Un budget de transition… mais des défis demeurent

Faut-il s’inquiéter de l’ampleur des déficits annoncés dans le budget déposé cette semaine par le ministre Eric Girard ? Non, dit la PDG de l’Institut du Québec, Mia Homsy.

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne / Montage L'actualité

Les attentes étaient nombreuses à l’aube du budget déposé le 25 mars par le ministre des Finances du Québec, Eric Girard. Pressions sur le réseau de la santé, élèves en difficulté susceptibles de décrocher, problèmes de santé mentale, pénurie de main-d’œuvre, vulnérabilité des moins nantis… La pandémie a exacerbé et mis à nu plusieurs lacunes de l’État québécois, de notre économie et de notre société. Si bien qu’il est désormais impossible de les ignorer. Mais nos moyens d’y faire face ont été considérablement réduits par le coronavirus, et les finances publiques devront finir par retrouver le chemin de l’équilibre.

Malgré la force de ces vents contraires, Eric Girard a réussi à présenter un budget qui établit une transition entre la crise de la dernière année et la relance immédiate, tout en préparant l’avenir. Mais les choix difficiles n’ont pas été abordés et les défis que doit affronter le Québec demeurent entiers.

Après le déficit de 15 milliards de dollars prévu pour 2021, le gouvernement du Québec en anticipe plusieurs autres. Sur sept ans, les déficits annoncés devraient s’élever à près de 50 milliards. Bien que la Loi sur l’équilibre budgétaire contraigne le gouvernement à atteindre le déficit zéro d’ici cinq ans, il faudra attendre jusqu’en 2027-2028 pour renouer avec les budgets écrits à l’encre noire.

Doit-on s’inquiéter de l’ampleur de ces déficits et du report de l’équilibre budgétaire ? Non. Compte tenu de l’envergure de la double crise — sanitaire et économique —, le portrait est loin d’être si sombre. Essayons de comprendre pourquoi.

Sans vouloir atténuer l’importance de la tâche du ministre Girard, plusieurs éléments lui ont été favorables, voire inespérés. D’abord, les libéraux lui ont laissé des finances en bon état, avec des surplus de plusieurs milliards de dollars, en plus de réserves pour les mauvais jours. Cela réduit considérablement l’ampleur des défis à venir. De plus, la faiblesse des taux d’intérêt est telle que malgré les déficits records, le poids du service de la dette par rapport aux revenus de l’État reste léger et en deçà de la moyenne de la dernière décennie. Il en va de même pour le poids de la dette par rapport à la taille de l’économie, qui se stabilisera au cours des prochaines années et diminuera même dès 2024. 

Enfin, l’importance des mesures de soutien du revenu d’Ottawa, la progression de la vaccination ainsi que l’imposant plan de relance du président Joe Biden aux États-Unis — qui devrait stimuler l’économie du plus grand partenaire économique du Québec — laissent présager une reprise extrêmement vigoureuse, selon les prévisionnistes. Notons également qu’entre 2021 et 2027, on devrait verser près de 28 milliards au Fonds des générations pour réduire le poids de la dette.

Pourquoi alors s’empresser de retrouver l’équilibre budgétaire ?

Déterminer une cible précise de retour à l’équilibre budgétaire et maintenir le Fonds des générations s’avèrent de sages décisions, car malgré l’embellie attendue en 2021 et 2022, les risques et défis demeurent bien réels.

À court terme, le retour de l’inflation inquiète. La rareté de certaines matières premières combinée à une augmentation accrue de la demande peut entraîner des pressions inflationnistes et un besoin d’élever plus rapidement les taux d’intérêt, ce qui freinerait la relance. À moyen terme, une hausse des taux d’intérêt plus vite que prévu pourrait bien coûter plusieurs milliards par année au gouvernement, des sommes qui ne pourraient être affectées au financement des services. De plus, les variants ne sont toujours pas maîtrisés et la vaccination n’est pas terminée. L’effet de ces deux grandes inconnues jette une forte incertitude sur la situation à court terme.

Au-delà de ces risques financiers, les enjeux structurels qui plombent la croissance économique du Québec depuis plus d’une décennie sont loin d’avoir disparu, bien au contraire. Les problèmes de productivité, la faiblesse de l’investissement privé et les nombreux défis liés au vieillissement de la population font en sorte que le potentiel de croissance de l’économie québécoise à moyen terme, soit entre 2024 et 2030, pourrait être anémique et nettement insuffisant pour financer un niveau de services publics adéquat.

Le Québec devra également affronter d’autres défis de taille au cours des prochaines décennies. La lutte contre les changements climatiques et celle contre les inégalités sociales devront s’intensifier, et le déficit d’entretien des infrastructures, trop longtemps négligé, n’est toujours pas résorbé.

Pour toutes ces raisons, un retour à l’équilibre sur sept ans semble être un choix judicieux entre les risques et besoins à court terme et les défis de demain. C’est ce qu’on appelle l’équité intergénérationnelle : laisser aux générations futures la marge de manœuvre nécessaire pour faire des choix.

