Un coup de main inattendu

Les fondations des familles Trottier, Molson, Saputo et Jarislowsky ont injecté des millions dans la lutte contre la COVID‑19 au cours des deux dernières années. Une contribution aussi spontanée que méconnue, qui amène à repenser la place de la philanthropie dans nos services de santé.

La « brigade orange », dans l’arrondissement de LaSalle. (photo : Croix-Rouge canadienne)

Claire Trottier est à l’Université McGill devant 300 étudiants qui assistent à son cours d’immunologie lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare, le 11 mars 2020, que la planète fait face à une pandémie. « Je leur avais déjà parlé du virus qui cause la COVID quelques jours plus tôt. » Pour la professeure adjointe au Département de microbiologie et immunologie, le ciel s’assombrit. La scientifique sait que la planète s’apprête à affronter une crise majeure. Elle pressent que les gouvernements seuls ne pourront se battre sur tous les fronts et que les philanthropes devront y mettre du leur. À commencer par elle et sa famille.

« Mon rôle de scientifique et ce que je fais en philanthropie, ce sont des choses qui ont toujours été séparées », explique Claire Trottier, qui siège depuis 2014 au conseil d’administration de la fondation créée par ses parents en 2000. 

Avec sa veste décontractée et ses espadrilles, assise dans le café de l’avenue du Parc où elle nous a donné rendez-vous, la fille de Lorne Trottier, cofondateur de la société de haute technologie Matrox, assure que sa famille s’est rapidement ralliée à son idée d’apporter sa contribution. « C’est la première fois que mes deux rôles ont pu être liés », ajoute-t-elle.

Claire Trottier cherche alors à savoir si d’autres fondations sont prêtes à bouger. Elle écrit à Jean-Marc Mangin, PDG de Fondations philanthropiques Canada, qui regroupe la plupart des plus grandes fondations au pays. Un appel téléphonique s’organise avec les fondations Molson, Mirella et Lino Saputo, et Jarislowsky (du nom du fondateur de la société de gestion d’actifs Jarislowsky Fraser). Claire Trottier leur fait valoir que la crise sera longue et que sa fondation aimerait agir en collaboration. Les autres embarquent.

« On se parlait déjà entre fondations de possibles manières de travailler ensemble et on a senti que c’était le bon moment », souligne Andrew Molson, qui représente la fondation familiale.

Pour une rare fois, quatre des plus importantes fondations familiales au Québec vont joindre leurs forces et, avec les partenaires qui s’ajouteront par la suite, vont injecter près de 12 millions de dollars, dont 7 millions provenant de la famille Trottier, afin de combler un « vide » dans la réponse à la COVID-19. « Comment pouvons-nous aider ? » lanceront-elles à ceux et celles qui, sur le terrain, accepteront leur main tendue. Une approche qui fera le bonheur du milieu communautaire, mais qui recevra un accueil inégal de la part du réseau de la santé.

Leur Consortium COVID Québec se met rapidement à la recherche d’un coordonnateur. Dès la fin mars, Sylvie Trottier — sœur de Claire, aussi membre du C. A. de la fondation — croise son voisin Félix-Antoine Véronneau. Ce conseiller d’expérience en protection sociale au Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, en poste à Montréal, mais rattaché au bureau d’Haïti, a notamment coordonné la réponse à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014 et en 2015 pour la Tony Blair Africa Governance Initiative. Elle lui demande s’il connaît quelqu’un qui pourrait les aider ; il répond qu’il peut donner un coup de main. Quelques jours plus tard, son emploi au PAM est mis sur pause et il prend officiellement les rênes du Consortium.

Dès son arrivée, ce quadragénaire à la voix posée contacte une quarantaine d’experts venant des milieux hospitalier, universitaire et communautaire pour savoir de quelle manière les fondations pourraient s’impliquer. Il consulte des articles scientifiques, passe en revue la couverture médiatique et cogne même à la porte de l’OMS. « Ce qui est ressorti, c’est qu’il y avait une lacune dans la réponse communautaire à la pandémie. Partout où il y avait des trous, nous étions disposés à offrir du soutien », raconte Félix-Antoine Véronneau. 

