables. « J’ai toujours un plan. Ça me rend mal à l’aise si je n’en ai pas un. » Ses yeux noisette s’illuminent lors-qu’elle évoque un projet qui lui tient à cœur. « Si je réussis à amasser assez d’argent, vers 50 ans, j’aimerais me consacrer entièrement à la peinture. »

Quel que soit leur rêve, les jeunes de 20 à 30 ans n’ont pas d’excuse pour esquiver la question de l’épargne, estime l’économiste Pierre Fortin. « Ils touchent des revenus plus élevés que n’importe quelle autre génération avant eux. Ils ont assez d’argent pour mettre systématiquement de côté 5 % de leur salaire. »

Nathalie le concède : avec un revenu annuel de base de 65 000 dollars, elle gagne bien sa vie. N’empêche, l’épargne-retraite, ça vient aussi avec des sacrifices. « Parfois, je regarde mes amis qui voyagent beaucoup et je les envie. Mais si j’étais à leur place, j’aurais du plaisir pendant trois jours et je stresserais ensuite ! » lance-t-elle en riant.

Pierre Fortin ne s’inquiète pas pour les travailleurs comme Nathalie et Maxime. Il s’en fait cependant pour ceux qui comptent davantage sur l’État que sur leur tirelire personnelle. Car plus que la qualité de vie de chacun, c’est celle de toute une génération à venir qui pourrait être menacée. « Si tu encourages les gens à ne pas épargner, ils n’économiseront pas et feront souffrir les générations suivantes. Les personnes à venir vont devoir payer plus d’impôts pour les soutenir. Il y a donc un enjeu moral derrière tout ça. »

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