Mais d’ici là, bien que la destination soit claire, le chemin pour y arriver, lui, ne l’est pas. Le gouvernement estime à 6,5 milliards l’écart à résorber sur cinq ans pour retrouver l’équilibre budgétaire. C’est majeur ! Au-delà d’une possible embellie économique ou de largesses du fédéral, cela entraînera inévitablement des choix et des débats difficiles sur le contrat social auquel nous aspirons comme société. Mais d’ici là, l’important demeure de vaincre ce virus et de relancer l’économie sur des bases plus justes et inclusives.


Mia Homsy est directrice générale de l’Institut du Québec depuis sa fondation. Entre 2009 et 2012, elle a été conseillère politique et directrice de cabinet adjointe au ministère des Finances du Québec, puis conseillère économique principale du chef de l’opposition officielle en 2012 et 2013.

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Dans une récente chronique, l’économiste Pierre Fortin suggérait qu’on modifie la Loi sur l’équilibre fiscal à fin de mettre plus de flexibilité dans les versements au Fonds des générations. En sorte qu’on verserait au Fonds lorsque les entrées fiscales seraient au rendez-vous, à l’inverse en cas de récession, l’État serait dispensé des dits versements.

Pour madame Mia Homsy, ces versements récurrents constituent une « sage décision ». Pourquoi ?

Quoiqu’il en soit, la Loi sur l’équilibre fiscal devra être amendée puisque les comptes ne devraient pas être équilibrés avant 7 ans. Récemment encore, Alec Castonguay estimait que le ministre des finances est trop prudent puisque par le truchement des versements au Fonds et grâce à la « provision pour risques », les finances seraient de facto en équilibre d’ici cinq ans ou peut-être avant.

Quoique je n’étais pas pleinement d’accord avec la méthodologie d’Alec Castonguay, je n’arrive toujours pas à comprendre en quoi l’outil du déficit public employé un peu partout dans le monde, en quoi ce déficit a besoin d’être éliminé au Québec et seulement au Québec si le maintien d’un déficit raisonnable revêt une quelconque utilité. Le déficit public est utile pour l’économie lorsque l’économie est dynamique.

Madame Homsy brandit le risque de l’inflation et une montée rapide des taux d’intérêts. Ici encore je ferai mention des chroniques de Pierre Fortin, puisque selon ses propos, les bas taux d’intérêts sont faits pour rester, pour longtemps. Il est difficile de concevoir une hausse substantielle des taux qui brutalement grève le service de la dette. De plus, il est toujours possible de financer une partie des déficits par l’émission d’obligations d’épargne. Dans ce cas, on verse l’intérêt directement aux épargnants.

Madame Homsy voit dans les « enjeux structurels » une problématique qui plombe la croissance économique de la province. Plusieurs de ces enjeux structuraux existent depuis plus de 40 ans. Cela n’a pas empêché un certain nombre de résidents du Québec de faire des affaires d’or et d’autres de s’appauvrir inexorablement. En quoi en 2021, la situation serait-elle devenue si différente ?

L’auteure de cette chronique considère la lutte contre les changements climatiques, celle contre les inégalités et l’entretien de nos infrastructures comme des priorités. Elle ne nous présente pas comment il faut s’y prendre pour résorber tout cela sans revenus additionnels, ni sans accroître significativement les investissements de l’État en infrastructures. Plus de taxes « déguisées » et d’impôts peut-être ?

L’ajout de fonds additionnels en infrastructure (que nous pouvons considérer comme des investissements), ces dépenses sont aussi financées par la dette. En sorte que de résorber le déficit à court terme, ne nous met pas à l’abri d’un accroissement du service de la dette, advenant une hausse des taux d’intérêts.

À moyen/long terme, ce qui prévaut encore c’est le ratio dette/PIB. Les économies développées l’ont bien compris. Le futur et donc la richesse se trouvent dans notre capacité de parvenir sans délais à une économie plus verte dans l’ordre, la discipline et encore l’harmonie.

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Dans la partie pessimiste du texte, l’auteure affirme que des « enjeux structurels … plombent la croissance économique du Québec depuis plus d’une décennie ». La solution offerte, le gouvernement devra être prudent et envisager la quête, dans un délai raisonnable, du Saint-Graal, qu’est l’équilibre budgétaire. La belle affaire, on nous propose comme remède ce qui a causé la maladie.

Continuons avec cet avenir de « risques et défis ». Si tout se mettait à aller mal comme l’insinue le texte, qui serait en meilleure posture pour amorcer la pompe ? C’est durant les crises économiques qu’on reconnaît l’importance de l’État et que si ses déficits ont pu maintenir l’économie à flot, ces mêmes déficits permettent, en temps normal, aux autres secteurs de l’économie de croître.

En ces temps de pandémie, le Canada et le Québec font des déficits et l’économie s’arrime, pourquoi dans des conditions économiquement similaires, et même normales, les déficits budgétaires ne fonctionneraient plus ? La peur de l’endettement public ? Ça n’a pas fait pas peur aux Japonais, eux, qui possèdent le record de l’endettement des nations et qui, malgré tout, empruntent à des taux meilleurs qu’ici et vivent aussi bien que nous. Il faut encore insister, que pour qu’il y ait une croissance économique, il faut qu’un secteur de l’économie dépense plus qu’il reçoit et, à long terme, seul l’État peut s’endetter sans causer de dommages irréparables à l’économie.

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