Y-a-t-il une vie après le pétrole ?

Le prix du pétrole monte, les consommateurs s’inquiètent. Et si tout cela était, au fond, une formidable occasion de changer l’ordre des choses ?

Ah ! la semaine de quatre jours dont on rêve depuis des années… Elle est devenue réalité pour 17 000 fonctionnaires américains grâce à… la hausse du prix du pétrole ! Le gouvernement de l’Utah, désireux de réduire de trois millions de dollars sa facture annuelle d’énergie, ferme désormais quelque 1 000 immeubles les vendredis. Les employés y trouvent doublement leur compte : non seulement ils économisent les frais de transport d’une journée, mais leur paye est intacte, puisqu’ils font des journées de 10 heures au lieu de 8.

Après ça, on viendra dire que l’augmentation du prix du pétrole est une plaie !

Bien sûr, la montée des prix à la pompe — 1,50 $ le litre à Montréal au début de juillet 2008, contre 1,05 $ un an plus tôt — a des répercussions négatives concrètes, surtout sur ceux qui ne peuvent guère réduire leur consommation — les entreprises de camionnage ou les chauffeurs de taxi, par exemple. Malgré cela, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que cette hausse a du bon.

Les experts avaient beau prédire depuis des années la fin prochaine des réserves de pétrole, et les environnementalistes, sonner l’alarme à propos de la pollution et des effets du gaspillage, les consommateurs n’étaient guère motivés à changer leurs habitudes. Maintenant qu’on touche directement à leur portefeuille, des économistes font le pari qu’ils voudront modérer leurs transports et trouver des solutions de rechange. Quant à l’industrie, elle cherchera de nouvelles sources d’énergie…

Le portefeuille des Québécois ne souffre pourtant pas encore du prix élevé du pétrole, selon Joëlle Noreau, économiste principale à la Fédération des caisses Desjardins du Québec. « La hausse des dépenses des ménages causée par le prix de l’essence équivaut à peu près à l’argent que nous épargnerons cette année grâce à la baisse de la TPS et des impôts », dit-elle. Par ailleurs, l’augmentation de salaire moyenne de cette année compense l’inflation, qui a atteint 3,1 % en juin dernier — un sommet depuis l’automne 2005. Bref, jusqu’à maintenant, c’est kif-kif.

Mais les Québécois sont loin de sentir que c’est du pareil au même !

Lorsque le prix du litre d’essence a franchi la barre d’un dollar, l’an dernier, Carol Bouchard a levé le pied. Depuis, il limite sa vitesse à 110 km/h, utilise le plus possible son régulateur de vitesse et réduit au minimum l’usage de la climatisation. En modifiant ainsi son comportement routier, il a réussi sans grand effort à diminuer de 25 % sa consommation d’essence. « C’est 80 dollars de moins que je donne aux sociétés pétrolières chaque mois ! » constate-t-il. L’équivalent d’une petite épicerie.

Il n’est pas le seul à avoir ralenti, estime-t-il. « À 110 km/h, je dépasse beaucoup de monde qui roule encore plus lentement que moi. Je n’ai jamais vu ça », dit ce travailleur social de Morin-Heights.

En fait, près des trois quarts des automobilistes québécois ne conduisent plus comme avant, selon CAA-Québec, qui tire cette donnée d’un sondage Internet mené en mai auprès de ses membres. La majorité des 2 700 personnes interrogées ont affirmé avoir ralenti, limité leurs déplacements ou troqué leur voiture contre le vélo ou le transport en commun.

Et ces nouvelles habitudes sauveront des vies, croient Paul Leigh et Estella Geraghty, spécialistes américains de la santé publique, affiliés à l’Université de Californie à Davis. Dans leur étude, publiée en mars 2008 dans le Journal of Occupational and Environmental Medicine, ils démontrent qu’une augmentation de 20 % du prix de l’essence à la pompe se traduit aux États-Unis par près de 2 000 décès de moins dans des accidents de la route.

Ces chiffres semblent déjà se vérifier au Québec. La Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) annonçait il y a quelques semaines que le nombre de morts sur les routes du Québec, pour les cinq premiers mois de l’année, était passé de 230 en 2007 à 198 en 2008. La SAAQ refuse toutefois d’attribuer cette baisse au changement de comportement des automobilistes. « On ne saura qu’en avril prochain si les gens ont roulé moins vite en 2008 », précise Audrey Chaput, relationniste à la SAAQ.

