Monde

Le Kama-sutra de pierre

Dans les temples de Khajuraho, en Inde, sont sculptées des scènes érotiques très très explicites. Pourtant c’est un haut lieu de pélerinage… religieux !

Les exquises sculptures érotiques des temples de Khajuraho sont tout aussi épicées et stimulantes pour nos sens anesthésiés par la morale que la gamme infinie des fameux caris indiens. Ce haut lieu de pèlerinage des connaisseurs de l’art indien médiéval est aussi l’une des destinations préférées de ceux qui cherchent un antidote au puritanisme…

Notre guide s’appelait Ramesh Kamdar. Ramesh est un Indien de petite taille, aux yeux noirs et intelligents. Au soleil, ses cheveux soigneusement peignés luisaient d’huile de noix de coco et sa chemise blanche éblouissait le groupe de touristes auquel je m’étais joint. Notre circuit a débuté par les temples de l’Ouest. Nous y avons découvert avec émerveillement des sculptures qui célèbrent l’amour physique le plus explicite: moins de 4% de ces sculptures sont érotiques, mais elles sont si osées qu’elles sont un véritable Kama-sutra sculpté dans la pierre. On passe d’un couple perdu dans les plaisirs du soixante-neuf à une femme assise qui honore à pleine bouche le sexe d’un amant béat. Une autre se laisse prendre par l’arrière, penchée vers l’avant, les paumes au sol…

Ramesh Kamdar s’acharnait à situer tant de hardiesse érotique dans un contexte religieux et philosophique: « En Occident, le sexe n’est qu’une satisfaction physique. Chez nous, c’est aussi un moyen d’accomplissement spirituel. Le savant hindou Krishna Deva nous dit que l’union sexuelle de l’homme et de la femme exprime la dimension cosmique de la création. Dans son désir de s’unir à son contraire, l’Être suprême féconde la nature: de cette union naît toute création, toute vie. Le plaisir sexuel reflète donc symboliquement la joie infinie de la divinité dans la création. »

Cette envolée un peu précieuse passait par-dessus la tête de tout le monde: visiblement, aucun d’entre nous n’était tellement intéressé à la dimension spirituelle de la sexualité chez les hindous!

Pendant que notre guide continuait à ronronner avec pédanterie, nous poursuivîmes notre promenade entre les sculptures. Parmi nous il y avait un couple de jeunes Français en voyage de noces qui, de toute évidence, venait de trouver une source infinie d’inspiration et d’amusement. « Dis donc! Ça, alors! » s’exclama le jeune homme devant une scène d’amour collective impliquant… un éléphant! Une jeune personne souriante faisait avec beaucoup de féminité mais peu d’orthodoxie une démonstration étonnante de la souplesse de la trompe du pachyderme. Ramesh Kamdar fit carrément la gueule quand le Français commenta de quelques réflexions paillardes un autre collectif d’amants dont les curieuses acrobaties rendraient jaloux les contorsionnistes du Cirque du Soleil. Mais les nouveaux mariés ne tardèrent pas à se perdre dans les ruines, d’où une volée de corneilles dérangées par une interprétation toute gauloise des plaisirs d’Orient s’élancèrent dans le ciel en croassant…

Les temples de Khajuraho sont situés à Chattarpur, dans la province de Madhya Pradesh, au centre de l’Inde. Ils furent édifiés entre 950 et 1050 de notre ère, sous la dynastie des Candella. Ce sont parmi les plus beaux exemples de l’art médiéval indien. Il ne reste que 22 des 85 temples originaux. À de rares exceptions près, ils ont été construits dans un grès ambré qui, tôt le matin ou à la tombée du jour, prend la couleur du miel. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les sikharas, ces hautes tours qui surplombent chaque temple, entraînant irrésistiblement le regard vers le ciel. Chacune est flanquée de tourelles, et l’ensemble évoque une chaîne de montagnes, symbolisant l’Himalaya, la demeure des dieux du brahmanisme.

