Monde

Saccage chez les Mayas

Le Guatemala, qui compte plus de vestiges archéologiques que l’Égypte, est devenu l’eldorado des pillards. Le seul espoir de sauver ce patrimoine de l’humanité: sensibiliser les populations locales.

Au moment où la barque accoste sur les berges boueuses de la rivière La Pasión, le silence de la forêt vierge est soudain déchiré par les cris rauques des singes hurleurs. Le guide Carmen Chub Coy prend les devants et nous conduit jusqu’aux ruines de Cancuén — l’un des grands sites archéologiques du Guatemala. Il enjambe les racines géantes d’une ceiba — l’arbre emblème du pays — et s’arrête devant une dalle de calcaire qui gît à même le sol, sur le bord du sentier. Sur cette stèle de deux mètres, explique-t-il, figurait autrefois un bas-relief d’une extrême finesse représentant Taj Chan Ahk, le roi maya qui régna sur la cité-État de Cancuén de 759 à 796. «Toute la face sculptée a été prélevée à la tronçonneuse et emportée par les pillards, dans les années 1980», dit-il. Puis, il montre du doigt une pile de blocs un peu plus loin. «C’est ce qui reste de l’escalier qui montait vers le palais de Taj Chan Ahk. Toutes les marches sculptées ont disparu.»

Ce palais, encore largement enfoui sous la végétation, est non seulement le joyau de Cancuén, mais l’une des plus grandes constructions à subsister de la civilisation maya. Bâti sur trois niveaux autour de 11 cours, il est dominé par un vaste patio bordé d’arcades et couvre, d’après les archéologues, une superficie équivalente à six terrains de football. Combien ses 200 chambres recèlent-elles de fresques, de bijoux en jade, de miroirs en pyrite, de couteaux aux lames d’obsidienne, de parures en plumes de quetzal? Nous ne le saurons peut-être jamais: les pillards ne cessent de les éventrer.

Site martyr, Cancuén ne représente pas un cas isolé. Le Guatemala, qui compte plus de vestiges archéologiques que l’Égypte, est en train de devenir l’eldorado des trafiquants d’antiquités. Selon le Conseil national des zones protégées, 70% des sites du Petén — la province du nord, que les Mayas occupèrent durant environ 1 200 ans, jusqu’au 9e siècle — témoignent de déprédations plus ou moins graves. Les chasseurs de trésors peuvent continuer leur œuvre de destruction en toute quiétude: sur les 2 900 sites recensés, seuls 49 bénéficient d’une surveillance permanente. Les archéologues, manquant souvent de fonds pour protéger leurs découvertes, en sont réduits à les enfouir de nouveau sous d’épaisses couches d’humus.

Colliers de jade, vases anthropomorphes, encensoirs délicats: la cote toujours plus élevée des artefacts mayas, dans les salles de ventes aux enchères, stimule la frénésie des pillards. «Les plus belles pièces — des stèles, des sculptures — peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars», estime Salvador López, chef du Service des monuments préhispaniques au ministère de la Culture.

La disparition du patrimoine guatémaltèque a commencé dès l’arrivée des conquistadors espagnols, au 16e siècle. Sous l’autorité de l’évêque missionnaire Diego de Landa, des milliers d’idoles «démoniaques» et de livres «blasphématoires» avaient alors été mis en pièces ou incendiés. Trois siècles plus tard, une vague d’explorateurs vidèrent les villes antiques de Palenque, de Copán ou de Tikal pour enrichir les musées occidentaux de merveilles qui ne reverront jamais leur pays d’origine. Mais ces rapines semblent bien inoffensives en comparaison du saccage qui se produit dans la région du Petén depuis quelques années.

«Nous avons affaire aujourd’hui à des bandes organisées, qui utilisent des véhicules tout-terrain, des outils de pointe, et même des fusils d’assaut, affirme Salvador López. L’année dernière, le site de Dos Pilas a été forcé par des hommes équipés d’AK 47! Ils ont découpé deux glyphes — des cartouches gravés — et… ils sont repartis. C’était à l’évidence une commande, un vol par catalogue.»

Si les histoires de pillards résonnent partout dans les sombres locaux du ministère de la Culture, situés dans un ancien monastère de Ciudad Guatemala, elles prennent un tour encore plus inquiétant du côté de l’Unité de prévention du trafic illicite. «La cocaïne colombienne à destination des États-Unis transite par le Petén, où l’on compte des dizaines de pistes d’atterrissage clandestines, dit Oscar Mora, coordinateur de l’Unité. C’est en construisant ces pistes que les trafiquants locaux découvrent des vestiges. Certaines bandes paient même la drogue avec des pièces archéologiques!»

Le marché des œuvres mayas est également alimenté par les milliers de colons qui défrichent la forêt du Petén, où les grandes cités de l’ère classique avaient été protégées pendant des siècles par une végétation impénétrable. À Zapote Bobal, au nord de Cancuén, les arbres ont ainsi fait place à une vaste pâture où les vaches déambulent entre une multitude de ruines naguère complètement ensevelies. Les fermiers du voisinage, déplorent les archéologues, en ont déjà exhumé la moitié.

«Le problème, ce n’est pas seulement la disparition de pièces précieuses ou prestigieuses», explique la céramologue française Mélanie Forné en rangeant les caisses de tessons qui s’accumulent dans son laboratoire de Ciudad Guatemala. «Lorsque nous faisons des fouilles, ces éclats de vases ou de jarres nous permettent de reconstituer la chronologie, de deviner la fonction des édifices, d’étudier les influences régionales. Mais si le site a été pillé, si la céramique a été déplacée, une partie de cette information sera à jamais perdue.»