Jusqu’à maintenant, aucune donnée ne permet de conclure quoi que ce soit quant à la vitesse sur les routes, confirme la Sûreté du Québec.

L’économiste américain Charles Courtemanche, de l’Université de Washington à St. Louis, croit pour sa part que la hausse du prix du pétrole fera… diminuer l’obésité ! « C’est le régime suprême pour faire maigrir une nation devenue obèse en raison du faible prix de l’essence », déclarait-il au magazine Wired en juillet. Chaque augmentation d’un dollar du gallon d’essence (l’équivalent de 26,4 cents le litre) ferait baisser le taux d’obésité de 10 % aux États-Unis, estime-t-il. Cela pourrait se traduire par 16 000 morts de moins par année et une économie de 17 milliards de dollars en soins de santé.
« Enfourcher son vélo pour aller au bureau ou marcher jusqu’à l’arrêt d’autobus aidera peut-être à maintenir son poids, mais ne fera pas perdre de kilos », affirme Paul Boisvert, coordonnateur de la Chaire de recherche sur l’obésité, à l’Université Laval. « Pour maigrir, il faut manger moins », assure-t-il, catégorique. Au mieux, concède-t-il, le prix élevé de l’essence pourrait contribuer à ralentir la progression de l’obésité. « Ce qui est déjà positif. »

Côté bouffe, justement, l’alimentation de proximité — qui consiste à manger des produits cultivés ou dérivés d’un élevage le plus près possible de chez soi — pourrait gagner en popularité. « C’est “plate” à dire, mais d’un point de vue écologique, la situation actuelle est très avantageuse », soutient Marie-Ève Roy, coordonnatrice des communications d’Équiterre.

Les aliments parcourent en moyenne 2 600 km avant de finir dans notre assiette, précise-t-elle. On peut donc s’attendre à ce que l’augmentation des frais de transport ait des répercussions importantes sur le prix des denrées qui viennent de loin. Les bananes du Costa Rica, les pommes d’Afrique du Sud, les cerises de la vallée de l’Okanagan deviendront peut-être un jour des produits de luxe !

La nourriture, les déplacements, les vêtements, les jouets, tout ce qui est made in China, made in India, made in Mexico… « Il y a du pétrole dans presque tout », résume l’ingénieure chimiste Annie Villeneuve, qui a travaillé longtemps dans le domaine de la pétrochimie. Des couches jetables aux bas-culottes en passant par les CD, les DVD, les contenants de plastique, la peinture, l’huile à moteur, les cellulaires, le propane, les détergents, etc. « Il y en a même dans le dentifrice », dit-elle. Alors quand le prix du pétrole augmente, tout augmente. Avec des conséquences parfois inattendues.

Jetant un regard dépité sur ses entrepôts, Johanne Théroux, directrice générale de Moisson Montréal, multiplie les soupirs. « C’est anormalement vide », note-t-elle. L’organisme, qui gère la majorité des aliments qui seront redistribués aux familles pauvres du Québec, a reçu 30 % moins de produits qu’à l’habitude en mai, et 26 % de moins en juin. « Pour économiser sur leurs frais de transport, les importateurs qui approvisionnent les épiceries gèrent leurs stocks de façon plus serrée, explique-t-elle. Ils tentent d’éliminer leurs surplus. Or, ce sont ces surplus qu’ils nous donnaient… »

Pour les entreprises de transport, c’est en effet la catastrophe. « Les marges de profit sont passées en 20 ans de 25 % à 8 %, indique le consultant en transport André Longpré. L’essence représente maintenant le tiers des coûts d’exploitation des transporteurs. C’est trois fois plus que l’an dernier ! »

Il faudra s’habituer au prix élevé de l’or noir, estiment bien des économistes. « Le litre d’essence à 70 cents, on doit en faire son deuil », dit Joëlle Noreau, de la Fédération des caisses Desjardins du Québec. Selon elle, même s’il y a eu un recul des prix en août dernier, on ne reviendra jamais à ce que c’était il y a quelques années.