Les parois sont couvertes de centaines de hauts-reliefs: dieux et déesses, danseurs célestes, servantes, animaux réels ou mythiques, ou couples mithuna (dans le tantrisme, mithuna est le coït, qui représente l’unité parfaite de l’univers) tout occupés à d’inventifs et brûlants ébats. Ces frises racontent par le menu le fabuleux âge d’or de la dynastie Candella. Elles illustrent la danse et la musique, décrivent des scènes de chasse et des réjouissances. Les artistes de cette grande époque ont traduit avec génie toute la gamme des émotions humaines: de l’amour au désir, de la tendresse à la jalousie, la peur comme l’ennui.

Saisies dans un large éventail de gestuelles et d’humeurs, les femmes y sont particulièrement désirables et voluptueuses, avec leurs seins comme des melons. Ces langoureuses demoiselles se déshabillent, font leur toilette, essorent leurs longs cheveux mouillés, enduisent leurs pieds de henné, mettent du khôl sur leurs paupières, bâillent, se grattent le dos, caressent leur poitrine. D’autres jouent de la flûte, écrivent ou jouent avec de petits animaux.

Le temple de Kandariya Mahadeva, dédié à Siva, porte cinq sikharas et abrite un gigantesque lingam, un phallus de marbre d’un mètre de circonférence au moins!… Et bien sûr, nous aurons droit à une autre conférence de Ramesh Kamdar : « Mesdames et messieurs, dans la religion hindoue, nous avons le yoga – la révélation spirituelle – et le bhoga – le plaisir physique. Ce sont les deux voies possibles pour atteindre le but suprême, qui est de nous libérer du cycle de la réincarnation. »

Tout le monde se moquait pas mal de ces « yogabhoga » par lesquels passe le salut! On était bien plus excités par les sculptures qui ornent les murs extérieurs du temple: « Quand même fascinant de voir ce que les gens peuvent faire avec leurs seuls organes génitaux et un peu d’imagination! » déclara un vieil Anglais à moustache jaunie. À côté, un homme d’affaires de New Delhi contemplait toutes ces mithunas avec une lueur de regret. « Cela me rappelle des plaisirs oubliés. Je suis marié depuis 30 ans, alors le sexe, vous savez… »

Un couple d’Américains d’un âge certain était aussi plongé dans la minutieuse observation des sculptures: « Personne n’est capable de faire ça! » protestait le vieil homme en montrant d’un index tremblant un couple entrelacé formant un véritable noeud de membres. « Tu veux qu’on essaie, daddy ? » rétorqua sa femme, affligée d’une tête qui aurait pu figurer dans une annonce d’embaumeur! L’idée fit paniquer Ramesh: « De grâce, s’écria-t-il, n’y songez même pas! Cette posture exige des années d’entraînement et, sans préparation, vous pourriez, monsieur, causer des dommages peut-être irréparables à votre organe de reproduction. Et comme je suis responsable de votre sécurité, j’aurais des ennuis… »

Il fut interrompu par l’arrivée d’un car de touristes qui s’immobilisa devant l’entrée du temple: un groupe de Japonais en jaillit en jacassant, portant en bandoulière le même sac blanc « Kinkki Tourist » et, à peine arrivés, en sortirent de coûteuses caméras vidéo et se mirent à filmer autour d’eux avec enthousiasme.

Le pauvre Ramesh Kamdar essaya une dernière fois de nous rassembler et de nous élever vers des pensées plus éthérées: « De la même façon que l’homme oublie tout dans l’étreinte de sa bien-aimée, de même il oublie tout, en lui et hors de lui, dans le sein de la connaissance de soi … » Mais peine perdue: il n’arrivait plus à capter notre attention et s’avoua vaincu. « Mesdames et messieurs, puisque vous n’êtes pas intéressés par mon exposé, déclara-t-il avec dignité, je vous retrouverai tous dans deux heures à l’autobus. Vous pouvez visiter les autres temples tout seuls. »

Libérés des commentaires assommants de notre cicérone, nous nous dispersâmes joyeusement entre les temples, en un grand concours de Nikon et d’Instamatic, rivalisant avec les vidéos des Japonais et filmant avec joie tous ces délices bassement terrestres immortalisés dans la pierre il y a plus de 1000 ans.