V comme dans victoire

On ne donnait pas cher de la survie de TQS quand les frères Rémillard ont racheté la chaîne, en 2008. Depuis, les fondateurs de Remstar ont transformé le «Mouton noir de la télé» en poule aux œufs d’or. Un succès presque parfait…

V comme dans victoire
Maxime Rémillard (photo : R. Côté)

Entre deux gorgées de Molson Dry, mesurez un quart de tasse de poudre d’ail. Ajoutez de la moutarde, du vinaigre balsamique et du sirop d’érable, puis mélangez dans un sac de plastique. Accordez-vous une pause pour fumer une cigarette. Déposez la marinade sur les côtelettes d’agneau. Faites cuire sur le barbecue pendant que vous transpirez profusément.

Près de 700 000 Québécois sont rivés à leur écran tandis que Rosaire est aux fourneaux à Un souper presque parfait. Sa crème anglaise n’est peut-être pas au point, mais cela n’a aucune importance. Le camionneur de 47 ans cuisine en camisole et pantoufles de Phentex. Il confond la poudre d’ail avec le cari, prononce «?cherizo?» au lieu de «?chorizo?» et sacre allégrement quand la sauce ne prend pas assez vite à son goût. Bref, il ressemble à votre voisin ou votre beau-frère… en plus sympathique. Les téléspectateurs l’ont immédiatement adopté. Tasse-toi, Josée di Stasio?!

Un souper presque parfait, téléréalité diffusée sur les ondes de V du lundi au vendredi à 18 h 30, connaît un succès bœuf depuis ses débuts, en 2010. Ses cotes d’écoute battent à plate couture celles du Téléjournal de Radio-Canada, de 18 h à 19 h (environ 300 000 téléspectateurs), et chauffent les fesses à TVA, dont les actualités de 18 h et Le tricheur, à 18 h 30, vont chercher jusqu’à un million de fidèles. Le concept, importé de la Grande-Bretagne, est simple. Cinq inconnus se reçoivent tour à tour à souper et s’attribuent des notes. Si certains sont équipés d’un Thermomix (un robot culinaire ultraperfectionné), d’autres se questionnent sur le temps de cuisson d’un… tartare?! Les gaffes sont légion et la narration d’André Ducharme, ex-membre de Rock et Belles Oreilles, est efficace, souvent hilarante.

Les recettes des concurrents n’ont probablement pas été reprises dans beaucoup de cuisines du Québec, mais les frères Maxime et Julien Rémillard en font leurs délices. Les deux entrepreneurs, fondateurs de Remstar – une boîte spécialisée dans la distribution puis dans la production de films -, avaient fait bien des sceptiques en achetant TQS, en 2008, grâce au coup de pouce de leur père, Lucien, qui a fait fortune dans la gestion des déchets. À l’époque, le «?Mouton noir de la télé?» agonisait. Le réseau avait perdu 18 millions de dollars au cours de la seule année 2007.

«?Dans un marché où la télévision généraliste était en baisse, très peu de gens croyaient qu’une relance était possible?», se souvient Richard J. Paradis, président du Groupe CIC, un cabinet d’experts-conseils en radiodiffusion, télécommunication et industries culturelles.

C’était compter sans la détermination et le pif de Maxime Rémillard, devenu grand patron de la chaîne. Dès l’automne 2011, l’homme d’affaires de 37 ans, qui a étudié en cinéma à l’Université de Californie du Sud, annonçait qu’il était «?sorti du rouge?». Le «?Mouton noir?», rebaptisé V (par référence notamment au chiffre romain cinq, chaîne sur laquelle TQS était diffusée), a dégagé un bénéfice de 3,2 millions de dollars pour la saison 2010-2011.

La petite chaîne dont per­sonne ne voulait fait maintenant l’envie des grands télédiffuseurs. Astral Média aurait été sur le point d’acheter V, avant d’être elle-même avalée par Bell, en mars dernier. La bouchée n’avait pas encore été digérée que la machine à rumeurs redémarrait. Cette fois, c’est Bell qui voudrait mettre la main sur V. Le chiffre de 70 millions de dollars a circulé. Pas mal pour une entreprise payée sept millions il y a quatre ans?!

Maxime Rémillard résume en un mot la stratégie qui fait son succès?: contre-programmation. «?On ne pouvait pas concurrencer les grands télédiffuseurs dans leurs créneaux?», m’explique-t-il dans ses bureaux du Vieux-Montréal. Murs de briques, parquets de bois franc, éclairage halogène et meubles design?: les locaux ont une allure jeune et branchée, à l’image de l’auditoire que V cherche à séduire. «?Il fallait offrir aux téléspectateurs quelque chose qu’ils ne trouvent pas ailleurs.?»

Ainsi, pendant que Radio-Canada et TVA présentent des actualités à l’heure du souper, V mise sur le divertissement avec des quiz et Un souper presque parfait. Son «?cinq à sept en famille?» a rallié 15,4 % de l’audience de la télévision francophone au cours de la saison 2011-2012, une hausse de 2,5 % par rapport à l’année précédente (TVA, pour sa part, est allée chercher 29,4 % de l’audience, une chute de 2 %?; et Radio-Canada, 10,4 %, une chute de 1 % par rapport à la saison 2010-2011).