Jeff Rubin, économiste en chef de Marchés mondiaux CIBC, avait prédit dès janvier 2008 la montée du litre d’essence à 1,50 $. Voilà qu’il prévoit que le baril de pétrole atteindra les 200 dollars… « Une idée considérée comme farfelue il y a deux ans à peine, dit Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université Laval. Mais oui, c’est possible. » D’autres n’écartent pas la possibilité que ce même baril atteigne 300, voire 500 dollars.

Si tel était le cas, l’Amérique plongerait dans un chaos sans précédent, estime l’auteur et journaliste américain James Howard Kunstler. « Ce sera la guerre pour posséder un bout de terre à cultiver afin de se nourrir », écrit ce polémiste dans The Long Emergency (Grove Press), car les frais de transport rendront les aliments inabordables. « Les banlieues éloignées seront abandonnées et deviendront des bidonvilles, leurs habitants n’ayant plus les moyens de faire la navette entre leur lieu de travail et leur McMansion. »

L’urbaniste Mario Polèse, de l’INRS-Urbanisation, culture et société, réfute ces scénarios catastrophe. Il admet toutefois que dans certaines villes très étendues, la hausse du prix du carburant va faire mal. « Les résidants de Los Angeles ou de Kansas City ont de quoi pleurer ! »

Et la guerre pour les terres arables ? Les banlieues transformées en bidonvilles ? « Il faudrait un choc majeur et soudain, dit-il. On en est très loin. Devant le prix du pétrole, les gens vont gueuler, vont défaire des gouvernements, puis vont s’adapter. Quand le litre vaudra 2 $, on se dira qu’à 1,50 $, ce n’était rien ! »

Lors des deux premiers chocs pétroliers, en 1973 et 1979, le prix du baril avait atteint 30 dollars, l’équivalent de 100 dollars en 2008. Et de bonnes choses en étaient ressorties : les constructeurs d’automobiles avaient réagi en concevant des véhicules plus légers et des moteurs moins puissants. « Mais qui fonctionnaient tout de même à l’essence, dit l’économiste Jean-Thomas Bernard. C’est un problème. Nous sommes encore hyper-dépendants du pétrole. À part les moteurs hybrides, qui peinent à s’imposer, les produits de substitution ne sont pas là. »

Les choses sont cependant en train de changer (voir « Inventions énergétiques de V. Borde »).
En attendant, certains se réjouiront de savoir que General Motors a ralenti la production de ses Hummer, ces monstres roulants qui tiennent davantage de la machine de guerre que de la voiture. Avec ses 16,7 litres aux 100 km, le Hummer n’a plus la cote du public américain. Tellement que GM songe à vendre cette division !

Pourquoi cette flambée ?

En raison d’une combinaison de facteurs, répond Joëlle Noreau, économiste principale à la Fédération des caisses Desjardins du Québec.

  • Tensions politiques dans certains pays producteurs, comme l’Irak, l’Iran et le Nigeria.
  • Désir de nationalisation de l’énergie du gouvernement Chávez, au Venezuela, qui rendrait plus incertain l’approvisionnement des États-Unis en pétrole.
  • Demande croissante d’or noir venant d’économies émergentes, comme la Chine et l’Inde. Ces deux pays ont doublé leur consommation de pétrole de 1996 à 2006, passant de 4,7 à 10 millions de barils par jour.
  • Menace qu’une tempête en mer du Nord ou un ouragan dans le golfe du Mexique ne vienne compromettre l’approvisionnement.

« Tout ce qu’il faut pour alimenter les craintes qu’on finisse par manquer de pétrole et pousser les prix à la hausse », dit Joëlle Noreau.

Même si la demande est inférieure à l’offre, croit Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université Laval, il reste qu’elle fait tout de même pression sur la capacité de production des pays exportateurs. Selon lui, le prix du baril, qui s’est maintenu sous les 20 dollars pendant les années 1990, a fait que les entreprises pétrolières ont peu ou pas investi dans l’exploitation de nouvelles réserves. « Et maintenant que les prix atteignent des sommets, elles ont du mal à réagir rapidement. »

Les deux économistes avaient prévu la chute du cours du pétrole notée à la mi-juillet, causée entre autres par le ralentissement de la croissance économique des États-Unis et la baisse de la demande en énergie qui a suivi. « Mais il suffit que la Chine et l’Inde accroissent leur consommation de pétrole de façon importante et les prix se remettront à grimper », dit Joëlle Noreau.

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