Une banque mondiale… chinoise

Avec sa propre banque d’investissement, Pékin accroît son poids géopolitique.

Le premier ministre Trudeau s’est rapproché du fondateur d’Alibaba, Jack Ma (deuxième à gauche), en septembre. (Photo: Reuters)
Le premier ministre Trudeau s’est rapproché du fondateur d’Alibaba, Jack Ma (deuxième à gauche), en septembre. (Photo: Reuters)

Pour solidifier son économie, la Chine compte sur la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), une banque de développement mise sur pied par Pékin en décembre 2015. Elle rivalise déjà avec la Banque mondiale, soutenue par les pays occidentaux. La Banque pourrait approuver l’adhésion du Canada au début de 2017 — qui contribuerait pour 2,9 milliards de dollars, selon l’économiste Trevor Tombe, cité dans Maclean’s. Faut-il s’en réjouir?

La BAII — qui compte actuellement 57 États membres — finance de grands chantiers d’infrastructures dans les pays asiatiques en voie de développement. Elle dispose d’un capital de 100 milliards de dollars américains, ce qui permettra à des pays comme le Tadjikistan, qui a une cote de crédit très basse, d’emprunter à faible coût.

Ari Van Assche, professeur à HEC Montréal et directeur du Département d’affaires internationales, spécialiste de l’économie chinoise, estime que la décision du Canada de faire partie de cette banque annonce son intention de ne pas rester en marge et de participer à la croissance asiatique.

La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ne font-ils pas déjà le travail?

Ces deux institutions sont plus favorables aux intérêts des États-Unis, parce qu’elles ont été créées quand la Chine avait un faible poids économique. La Chine a déjà tenté, tout comme l’Inde, d’augmenter son pouvoir à la Banque mondiale, sans grand succès. La BAII lui donnera plus de pouvoir géopolitique. Les États-Unis sont réticents, bien que le pouvoir de la Chine sera un peu dilué maintenant qu’autant de pays en font partie.

Les États-Unis ont refusé d’y adhérer, avec le Japon. Pourquoi?

Les Américains trouvent que la BAII réduit leur pouvoir à l’international. C’est la raison principale de leur refus. Les États-Unis et le Japon ont aussi soutenu que la Banque mondiale et les autres institutions similaires avaient des normes claires relatives à l’environnement, à la corruption et aux conditions de travail, alors que la BAII pourrait présenter des lacunes à cet égard. C’est un argument faible, parce que de nombreux pays développés ont adhéré à la BAII, et ils risquent de demander des normes adéquates.


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Y a-t-il d’autres raisons qui expli­quent la nécessité de créer cette banque?

Oui. Elle aidera, par exemple, à solidifier les liens entre les pays d’Asie. On peut également imaginer qu’elle s’inscrit dans la stratégie plus large de la Chine, qui vise à améliorer l’infra­structure maritime et terrestre le long de la nouvelle Route de la soie. L’Asie connaît une croissance énorme, mais reste pauvre. Les infrastructures d’électricité, de transport, d’énergie et de communication sont loin d’être développées. Ça freine la productivité.

Le gouvernement du Canada a fait savoir, en septembre, qu’il voulait adhérer à la BAII, un an et demi après la date limite. Pourquoi avoir tant attendu?

Si le Canada avait été le premier pays à y adhérer, les Américains auraient jugé qu’il voulait miner leur pouvoir. Les autres se sont sûrement posé la question, eux aussi, mais leur réalité est différente. L’Australie et la Nouvelle-Zélande, par exemple, sont près de la Chine. C’est plus facile pour elles d’embarquer. Quand la boule se met à rouler, il devient ensuite plus facile de participer sans subir les foudres des États-Unis. Ces derniers ont compris que la BAII allait exister et qu’ils devront composer avec cette réalité. Je ne crois pas que l’adhésion canadienne influencera les relations canado-américaines.

Le Canada tirera-t-il des avantages de la BAII?

Son adhésion est une bonne décision sur les plans politique et économique. La Chine est maintenant à l’origine de la moitié de la croissance mondiale. C’est important de participer, de ne pas s’isoler de cette croissance. Les entreprises canadiennes augmenteront leurs chances de remporter des contrats d’infrastructures. Cela favorisera l’ouverture des discussions entre le Canada et la Chine en vue de négocier un accord de libre-échange.