«?Ce cinq à sept a une importance cruciale, car c’est la locomotive de la soirée, fait valoir Richard Therrien, chroniqueur télé du quotidien Le Soleil. Une partie des auditeurs vont demeurer captifs.?»

Maxime Rémillard, qui admet avoir été durant son enfance un fidèle téléspectateur de l’émission de variétés Les tannants, animée par Pierre Marcotte sur les ondes de Télé-Métropole, et de séries américaines comme Hulk, CHiPs et Dukes of Hazzard, n’a pas de complexe à mettre à l’antenne des émissions de divertissement à l’heure de la grand-messe des informations. «?Des nou­velles, il y en a toute la journée à RDI, à LCN, sur Internet…?» Le marché, estime-t-il, est saturé. «?Et après une journée de travail, bien des gens ont envie de mettre leur cerveau à off?», dit Guil­laume Lespérance, producteur d’Un souper presque parfait, de Zone 3.

Encore fallait-il «?mettre à off?» les exigences du CRTC. En échange du privilège d’utiliser les ondes publiques, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes impose normalement aux télévisions généralistes d’offrir un minimum de bulletins d’informations dans leur grille de programmation. Or, au cours des audiences sur la vente de TQS, les frères Rémillard ont argué que produire de tels bulletins coûtait trop cher, ce qui les empêcherait d’atteindre la rentabilité.

Le CRTC a donné son feu vert et réduit à deux heures par semaine du lundi au vendredi et à 30 minutes les samedis et dimanches ses exigences rela­tives à la diffusion d’informations jusqu’en 2015. Après cela, les conditions de la licence accordée à V seront réévaluées. «?Le Conseil a voulu donner sa chance au coureur, en se disant qu’il pourrait toujours les rattraper si jamais ils devenaient rentables?», analyse Richard J. Paradis, du Groupe CIC.

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Un souper presque parfait, une téléréalité présentée du lundi au vendredi à 18h30, connaît un succès boeuf. Rosaire (à droite) a un été un des hôtes-vedettes de la saison dernière. (Photos : D.R.)

Les nouveaux propriétaires ne se sont pas fait d’amis parmi les journalistes en fermant la salle de rédaction de TQS et en mettant 270 employés à la porte. Les litiges avec les différents syn­dicats qui représentent les ex-journalistes (affiliés, pour la majorité, à la Fédération nationale des communications de la CSN) ne sont toujours pas réglés. «?Le peu d’actualités qu’ils diffusent, au petit matin, ils les donnent en sous-traitance?», colère Annick Desjardins, avocate au Syndicat canadien de la fonction publique, qui défend les ex-employés de TQS à Québec et qui aurait souhaité voir d’anciens journalistes réembauchés.

Pour la réembauche, mieux vaut ne pas retenir son souffle. Car hormis sa stratégie de contre-programmation, Maxime Rémillard a aussi une stratégie d’exploitation, qui se résume à peu près ainsi?: faire plus avec moins. La maison n’a pas de studios, pas de scénaristes, pas de réalisateurs. Toute la production du contenu est donnée en sous-traitance à des producteurs indépendants. Maxime Rémillard achète le plus souvent des formules d’émissions qui ont connu du succès à l’étranger – Un souper presque parfait, Les détestables, Taxi payant… – ou encore les idées de concepteurs québécois – Opération séduction, Duo, Et que ça saute?!… – , puis en confie la réalisation à l’un de ses partenaires. «?Ça nous donne beaucoup plus de flexibilité?», explique le président.

Fort de son expérience en cinéma, Maxime Rémillard connaît les marges bénéficiaires des producteurs et est reconnu pour «?négocier serré?». «?On n’a pas le choix?», se défend-il. Il rappelle que son budget de programmation n’est que de 43 millions de dollars, alors que celui de TVA frise les 140 millions.

Pour des raisons d’économie, les trois émissions diffusées en matinée sont confiées à un seul producteur, Datsit Studios, et filmées dans un même studio. Les caméras n’ont qu’à pivoter de 180? pour se trouver soit devant le plateau de C’est extra?!, diffusée à 9 h, ou celui de Stéphane Gendron, qui anime Face à face avec Caroline Proulx, à 10 h. «?Quand je fais venir un technicien pour une seule émission, je dois le payer un minimum de cinq heures, m’explique Dominique Jacques, producteur chez Datsit. En tournant trois émissions de suite, je peux le faire entrer pour une journée complète de travail et éviter les pertes.?»

Passionné de cinéma et de grandes séries britanniques ou américaines comme Downton Abbey, Homeland et Game of Thrones, Maxime Rémillard rêve-t-il de se lancer dans la fiction?? «?C’est certain qu’on aimerait offrir ça à nos téléspectateurs et à nos annonceurs, dit-il. Ça compléterait bien notre portfolio et ce serait excellent pour le rayonnement de la chaîne.?»