Déjà, en 2002, le professeur Robert Sharer Shoemaker, de l’Université de Pennsylvanie, affirmait, devant une commission du département d’État américain: «Les poteries mayas que l’on trouve sur le marché de l’art ou dans les collections privées sont mille fois plus nombreuses que celles qui ont été correctement étudiées, dans un contexte archéologique bien documenté. Une telle disparité indique que les pillages ont sérieusement compromis notre espoir de comprendre un jour cette civilisation.»

Cette dernière, en effet, n’a pas livré tous ses secrets. Durant son âge d’or, soit entre 250 et 900, le monde maya se partageait entre 70 cités-États couvrant le sud du Mexique et l’Amérique centrale. Son écriture hiéroglyphique, encore imparfaitement comprise par les spécialistes, fut la plus développée de l’ère précolombienne. Ses scribes, utilisant comme support de la pâte de figuier couverte de plâtre et pliée en accordéon, rédigeaient des almanachs, des livres de prophéties, des traités d’astronomie, connus sous le nom de «codex mayas» et dont il ne subsiste, hélas, que quatre exemplaires dans le monde. Astronomes hors pair, mathématiciens familiers avec les notions de zéro et d’infini, les Mayas conçurent également un calendrier solaire plus précis que son homologue grégorien, en vigueur à la même époque en Europe. «Ces Mayas se consacrant à la science, à l’art, à la religion ont longtemps été considérés comme les sages des Amériques», rappelle le Français René Viel, spécialiste du site maya de Copán, au Honduras. Leurs prouesses intellectuelles rendent d’autant plus mystérieux le fait qu’ils aient déserté, vers l’an 900, toutes leurs grandes cités situées au sud du Yucatán. «On évoque un manque de nourriture, une surexploitation des terres entraînant une catastrophe écologique, dit René Viel. Mais on n’est sûr de rien.»

Pour répondre à ces questions, étonnamment proches de nos préoccupations contemporaines, les archéologues doivent reconstituer un puzzle dont Cancuén pourrait très bien être l’une des pièces principales. Ce port fluvial, ancré à la frontière des hauts plateaux guatémaltèques et de la forêt du Petén, était une plate-forme commerciale dont l’influence s’étendait jusqu’au golfe du Mexique. Pourquoi cette cité de plusieurs milliers d’habitants, 20 fois grande comme Pompéi, comprenant des ateliers d’artisans, des entrepôts et même un immense terrain de jeu de pelote, s’est-elle soudain dépeuplée?

En 2005, l’exhumation d’un bassin, au pied du palais de Taj Chan Ahk, a donné lieu à une découverte sans précédent. «On y a retrouvé les corps de 32 membres de la famille royale qui avaient été assassinés à coups de lances et de haches, raconte Tomas Barrientos, codirecteur des fouilles. Après ce massacre, Cancuén a été abandonnée, comme les autres villes en aval de la rivière. C’est le seul témoignage direct que nous ayons du déclin et de la chute des cités mayas.»

La peur de perdre ce patrimoine unique au monde a fait réagir les autorités guatémaltèques. En 1998, le pays s’est doté d’une loi sur la protection des biens culturels de la nation, qui condamne les contrevenants à des peines de six à neuf ans de prison. Ces cinq dernières années, plus de 500 pièces exportées illégalement aux États-Unis ont par ailleurs été rapatriées au Guatemala grâce à une convention signée entre les deux pays. «Les vols d’antiquités, aujourd’hui, sont très médiatisés et les contrôles sont plus importants, note Jorge Mario Ortiz, adjoint de Salvador López au Service des monuments préhispaniques. Il y a une véritable prise de conscience.»

Mais c’est de Cancuén, encore, que vient le plus grand espoir. L’équipe américano-guatémaltèque, qui a commencé ses fouilles en 1999, s’est appuyée sur des ouvriers et des restaurateurs issus des villages voisins pour sensibiliser la population maya et l’intéresser à la protection des vestiges. Ce programme d’«archéologie éthique» ne s’en est pas tenu là: des guides et des artisans ont été formés, et une initiative touristique a permis d’ouvrir les ruines au public en 2005. «Comme l’État n’a pas les moyens de surveiller toutes les zones archéologiques, il est nécessaire d’intégrer les populations qui vivent aujourd’hui en leur sein, affirme Tomas Barrientos. L’idée est de faire comprendre qu’un pillage ne bénéficie qu’à un seul individu, alors que le travail communautaire profite à tout le monde.»

Les Mayas de Cancuén, qui sont devenus les meilleurs gardiens de la ville de leurs ancêtres, ont ainsi contribué, en 2004, à la sauvegarde d’un autel érigé en 796 et représentant le roi Taj Chan Ahk en train de jouer à la pelote avec un autre seigneur. «L’autel avait été mis au jour par le passage d’une tempête tropicale, alors que les archéologues étaient absents, raconte Tomas Barrientos. Un des gardiens a alors décidé de l’emporter, pour le vendre à un intermédiaire. Les gens de son village, qui l’avaient vu déplacer cette pièce de 270 kilos, prenaient des risques s’ils témoignaient. Mais ils ont décidé de nous parler. Ils ont dénoncé un des leurs, et les pillards de Cancuén ont été les premiers Guatémaltèques à être condamnés pour trafic d’antiquités… Pour nous, c’est une véritable victoire.»