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Jésus 1, Allah 0

Au Tadjikistan, malgré les attaques islamistes, des missionnaires protestants multiplient les conversions au christianisme. Pour attirer les jeunes musulmans, tous les moyens sont bons: cours d’anglais, d’informatique, de taekwondo…

Une nuit sombre dans un faubourg désert de Douchanbe, en bout de piste d’un aéroport. On distingue deux masures. Du linge sèche sur une corde. Des chiens errent sur un terrain vague. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon, missionnaires de l’Église pentecôtiste coréenne Sonmin, nous conduisent à leur ancienne église, «celle de l’attentat». Sharif, qui ouvre la marche, nous fait signe d’être discrets. Un ancien bâtiment administratif, une façade en béton: à première vue, rien n’indique un lieu de culte. Nous pénétrons dans cet immeuble désaffecté de la capitale du Tadjikistan — un pays à 95% musulman situé au nord de l’Afghanistan. Silence inquiétant. Des corridors éclairés par quelques veilleuses. Sharif indique un emplacement: «La bombe était posée là. J’étais assis à quatre mètres. Quand elle a explosé, j’ai été projeté plus loin. La fille à côté de moi a eu la tête arrachée. Il y avait du sang et des morceaux de cerveau partout.»

L’attentat qui a frappé Sonmin en octobre 2000, pendant que 300 fidèles assistaient au culte du dimanche matin, a fait une dizaine de morts et une cinquantaine de blessés. Les responsables? Des étudiants extrémistes, qui voulaient punir les convertis au christianisme. Pour un musulman, l’apostasie est un acte dangereux: «Celui qui change de religion, tuez-le!» lit-on dans le Coran. Après l’attaque, l’Église Sonmin a déménagé et s’est relogée dans une ancienne école. Une muraille a été élevée autour du terrain. Le passage par un poste de garde est devenu obligatoire.

Douchanbe compte 38 églises chrétiennes. Points communs: la discrétion et la prudence. La plupart sont installées dans d’anciens locaux administratifs ou de simples maisons. Toutes sont gardées et protégées. L’attentat contre Sonmin, il faut dire, n’est pas un cas isolé. En décembre 2000, deux bombes ont explosé simultanément dans des églises orthodoxe russe et adventiste du septième jour à Douchanbe, sans faire de victime. En janvier 2004, un missionnaire baptiste a été assassiné dans son église d’Isfara, dans le nord du pays.

Ces attaques sont une riposte à un phénomène croissant: celui des conversions au christianisme — phénomène qui touche surtout les jeunes. Le Tadjikistan comptait 20 000 chrétiens en 2003. Ils seraient 100 000 aujourd’hui. Certaines sources évoquent même le chiffre de 230 000, soit 3% de la population.

Chez ces nouveaux chrétiens, la ferveur est grande. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon se disent prêts à mourir pour évangéliser. «Nous sommes des serviteurs de Dieu. La seule chose qui compte dans notre vie, c’est de prêcher la parole de Jésus. Nous n’avons pas peur», assure Murad, qui n’attend qu’une chose pour partir en Irak: un appel de Dieu. Safarmad, lui, est déjà allé ouvrir une mission en Afghanistan. «En quatre ans, j’ai parlé de Jésus à 10 000 personnes. J’ignore combien ont reçu mes paroles, mais ce qui compte, c’est qu’ils aient entendu parler de lui. C’est comme si j’avais semé une graine en eux.»

Tous les convertis témoignent de l’ostracisme, voire des menaces, dont ils sont victimes. Leurs amis les ont rejetés. Leurs familles aussi. La foi l’a emporté. Les missionnaires poursuivent sans relâche leur travail d’évangélisation. Murad se réjouit: «Nous prêchons tous les jours. Nous allons partout au Tadjikistan. Nous avons de plus en plus de monde. Un jour viendra où tout le pays croira en Jésus!»