Le budget de programmation rend l’aventure difficile. Produire une demi-heure de fiction peut coûter de 250 000 à 350 000 dollars, voire un demi-million, alors qu’un épisode d’Un souper presque parfait peut être bouclé avec 30 000 dollars. Les fictions tentées par V à ce jour – Prozac et Bienvenue aux dames – ont connu un certain succès d’estime, mais n’ont pas été assez populaires pour faire résonner la caisse.

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Alex Perron et Tammy Verge, les animateurs d’Opération Séduction. L’émission met en vedette des célibataires à qui on présente des candidats susceptibles de les allumer. (Photo : D.R.)

Maxime Rémillard ne se résoudra jamais à produire des dramatiques moches dans des décors de carton. Il a trimé dur pour casser l’image bas de gamme qui collait à TQS. «?Il ne fait aucun compromis sur l’esthé­tique, raconte Guillaume Lespérance, de Zone 3. La qualité de l’image, les habillages graphiques, les transitions avec la publicité… tout doit être parfait. C’est d’ailleurs ce qui donne à V une image jeune et allumée.?»

À V, 60 % des téléspectateurs ont moins de 55 ans, contre 51 % à TVA et 44 % à la télé française de Radio-Canada. «?Les moins de 55 ans, c’est le public qu’il faut aller chercher si on veut vendre de la publicité?», explique Sylvain Lafrance, ancien vice-président principal des Services français de Radio-Canada, aujourd’hui professeur associé à HEC Mont­réal. «?Les spécialistes du marketing considèrent qu’il est beaucoup plus difficile d’influencer un consommateur passé cet âge. Commercialement parlant, ça ne vaut rien d’avoir un million de téléspectateurs si ce sont tous des « vieux ».?»

Une audience jeune, ça aide aussi à se démarquer dans le Web et les réseaux sociaux. La page Facebook de V compte près de 40 000 amis, celle d’Un souper presque parfait, 64 000?! «?V a été la première chaîne au Québec à savoir tirer profit des réseaux sociaux, observe Richard Therrien, du Soleil. Pendant Un souper presque parfait, André Ducharme « tweete » en direct avec les fans. Ç’a un succès fou.?»

Le Web, c’est bien beau, mais à l’ère du multiplateforme, les possibilités de V restent limitées. «?V ne peut pas faire de promotion croisée comme Québecor, qui fait mousser les émissions de TVA dans Le Journal de Montréal, ou Radio-Canada, qui invite des vedettes de la télé à la radio?», souligne Sylvain Lafrance.

Ça n’empêche pas Maxime Rémillard d’essayer. Pour les émissions District V et Génération Inc., il a conclu des ententes avec Rogers Communications et Telus Mobilité et a créé du contenu destiné aux adeptes de la téléphonie mobile. Et c’est TC Media – la division médias du groupe Transcontinental – qui produira Ça commence bien?!, nouveau talk-show matinal diffusé de 6 h à 9 h, qui, selon V, fera le tour de l’actualité dans la bonne humeur.

L’émission sera alimentée par des publications de Transcon­tinental, soit le journal Les Affaires, le quotidien Métro et des hebdos régionaux. À titre de présidente de TC Media, Natalie Larivière avait négocié le partenariat avec Maxime Rémillard. En mai dernier, elle annonçait son départ du groupe de presse et, en juillet, son arrivée à V comme vice-présidente exécutive et chef de l’exploitation. C’est désormais elle qui veillera au développement stratégique et à la croissance de l’entreprise. Maxime Rémillard préfère se concentrer sur la création de contenu.

Sans se mouiller, Natalie Larivière n’exclut aucune alliance avec son ex-employeur. Elle rappelle que TC Media est propriétaire de nombreux magazines, dont Elle Québec, Décormag et Coup de pouce. «?Entre Coup de pouce et Un souper presque parfait, il y a des affinités naturelles?», fait-elle remarquer. V pourrait-elle lancer un jour ses propres imprimés?? «?C’est plus que pensable. On va envisager toutes les options pour faire rayonner nos émissions?», dit la femme d’affaires, qui a passé une partie de sa carrière à Québecor.

Vendront, vendront pas, les frères Rémillard?? Le président de V a toujours démenti ce qu’il qualifie de «?rumeurs?». Une décision très attendue de la Cour suprême du Canada pourrait faire pencher la balance. Les télévisions généralistes attendent impatiemment de savoir si les câblodistributeurs – les Vidéotron et Cogeco de ce monde – seront forcés de leur verser une partie de leurs revenus. Pour l’instant, seules les chaînes spécialisées ont droit à des rede­vances. Le litige dure depuis des années et la Cour suprême doit rendre une décision incessamment. «?Si V a droit à des redevances, la valeur de l’entreprise va bondir?», prédit Richard J. Paradis. Ce pourrait être une victoire à double tranchant. «?Si les profits augmentent, le CRTC sera bien placé pour rehausser ses exigences.?» V, autrement dit, pourrait un jour être forcée de faire des bulletins d’informations, comme les autres.

Et dire que c’était presque parfait.