Ubisoft contre le monstre

Le monstre en question s’appelle Vivendi, conglomérat français dirigé par Vincent Bolloré, qui lorgne le contrôle de Ubisoft, cofondé par les cinq frères Guillemot.

ubisoft-e3-large

LOS ANGELES — «C’est comme un big boss dont il faut avoir appris les meilleures techniques pour l’affronter.» Ces temps-ci, le PDG de Ubisoft, Yves Guillemot, se sent comme dans un des jeux vidéos que son entreprise produit.

L’actualité l’a rencontré à l’Electronic Entertainment Expo (E3), où nous étions invité dans le cadre d’une mission commerciale de la Chambre de commerce de Montréal et de l’Alliance numérique.

Le big boss, c’est le nom qu’on donne au monstre à battre dans un jeu. Et aujourd’hui, le monstre en question s’appelle Vivendi, conglomérat français dirigé par Vincent Bolloré, qui lorgne le contrôle de Ubisoft, cofondé par les cinq frères Guillemot.

Au début du mois, Vivendi a lancé une offre d’achat hostile sur la société sœur, Gameloft, dont Michel Guillemot, le frère d’Yves Guillemot, était le PDG. Michel Guillemot a démissionné, et la famille a vendu presque toutes ses actions.


À lire aussi:

Jade Raymond, féministe chez les gamers


Vivendi aimerait maintenant faire de même avec Ubisoft, dont il détient déjà près de 18 % du capital. L’entreprise souhaite d’ailleurs y obtenir un siège au conseil d’administration. Même si, rappelle M. Guillemot, Vivendi ne connaît rien aux jeux vidéos.

Si Vivendi réussit à s’imposer, M. Guillemot craint un changement de culture. «Ce sont des grosses boîtes qui ont en portefeuille un certain nombre d’entreprises, explique-t-il. Et c’est toujours la même façon de gérer, en donnant une direction très corporate.»

Comme l’acquisition de Canal+, en France, où M. Bolloré s’est ingéré dans la programmation? «On a des exemples où, quand c’est traité à la dure, le résultat final est un peu difficile», se contente-t-il de dire.

Déjà, dans son adresse à l’issue de la conférence de presse de Ubisoft présentée lundi, M. Guillemot avait fait un plaidoyer pour l’indépendance de son entreprise. «Quand vous êtes libre, il n’y a pas d’échec, il n’y a que l’avenir», avait-il lancé.

Selon lui, le comportement de Vivendi est typique d’une attaque par une entreprise qui veut tirer un profit à court terme d’une stratégie construite sur le moyen et le long terme. Il donne l’exemple d’Activision, autre éditeur de jeux vidéos acquis par Vivendi en 2007, puis revendu en 2013.

«Activision est très contente de ne plus être dans le giron de Vivendi, parce qu’ils ont beaucoup plus de liberté. Et dans notre métier, c’est très difficile de ne pas pouvoir prendre des directions rapidement.»

Contrairement à une entreprise comme Bombardier ou Facebook, où certaines catégories d’actions peuvent valoir jusqu’à 10 votes chacune, le régime des actions à droit de vote multiple est beaucoup plus strict dans le cas de Ubisoft.

Les actions détenues depuis plus de deux ans accordent un double droit de vote, ce qui avantage actuellement la famille Guillemot, propriétaire de près de 10 % de l’actionnariat. Cependant, tous les actionnaires sont soumis à la même règle, et Vivendi finirait par obtenir le même avantage.

Avec la vente des dernières actions de Gameloft, la famille Guillemot a engrangé 150 millions de dollars, qui pourraient servir à accroître sa participation dans Ubisoft. Elle cherche aussi des partenaires financiers, peut-être même au Québec, pour éloigner le contrôle des mains de Vivendi.

«Nous sommes encore en réflexion, confie-t-il. Ça avance avec des possibilités qui permettront d’avoir un meilleur contrôle du capital et donc une meilleure stabilité.»


À lire aussi:

Risqué, le pari LinkedIn?


Ce n’est pas la première fois qu’il affronte pareille menace. En 2004, le rival Electronic Arts était entré dans le capital de Ubisoft par l’intermédiaire d’une opération non sollicitée. Il a finalement revendu sa part de près de 15 % en 2010.

Et s’il avait M. Bolloré devant lui? «On ne se connaît pas, je ne sais pas ce que je dirais. En fait, il peut bien gagner sa vie en entrant [dans le capital] chez Ubisoft. Mais à un moment, ce serait bien qu’il prenne sa plus-value, qu’il gagne son argent, et qu’il nous laisse travailler. C’est quelque chose qui nous irait très bien.»

M. Guillemot admet que ses employés vivent dans l’incertitude. «C’est une inconnue qui est embêtante et qui stresse à peu près tout le monde. Mais il faut qu’on continue de bien livrer.»

Des répercussions pour le Québec

Ubisoft compte des bureaux à Montréal et à Québec. Selon le PDG, l’effet de Vivendi serait «très important» au Québec, et pourrait menacer des emplois.

«Ça changerait la philosophie de l’entreprise, répète-t-il. Ce qui fait la force des équipes au Québec, c’est de pouvoir prendre des risques, de pouvoir échouer aussi, et d’apprendre de ces échecs. Si elle devient une entreprise beaucoup plus classique, il n’est pas certain qu’elle réussira aussi bien. Vous connaissez leur principe, s’il y a moins de profits, c’est qu’on est trop nombreux.»

Le PDG de Ubisoft Montréal, Yannis Mallat, abonde dans le même sens. «On ne peut pas spéculer sur ce qui se passerait, précise-t-il. Mais on a bâti pendant 20 ans un environnement de travail basé sur la créativité, on est parmi les chefs de file, on a créé des expertises extraordinaires, on a établi des marques. C’est un environnement assez fragile, nos experts connaissent cette alchimie belle et fragile qu’est un environnement créatif. On y tient énormément. Et ça passe par l’indépendance.»

M. Guillemot, par ailleurs, n’est pas peu fier d’avoir contribué à faire du Québec le quatrième pôle en importance dans l’industrie des jeux vidéos.

«Vous vous souvenez de Sylvain Vaugeois, qui avait convaincu le ministre des Finances de l’époque, Bernard Landry? Ils ont trouvé cette ouverture-là intéressante et ils ont investi. Et maintenant, avec toutes les entreprises qui gravitent aussi autour, cela fait du Québec une plateforme de haut niveau.»

Vaugeois, lobbyiste controversé décédé en 2003, avait convaincu Yves Guillemot d’ouvrir un studio à Montréal en échange de généreuses subventions… que M. Landry n’avait jamais consenties!

Mais les crédits d’impôt sur les salaires auront finalement été salutaires. Près de 20 ans plus tard, Ubisoft Montréal compte 2 800 employés. Le studio a produit des succès internationaux, comme la série Assassin’s Creed (95 millions d’exemplaires vendus), Prince of Persia et la nouvelle franchise Watch Dogs.

«Il est important que le Québec prenne conscience du chemin parcouru. Je suis hyper-impressionné par la stratégie qu’ont eue les gouvernements dans les dernières années. Toutes les entreprises sont là parce qu’il y a des talents. Des gens formés de haut niveau qui paient beaucoup d’impôts et qui vivent bien.»

Enregistrer

Dans la même catégorie