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Dans les bureaux de l’organisme communautaire MultiCaf, dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce (CDN-NDG), à Montréal, les derniers mois ont laissé des traces encore visibles en ce mardi de la fin août. Les murs jaune pâle sont cachés par des dizaines de boîtes de masques empilées aux quatre coins de la pièce, et une carte du territoire témoigne du travail accompli au plus fort de la pandémie. Les secteurs encerclés sont ceux que la brigade communautaire a visités en priorité pour sensibiliser la population aux conséquences de la COVID, appuyer le dépistage et la vaccination, et soutenir les personnes les plus vulnérables.

« C’était notre war room », lance Jean-Sébastien Patrice, un homme dans la quarantaine débordant d’énergie, dont le masque laisse parfois entrevoir la barbe poivre et sel. C’est lui qui a coordonné l’ensemble du plan d’action local financé par le Consortium.

Habituellement, les organismes communautaires reçoivent de l’argent d’un gouvernement ou d’une fondation pour un projet décidé d’avance, l’exécutent, puis rendent des comptes. « Là, c’était différent », affirme Jean-Sébastien Patrice, qui gère de tels organismes depuis 25 ans. « Le milieu communautaire a parfois la perception que les fondations arrivent et piétinent. Ce n’était pas le cas. Elles nous ont plutôt demandé de quelle manière elles pouvaient nous aider. »

Sur presque tout le territoire de Montréal, mais aussi à Longueuil, à Laval et dans la région de Chaudière-Appalaches, le Consortium COVID Québec a d’abord contacté un acteur local — dans bien des cas la Table de quartier —, à qui il a présenté certaines priorités, comme la prévention des infections et le dépistage des cas au début de la crise, puis la sensibilisation et l’appui à la vaccination. Les organismes communautaires se sont ensuite assis avec d’autres intervenants, comme l’arrondissement et le CISSS ou le CIUSSS local, pour accoucher d’un plan d’action. 

Les fondations ne se sont pas contentées de signer un chèque. Elles ont assisté aux rencontres stratégiques organisées environ une fois par mois dans chaque territoire afin de faire profiter les autres de leurs contacts ou d’établir un lien avec certains décideurs.

La Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal a par exemple transmis des données fraîches sur l’évolution de la pandémie. Elle a aussi mis sur pied un comité grâce auquel les différents territoires ont pu faire connaître leurs bons et moins bons coups. « L’idée était de permettre de voir ce qui pouvait être généralisable dans les plans d’action locaux, ce qui pouvait être pris de l’un et appliqué dans un autre », résume le Dr David Kaiser, médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive à la DRSP de Montréal.

En tout, près de huit millions de dollars ont servi à financer les plans locaux, tandis que quatre autres millions ont été accordés à des initiatives ciblées, comme la distribution de tablettes électroniques pour rapprocher les patients hospitalisés et leur famille ou des campagnes de dépistage de la COVID-19. Le Centre québécois de recherche sur l’eau (CentrEau) a par exemple profité du soutien financier des fondations Trottier et Molson pour analyser les eaux usées à Montréal, à Québec, à Laval ainsi que dans les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, afin de détecter des éclosions ou la présence de nouveaux variants. Au total, le Consortium estime que le déploiement de l’ensemble des plans d’action a permis de joindre plus de 492 000 personnes d’août 2020 à septembre 2021, de soutenir 488 centres de vaccination et de distribuer près de 1,9 million de masques.

Le financement des fondations familiales a permis à l’organisme Hoodstock de distribuer du matériel de protection et de mettre en place un programme de surveillance des eaux usées. (préparation de distribution : Hoodstock ; bouche d’égout : Scott Shymko / Getty Images)

Les fondations ont aussi demandé à la Croix-Rouge canadienne de s’impliquer à l’automne 2020. Celle-ci a fourni du soutien logistique, sa propre équipe d’agents de sensibilisation et un outil nommé Kobo, le même qu’elle utilise dans les zones de conflits à l’étranger. À partir des données anonymisées transmises par les autorités de santé publique, les brigades communautaires ont notamment pu cibler leurs interventions dans les secteurs où le taux d’infection était particulièrement élevé.

L’outil Kobo a également permis de noter sur une tablette électronique les commentaires de chaque personne rencontrée, ce qui a alimenté un tableau de bord détaillé montrant l’évolution de la pandémie dans chacun des territoires. Ce fut entre autres le cas à LaSalle, un arrondissement du sud-ouest de Montréal, un des secteurs où la COVID a frappé le plus durement.

