Monde

L’homme qui change de peaux

« Intouchable » pendant quelques semaines, le journaliste Marc Boulet a connu la misère humaine en Inde. La misère érigée en religion.

Pour un distingué diplômé de l’École des langues orientales de Paris, et qui a déjà vécu quelques vies – « dans la peau d’un Chinois » pendant une année, mendiant à Bénarès, en Inde – Marc Boulet a l’air étonnamment jeune. Les cheveux presque en brosse, le pif gros et retroussé, il ressemble à un gamin toujours prêt à faire des gags. La vérité, c’est que Boulet, s’il n’a que 34 ans, a commencé très jeune à courir l’aventure à travers le monde. Et que, si ses expériences diverses méritent le plus grand sérieux, elles ressemblent parfois à des gags, ou à des paris un peu idiots qu’on fait un soir de fête quand on a vraiment trop bu…

Son récit Dans la peau d’un intouchable (Seuil) raconte sa dernière aventure : il a vécu pendant une dizaine de semaines la vie d’un paria, un intouchable. Un de ces 130 millions d’Indiens, généralement misérables, victimes d’une ségrégation totale par le reste de la population. D’octobre à fin décembre 1992, Marc Boulet a donc été mendiant dans la ville sacrée de Bénarès. Quêtant au milieu des lépreux et des éclopés quelques roupies – 50 cents par jour – pour acheter de quoi manger aux marchands de la rue. Dormant sur les trottoirs ou dans les gares. Recevant à la porte des temples la nourriture que les prêtres jettent par terre pour éviter tout contact avec ces sous-hommes.

Bien que ses recherches sur le terrain soient guidées par des motifs intellectuels et anthropologiques fort sérieux, le Français Marc Boulet a manifestement une vieille propension à la mystification et au déguisement. « Ce n’est pas tellement ça, me dit-il, mais le fait qu’on ne peut comprendre une situation étrangère qu’en se fondant au groupe en question. »

Esprit curieux et non conformiste, Boulet a passé les 12 dernières années à changer de peau. Influencé par la vieille tradition anarchiste française, il s’est souvent intéressé – sans aucune bienveillance – aux régimes communistes. En 1982, pour un journal, il endossait le rôle d’un étudiant en psychanalyse (« un domaine où l’on peut dire n’importe quoi sans risquer d’être contredit ») et se joignait à un petit groupe de spécialistes français communistes en visite de travail… en URSS.

Il est clair que rien ne lui fait plus plaisir que de réussir parfaitement ses déguisements, de n’être jamais démasqué. Pour se transformer en Indien, il s’est fait les cheveux presque crépus, a foncé sa peau avec des produits dermatologiques, s’est mis à l’étude intensive de l’hindi, lisant même des romans de gare ou pornos pour apprendre le langage de la rue ! Pour expliquer sa maîtrise imparfaite de la langue, il s’est donné des origines lointaines, celles des Mundâs, une tribu aborigène d’un million d’individus. Et cela a fonctionné ! Comme en Chine, en 1986 et 1987, alors qu’il s’était inventé une identité turque de la périphérie chinoise pour expliquer là encore sa maîtrise imparfaite du chinois… et son « long nez » !

La Chine constituera d’ailleurs pour lui un plat de résistance : une année de marginalité sous une identité chinoise – au terme de laquelle il se marie avec une jeune Chinoise. Il retournera en Chine deux ans plus tard pour écrire un livre… sur les subtilités culturelles et politiques de la cuisine, et s’entretiendra longuement avec l’ancien chef personnel de Mao. Il y séjournera une fois de plus, sous les traits d’un richissime homme d’affaires français cherchant à placer ses millions dans la région de Canton.

Au milieu de ces pérégrinations diverses, il étudie très sérieusement l’albanais et le coréen. « Ces deux langues m’intéressaient car les nations qui les parlent sont toutes deux divisées par des régimes politiques totalement opposés : les Coréens ultracommunistes au nord et capitalistes au sud; les Albanais vivant dans une dictature, ou dans une province yougoslave, le Kosovo. Je voulais voir si les langues avaient évolué du fait de cette division, si le vocabulaire était le même. » Il ne réussira jamais à mettre les pieds en Corée du Nord, mais fera deux stages comme boursier du Quai d’Orsay à Tirana, capitale de l’Albanie. « J’étais un personnage étranger officiel, j’avais donc une voiture avec chauffeur. Alors que le pays est d’une pauvreté extrême, que l’on rencontre, même à Tirana, des gens pieds nus… C’était le pays le plus fliqué, le plus sinistre que j’aie jamais vu. Aucun Albanais n’a osé m’adresser la parole, il était interdit de parler à un étranger. Il y avait des tableaux ou des boîtes pour les dénonciations dans toutes les entrées d’immeubles… »

Longtemps journaliste pigiste pour les publications françaises les plus diverses, Marc Boulet affiche depuis quelques années un titre professionnel tout à fait honorable : interprète d’albanais pour le ministère français des Affaires étrangères. Les relations entre Paris et Tirana étant épisodiques, cela lui laisse beaucoup de loisirs. Dont celui de consacrer toute une année à l’Inde et à son système de castes.

« J’ai décidé de devenir intouchable dans une grande ville indienne pour connaître le degré zéro de la misère humaine. Pas celle provoquée par une guerre, une famine, mais la misère organisée, érigée en système, et qui dure. »

Vêtu de haillons, il s’est fondu dans la ville de Bénarès, et a effectivement constaté qu’on pouvait survivre, misérablement et indéfiniment, dans ce système. En mendiant avec un peu de zèle la moitié de la journée, il ramassait la dizaine de roupies suffisante, non pour acheter une bouteille d’eau minérale ou un cola, mais de la bouffe de rue « non identifiable, mais parfois délicieuse », et même, à l’occasion, pour se payer un cinéma populaire crasseux ou de l’alcool bon marché.