Pourquoi ces conversions en cascade au Tadjikistan? Avant l’indépendance, en 1991, seules l’Église orthodoxe russe et l’Église catholique romaine étaient présentes. Mais l’ouverture des frontières de l’ex-république soviétique a permis à d’autres organisations religieuses de pénétrer le pays. Aujourd’hui, elles sont 85, majoritairement protestantes — baptistes, adventistes du septième jour, presbytériennes, évangéliques, pentecôtistes.

La guerre civile qui a frappé le Tadjikistan de 1992 à 1997 n’est pas non plus étrangère au phénomène. Ce conflit particulièrement long et cruel, opposant les milices du gouvernement procommuniste à une coalition d’islamistes et de minorités ethniques qui contestaient les résultats des élections de 1991, a laissé le pays exsangue et fait des dizaines de milliers de réfugiés. Quant au nombre de victimes, il n’est toujours pas connu à ce jour; il varie entre 25 000 et 500 000, selon les sources. Aujourd’hui, 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans les villages, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, les réseaux d’eau potable sont inexistants, les épidémies fréquentes. Salaires dérisoires et chômage ont poussé près d’un million d’hommes à partir travailler en Russie. Désastre économique, destruction des infrastructures, déstructuration de la société traditionnelle forment un terreau fertile à l’évangélisation.

Les vecteurs du prosélytisme chrétien, ce sont les ONG associées aux mouvements évangéliques. Accourues pendant la guerre, elles sont toujours présentes sur le territoire. Les fonds qu’elles drainent de l’Occident constituent une manne précieuse pour ce pays en proie au dénuement. «L’État n’est plus capable d’assurer le minimum des services publics, il est entièrement dépendant de l’aide économique des pays occidentaux», explique Oumar Arabov, doctorant de l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, qui consacre sa thèse aux mutations de la vie religieuse au Tadjikistan.

Ces ONG doivent cependant agir dans l’ombre: se livrer ouvertement à l’évangélisation conduirait à se faire interdire dans le pays. Leur apostolat reste donc souterrain, sous le couvert de l’humanitaire. Le gouvernement, même s’il n’est pas dupe, ferme les yeux. Comment dédaigner de tels apports financiers? Missionnaires de tous poils, pentecôtistes pour la plupart, prêchent donc en toute tranquillité, à condition de rester discrets. Ce sont des Américains, des Européens, des Coréens, des Indiens, et aujourd’hui des Tadjiks.

Éducation, santé… Tous les prétextes sont bons pour attirer les âmes. En semaine, le centre missionnaire Sonmin ressemble à une véritable ruche. Dans les couloirs, j’assiste à un chassé-croisé incessant d’adolescents se rendant à leurs activités: qui aux cours d’informatique et d’anglais, qui aux leçons bibliques, qui encore à l’entraînement de taekwondo, un des gros succès de Sonmin auprès des jeunes. Dans l’ancienne école en béton qui dresse ses trois étages autour d’une grande cour carrée, on trouve aussi des logements pour les missionnaires, un bureau médical, un gymnase, une «salle des amis» pour accueillir les nouveaux venus, des salles pour les prêches… Et même un salon de coiffure. Les installations sont rudimentaires et le décor, à part quelques crucifix, dénudé. Les rouages des pentecôtistes sont bien huilés: tout est gratuit et ouvert aux enfants de toutes confessions. Ce qui fait dire aux musulmans que les chrétiens achètent les conversions.

Sonmin («l’Élu», en coréen) est probablement l’Église chrétienne la plus active et la plus importante au Tadjikistan. Pour des raisons de sécurité, elle refuse de révéler combien elle a ouvert de missions, mais dit compter déjà plusieurs milliers de fidèles sur tout le territoire. Elle est affiliée au réseau américain Grace Ministries International. GMI est l’une des quelque 10 000 confessions issues du mouvement pentecôtiste et, comme c’est le cas pour nombre d’entre elles, son organisation est impénétrable. Apparemment fondée il y a une quarantaine d’années et dirigée par le pasteur Chim, de Los Angeles, GMI chapeauterait 10 000 missions un peu partout dans le monde, dont celles fondées par l’Église coréenne Sonmin.

