Vive la forêt urbaine !

Chez Cascades, on a toujours recyclé pour économiser… Voilà que cette tradition familiale met l’entreprise à l’avant-garde !

Alain Lemaire - Photo : Olivier Hanigan
Alain Lemaire – Photo : Olivier Hanigan

Quand les bacs de recyclage s’entassent sur les trottoirs, Alain Lemaire ne voit pas des montagnes de vieux papiers et de cartons. Il voit une « forêt urbaine ». Une « forêt » qui fournit l’essentiel des fibres dont Cascades a besoin pour fabriquer du papier hygiénique, des serviettes de papier et des dizaines d’autres produits.

« Le recyclage et la récupération, on a ça dans les gènes », dit Alain Lemaire, qui me reçoit au siège social de l’entreprise, à Kingsey Falls, dans les Bois-Francs.

Parlez d’environnement à ce coloré PDG et il vous parlera de son père. Sans emploi au milieu des années 1950, Antonio Lemaire, adepte de la maxime du chimiste et philosophe français Lavoisier – « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » -, fouillait dans les dépotoirs pour y dénicher des métaux et de petits trésors (comme des pots en verre) qu’il revendait à des ferrailleurs ou à la Dominion Glass. « On était pauvres « raide », dit Alain Lemaire. Mon père a bâti la maison avec des morceaux récupérés un peu partout. »

C’est dans cet esprit qu’Antonio Lemaire et ses fils ont fondé Cascades, en 1964, en transformant une usine désaffectée de Kingsey Falls pour y fabriquer du papier à base de fibre recyclée. Aujour­d’hui, même si elle compte 15 000 employés en Amérique du Nord et en Europe, l’entreprise « familiale » n’a jamais perdu ses valeurs d’origine, selon son PDG. « Nous sommes les plus grands récupérateurs de vieux papiers au Canada », dit-il fièrement. En plus de recycler 2,5 millions de tonnes de papier (30 millions d’arbres) par année, l’entreprise récupère de vastes quantités de plastique pour fabriquer divers produits, notamment des bancs de parc. Autre fait d’armes : ses usines dévorent cinq fois moins d’eau que l’usine moyenne de l’industrie canadienne des pâtes et papiers.

« Quand on a démarré l’entreprise, on avait si peu de moyens qu’il était normal de tout économiser, raconte Alain Lemaire. Lorsque les normes envi­ron­nementales ont été durcies, on s’est rendu compte à quel point on était avant-gardistes. »

Une papetière « verte »… Ne s’agit-il pas du suprême oxymoron (alliance de deux mots sémantiquement opposés) ?

« C’est sûr qu’on pollue ! admet Alain Lemaire avec son habituel franc-parler. On consomme encore beaucoup d’électricité et d’eau. » Même si elle s’approvisionne en bonne partie dans la « forêt urbaine », son entreprise utilise une grande quantité de fibres vierges (notamment pour fabriquer certains papiers fins).

Le PDG l’avoue aussi sans détour : l’importance accordée à l’environnement améliore l’image de Cascades… et l’aide à vendre davantage de produits. La démarche de son entreprise n’a pour autant rien d’une mascarade écologique, assure-t-il. « Le plus beau compliment qu’on peut recevoir, c’est : « Vous faites ce que vous dites. » »

Rien ne forçait son entreprise à fabriquer l’essentiel de son papier hygié­nique, de ses mouchoirs et de ses essuie-tout à partir de fibre recyclée. Rien ne l’obligeait non plus à mettre sur pied une équipe de 12 employés dont l’unique mission consiste à réduire la consommation d’énergie dans ses filiales. Et rien ne la forçait, enfin, à con­tinuer d’investir autant dans son centre de recherche et de développement, où une cinquantaine d’employés travaillent, notamment à peaufiner des procédés de blanchiment sans chlore, à concevoir des méthodes pour minimiser les rejets toxiques et… à tester la douceur du papier hygiénique.

« Quand on a une idée, l’une des premières choses qu’on se demande, c’est : « Est-elle verte ? » » dit Roger Gaudreault, directeur de la recherche et du développement. Lors de ma visite à Kingsey Falls, les chercheurs mettaient la touche finale à une boîte de carton sans cire (plus facilement recyclable) et à une barquette pour champignons en carton, destinée à remplacer celle en mousse de polystyrène. « Il s’agira d’un produit 100 % recyclé et 100 % recyclable ! » s’exclame le directeur.

Reste à savoir si les consommateurs seront aussi enthousiastes. Lancés par Cascades il y a deux ans, les contenants en polystyrène oxodégradable Bioxo ont été boudés par de nombreuses chaînes de supermarchés. Ces contenants ne coûtent pourtant que quelques dixièmes de cent de plus que les autres…

« Nous, Québécois, sommes parmi les plus gros consommateurs d’emballages et d’énergie au monde. Il faut que ça arrête ! tonne Alain Lemaire. Si l’ensemble des entreprises n’embrassent pas le développement durable, la planète sera détruite. »

Il y a quelques années, des investisseurs étrangers ont offert des milliards de dollars pour acheter Cascades. Même s’ils avaient la chance d’empocher des sommes fabuleuses, les frères Lemaire ont décliné l’offre. D’abord parce qu’ils croient en leurs talents de gestionnaires – et, de façon plus générale, à ceux des entrepreneurs québécois. Ensuite parce qu’ils croient en leur modèle à eux. Le modèle Cascades. Quelle autre entreprise de cette taille (les revenus atteignent quatre milliards de dollars) maintiendrait son siège social dans une municipalité d’à peine 2 000 habitants ?

« Moi, ce qui m’intéresse, c’est d’avoir une entreprise humaine », dit Alain Lemaire, dont la résidence est située à quelques mètres du siège social. « Être efficace et productif, c’est important. Mais il faut rester humain. Ici, tu pourrais entrer n’importe quand et venir t’asseoir dans le fauteuil de mon bureau. Les portes sont toujours ouvertes.»

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