Le livre de Marc Boulet n’apprendra probablement rien aux spécialistes de l’Inde et de l’hindouisme. Il réserve cependant des surprises à ceux qui n’ont qu’une vague connaissance du système des castes.

De subdivisions en exclusions, le nombre de castes – liées entre autres au métier – se situe entre 2000 et 3000. Mais, si l’on va à l’essentiel, les classifications sont plus simples. D’abord, les quatre varna, ou ordres traditionnels, regroupant les humains nés du Créateur : tout en haut, les brahmanes (du nom de Brahmâ, le Créateur); en dessous, les guerriers; plus bas encore, les commerçants. Les premiers sont nés de la bouche de Brahmâ, les deuxièmes de ses bras, les troisièmes de ses cuisses. Même inégales, elles sont aryennes et supérieures. Et, sous elles, grouille la foule innombrable des shudra, les serviteurs, nés des pieds du Créateur.

Reste un cinquième groupe humain, qui n’a même pas été engendré par le Créateur, et dont l’origine lointaine serait étrangère. Les chandâl, les intouchables, sont « des shudra sales », exerçant historiquement des professions dégradantes (cordonniers, balayeurs, blanchisseurs, etc.), et ayant toujours eu des moeurs immondes : ils boivent de l’alcool, mangent du porc et même de la vache, pourtant sacrée en Inde !

Officiellement, le système des castes a été aboli en 1947 par Gandhi. En pratique, presque rien n’a changé. « Non seulement les intouchables forment l’immense majorité des classes les plus pauvres (personnel d’entretien dans les villes, travailleurs agricoles dans les campagnes), mais on les traite comme des animaux, on peut les battre, etc. Un peu comme les Noirs dans le sud des États-Unis dans les années 30 ou 50… »

Le temps n’est plus donc où les intouchables devaient avoir, accroché au cou, un pot de terre – il leur était interdit de souiller la terre de leurs crachats ! Officiellement, ils ont accès à tous les lieux publics. Dans les faits, rien n’a changé : la meilleure preuve en est qu’il y a toujours, au Parlement, des quotas de députés intouchables, et des postes ministériels qui leur sont réservés. « Jamais un brahmane ou un guerrier n’entrerait dans la maison d’un intouchable, même riche, dit Boulet. Jamais il ne mangerait de la nourriture que cet homme aurait touchée. J’avais un copain vendeur de journaux, pauvre et sale, mais brahmane; il méprisait les intouchables, même devenus riches ou puissants. Dans certains quartiers aisés des grandes villes, il arrive que les castes se mêlent. Mais s’il y a dans le voisinage la maison d’un « cordonnier » qui a réussi, tout le monde le montre du doigt… »

Durant son séjour en Inde, tel une sorte de Candide professionnel, Boulet se contente d’enregistrer ce qu’il voit. Il y passe d’abord plusieurs mois « dans la peau d’un Blanc », pour se familiariser. Son voisin est alors un distingué scientifique, moderne et libéral, mais qui ne mentionne jamais le mot « intouchable ». Il a plutôt recours à la terminologie officielle et « polie » : il parle des « enfants de Dieu » ou, mieux encore, des « castes répertoriées ». Quand Boulet le presse de questions, il essaie de changer de sujet. Mais il ressort de ses propos que, s’il n’a rien contre ces gens, il s’arrange impérativement pour ne pas les côtoyer.

« Avec la modernisation et l’évolution de la société, on assiste à certaines dérogations, mais peu nombreuses, explique Boulet. Au sein de la police et de l’armée, les trois castes dominantes se côtoient. À l’université, des guerriers pourront éventuellement fréquenter des commerçants. Mais cela demeure exceptionnel : dans l’ensemble, chacun reste chez soi. »

Au cours de ses déambulations indiennes, Marc Boulet constate que cette société gigantesque est partout traversée de dizaines, de centaines de frontières invisibles, la plupart infranchissables. Chez les intouchables eux-mêmes, il y a des hiérarchies très strictes. Dans les bidonvilles, des rues séparent le quartier des tireurs de vin de palme de celui des cordonniers. Et si un étranger particulièrement curieux réussit à se faire inviter chez des « cordonniers » pour un repas de fête, il lui faut éviter de faire comme Marc Boulet : il a touché la viande par mégarde, et de sa main gauche – impure – en plus ! C’est tout juste s’il n’a pas fallu jeter à la poubelle la totalité du festin. Boulet a alors constaté que pour ces intouchables, réprouvés de la société, un étranger se situe encore plus bas, dans l’impureté totale !

Bien que rattaché au Quai d’Orsay, Boulet ne fait pas vraiment dans le genre diplomatique. Même s’il adore la Chine, il ne se prive pas de dire que « les Chinois ne sont pas polis : ils ignorent, méprisent et haïssent l’étranger, le diable blanc, cette créature barbare qui est responsable de tous les maux, eux qui sont héritiers de la plus vieille civilisation du monde. »

Au sujet de l’hindouisme, il ne prend pas de gants : « Les Occidentaux croient les Indiens tolérants. En fait, de par leur religion, ils sont profondément indifférents à autrui : l’hindouisme n’impose de devoirs qu’envers soi-même. Pour être bien réincarné après sa mort, il faut mener une vie parfaite de brahmane ou de guerrier, selon sa caste. Et éviter les impuretés. Mais, contrairement aux religions chrétienne, juive ou musulmane, l’hindouisme ne véhicule aucune notion de charité ou de compassion. Un hindou a le devoir de bien se comporter vis-à-vis de lui. Mais vous pouvez crever sous ses yeux dans la rue, il s’en fout. »