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Au début de 2021, Sylvain Pilote, qui dirige l’organisme communautaire Loisirs Laurendeau-Dunton, à LaSalle, a reçu le mandat de transformer sa brigade de sécurité urbaine en brigade COVID. La « brigade orange », comme on l’appelle là-bas. En cette fin de journée de septembre, une dizaine de ses agents de sensibilisation s’apprêtent à se disperser dans le quartier, accompagnés de quelques employés de la Croix-Rouge. L’objectif : attirer les citoyens toujours hésitants vers le centre de vaccination installé pour trois jours dans un parc en bordure du canal de Lachine. « On veut joindre le plus de gens possible. Et on a confiance », lance Sylvain Pilote.

Lambert Dogo, dans la fin quarantaine, et Daniel Côté, dans la jeune vingtaine, commencent leur tournée dans un immeuble de logements de l’avenue Stirling, où ils savent que le nombre de personnes non vaccinées est plus élevé qu’ailleurs. Avec son dossard de la Croix-Rouge et son enthousiasme irrésistible, Lambert Dogo, Béninois d’origine, cogne à toutes les portes pendant que son collègue, polo orange bien visible, reste en retrait et prend des notes.

En se frayant un chemin dans les couloirs souvent mal éclairés, le duo voit de tout : un homme qui se demande comment utiliser le passeport vaccinal ; une mère de famille, vaccinée, qui passe en trombe avec ses enfants ; puis une dame réticente, qui entrouvre à peine sa porte.

« Nous sommes là pour vous donner de l’information », glisse gentiment Lambert Dogo. Quelques minutes plus tard, la femme noire vêtue d’une longue jupe fleurie se laisse convaincre. « Je serai la première à me faire vacciner demain matin. » 

Une fois sorti de l’immeuble, Daniel Côté explique que le vaccin n’est pas le seul sujet de discussion. « Nous sommes là pour écouter les besoins des gens et les diriger vers les bonnes ressources. Notre but est de semer une graine. »

La brigade orange, c’est le plus gros morceau du plan d’action COVID-19 déployé dans l’arrondissement de LaSalle. En moins d’un an, elle est entrée en contact avec plus de 18 000 personnes. « On a fait les choses à notre façon », dit fièrement Sylvain Pilote. Son équipe a pu compter sur une enveloppe de près de 100 000 dollars, une fortune dans le monde communautaire. « Si on n’avait pas obtenu cet argent-là, on n’aurait jamais pu réaliser tout ça. »

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Dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, Jean-Sébastien Patrice s’enthousiasme lorsqu’il parle des actions menées sur le terrain, comme la diffusion de messages de sensibilisation dans une vingtaine de langues, grâce à un camion-crieur. Ou encore de ces personnes défavorisées qui ont pu être logées dans un hôtel afin d’éviter des éclosions dans leurs petits appartements surpeuplés.

Mais il choisit soigneusement ses mots quand vient le temps de discuter de la relation observée entre les fondations et le CIUSSS local. « Ça a été et c’est encore un enjeu de pouvoir, asseoir à la même table le milieu institutionnel, le système de la santé et de nouveaux acteurs, comme les fondations », lance-t-il après un long silence.

Lui-même diplômé de HEC Montréal, il a été séduit par l’approche des fondations. Leur structure clairement établie, leur rapidité d’exécution et leur grande flexibilité. « C’est un discours complètement différent de celui que le milieu communautaire et même le milieu institutionnel ont l’habitude de tenir. »

La « COVID-mobile » de l’organisme MultiCaf a pu diffuser des messages de prévention en une douzaine de langues dans les quartiers à forte population immigrante. ; Une clinique de dépistage de la COVID‑19 de l’organisme MultiCaf. (photos : MultiCaf)

Spyridoula Xenocostas, qui a représenté le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal lors des discussions concernant le plan d’action de CDN-NDG, n’a pas senti de frictions avec les bailleurs de fonds. « Selon ce que j’ai vu dans les rencontres, ça n’a jamais causé de problème », assure la chef d’administration de la brigade de prévention de la COVID-19. 

Cette plus grande implication des fondations est une approche « relativement nouvelle », constate le professeur à l’UQAM et codirecteur du Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie (PhiLab) Jean-Marc Fontan.

« Si la fondation va au-delà de son travail d’écoute, d’accompagnement, de soutien, si elle remplace le leadership à l’intérieur du groupe, ça peut être néfaste », précise-t-il. Mais ce n’est pas ce qu’il a observé avec le Consortium COVID Québec.