En ce dimanche matin, l’église de Sonmin, pleine à craquer, accueille de nouveaux chrétiens dans sa communauté. Une dizaine de jeunes Tadjiks, fraîchement convertis. Le prédicateur félicite les nouveaux venus, puis hurle dans son micro: «Dieu, aide nos missionnaires partout dans le monde! Mes frères et mes sœurs, prions pour le Tadjikistan et notre président!» Le prêche dure près de trois heures. Vers la fin, l’assistance se lève et chante. S’ensuit une demi-heure d’extase, en musique. Visages transfigurés, fidèles en transe. La foule se dirige enfin vers la sortie. Bonheur palpable. On se congratule, on se sourit, on s’embrasse, on pleure. Les quatre missionnaires, en costumes impeccables, se tiennent près de la porte et, avec une poignée de main, remercient chaque fidèle de sa présence: «God bless you!»

Nombre de Tadjiks sont venus au christianisme par Sonmin, comme Sitora, 22 ans, qui a joint la mission il y a 10 ans. «Pendant la guerre, je vendais de l’essence sur le trottoir près de chez moi. C’est là que j’ai rencontré le pasteur Choi Yun Soap. Mes parents l’ont invité. Il est revenu avec une bible pleine d’images, il m’a parlé de Jésus et m’a dit que si je croyais en lui, je pourrais avoir tout ce que je voulais.» Dès lors, Sitora participera aux activités proposées aux enfants. Elle attendra sa majorité pour se convertir. La jeune femme, qui gagne bien sa vie, rêve à présent de devenir businesswoman: «Pour mieux aider notre Église. J’aimerais donner beaucoup plus d’argent que ce que je donne aujourd’hui!»

Le pasteur Choi Yun Soap, qui a converti Sitora, est un Américain coréen de Los Angeles. Il a ouvert la première mission au Tadjikistan en 1991. Il me reçoit avec réticence. Langue de bois, réponses évasives. Il se méfie. La porte de son bureau est blindée. Nabijon, un des quatre missionnaires, ceinture noire de taekwondo, reste présent durant l’interview. Choi Yun Soap dément tout travail d’évangélisation. Il préfère s’étendre sur l’action humanitaire de l’Église. «Nous essayons d’aider les gens, de leur procurer ce dont ils ont besoin. Ce n’est pas du travail de christianisation, c’est du travail humanitaire. Nous enseignons l’anglais et l’informatique. J’aide aussi les pauvres pour les soins médicaux, les vêtements. Chaque jour, j’offre des repas aux personnes âgées.»

Le pasteur Alexander Davidovich, lui, préside l’Union des Églises chrétiennes évangéliques baptistes du Tadjikistan. Que pense-t-il de Sonmin? «Ils font de bonnes choses, dit-il, ils ont aidé beaucoup de monde, notamment pendant la guerre. Mais le taekwondo, nous n’aimons pas beaucoup…» En clair, les chrétiens «modérés» n’apprécient guère les méthodes de recrutement de Sonmin.

Ils ne sont pas les seuls. Ce soir-là, chez Mavlyuda, jeune femme musulmane de Douchanbe, c’est la surprise. Son fils rentre de son cours de taekwondo, arborant un t-shirt rouge sur lequel sont inscrits en lettres blanches les mots: «God bless Tadjikistan». Je reconnais le t-shirt de Sonmin. Mavlyuda, alertée, appelle son fils: «Nizom! Ton professeur de taekwondo est chrétien?» Le gamin accourt, un peu gêné: «Il est tadjik, mais il est devenu chrétien.» «Il vous parle de Jésus?» «Oui.» «Quand ça?» «Tous les lundis, pendant une heure avant le cours.»

Cela fait déjà deux ans que Nizom prend des cours de taekwondo…