Félix-Antoine Véronneau déplore que Québec ne se soit pas occupé du volet communautaire de la pandémie, qu’aucune directive n’ait émané du cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé, ou de son ministère. « C’est comme si ce volet n’était pas jugé aussi prioritaire que la mise en place de la réponse dans les hôpitaux ou les cliniques de dépistage. » Il estime pourtant que le coût par habitant des plans d’action déployés pendant un an dans la région de Montréal (5,75 $) a été près de trois fois moins élevé que celui des publicités liées à la COVID diffusées par l’État de mars 2020 à février 2021 (15,57 $). Sans compter que la mobilisation communautaire a permis d’éviter des hospitalisations encore plus onéreuses.

Le niveau d’engagement des CISSS et CIUSSS a beaucoup varié d’un territoire à un autre. La majorité d’entre eux ont seulement pris part aux discussions, mais le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et le CISSS de Laval ont choisi d’injecter respectivement 100 000 et 180 000 dollars dans les plans d’action. Le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal a de son côté embauché trois employés pour soutenir la brigade de LaSalle, à l’été 2021.

Le CISSS de Chaudière-Appalaches et le CIUSSS de la Capitale-Nationale ont été contactés en janvier 2021, lors de la deuxième vague de COVID-19, pour mettre sur pied un plan d’action. Après quelques hésitations, le premier est allé de l’avant en mai 2021, tandis que le second a conclu que sa « structure de mobilisation » déjà en place « était efficace et répondait aux besoins », écrit sa porte-parole Mélanie Otis.

L’implication des fondations dans la réponse communautaire montre « une déconnexion de la tête et des pieds, illustre le professeur Jean-Marc Fontan. Les pieds ont bougé, la base a été mobilisée, mais le lien vers le haut se fait difficilement. »

Le gouvernement a-t-il sous-estimé l’importance de la mobilisation communautaire pour lutter contre la COVID ? Et quelle place les fondations philanthropiques devraient-elles occuper lorsqu’il faut répondre à une crise comme celle que nous traversons en ce moment ? Le cabinet du ministre de la Santé n’a pas fourni de réponses, jugeant que ces questions sont d’ordre « administratif ».

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Quand elle regarde dans le rétroviseur, Claire Trottier constate avec regret que le gouvernement provincial n’a pas « compris » le besoin d’écouter le milieu communautaire et d’aller à la rencontre des citoyens sur le terrain.

Les fondations écartent par ailleurs l’idée d’avoir contribué à la lutte contre la COVID pour faire mousser les ventes des entreprises qui leur sont associées. « C’est peut-être une perception, et ça se comprend parce que le nom Molson est tellement connu et associé à la bière et au hockey. Mais notre fondation n’est pas dans ces activités-là, soutient Andrew Molson. On ne cherche pas à faire de la promotion avec notre fondation. On cherche à redonner. »

Claire Trottier, qui a quitté son poste de professeure en mai 2021 pour se consacrer à la philanthropie et aux enjeux de justice sociale, ajoute : « Ce qu’on fait, ce n’est pas une conversion du système public en système privé. On a un désir de redonner à la société. Ce sont des valeurs familiales. » Avec sa sœur, elle fait partie d’un groupe de millionnaires de différents pays qui ont publié en 2020 une lettre ouverte pour demander aux gouvernements d’accroître l’imposition des personnes fortunées afin d’aider à financer la reprise mondiale après la crise de la COVID-19.

Les représentants des fondations, le milieu communautaire et de nombreux CISSS et CIUSSS s’entendent sur la nécessité de tirer des leçons de la pandémie et de maintenir certaines structures en place. Les brigades communautaires pourraient par exemple continuer de répondre à des problèmes de santé mentale ou de logement. Reste à voir qui les financerait. Des CISSS et CIUSSS se disent ouverts à l’idée, sans aller plus loin pour l’instant. Et les fondations sont prêtes à appuyer des initiatives ciblées, mais « elles ne sont pas là pour remplacer l’État », souligne le PDG de Fondations philanthropiques Canada, Jean-Marc Mangin.

Tout cela fera l’objet de discussions lors d’un colloque qui aura lieu ce printemps. Cependant, sur le pas de sa porte, la dame à la robe fleurie rencontrée dans un immeuble de logements de l’avenue Stirling s’est déjà fait une tête sur le sujet. « S’il y avait plus de sensibilisation, je pense qu’il y aurait moins de manifestations antivaccins et moins de malades », lance-t-elle avant de disparaître dans son appartement, en attendant sa première dose du lendemain.

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Louise BM, Gatineau