Monde

Le blues de la banlieue

La banlieue parisienne retient son souffle, dans l’attente du dénouement de l’élection présidentielle. Une victoire de Nicolas Sarkozy, reconnu pour ses positions radicales sur les cités, pourrait embraser les quartiers «sensibles».

Sissi Achia, 23 ans, est la belle-fille idéale: sérieuse, distinguée, bonne situation. Cette jeune comptable a pourtant grandi dans les tours de Montfermeil, une banlieue défavorisée au nord-est de Paris. Il est vrai que sa mère, une immigrante ivoirienne, a trimé dur — elle est caissière dans un supermarché — pour l’envoyer à l’école privée. Sa fille lui en est reconnaissante. «La moindre des choses, dit Sissi Achia, c’est de lui faire honneur.»

Lorsqu’il est question de l’élection présidentielle, la jeune femme se rembrunit. Nicolas Sarkozy, le candidat de l’Union pour une majorité populaire (UMP, centre-droit), sera-t-il élu au second tour, le 6 mai? Sa victoire éventuelle suscite des réactions négatives à Montfermeil, y compris chez des électeurs tels que Sissi Achia, qui partage pourtant quelques-unes de ses idées. Comme lui, elle pense que l’État devrait supprimer les allocations familiales aux parents qui renoncent à leur «mission éducative» en ne s’assurant pas, par exemple, que leurs enfants vont bien à l’école.

Sarkozy n’en inspire pas moins une véritable crainte à Sissi Achia. À Montfermeil, quartier «sensible», elle a trop souvent entendu des policiers tenir des propos racistes. «Si Sarkozy passe, je redoute le pire, dit-elle. J’ai peur que la police en fasse trop et que ça provoque un débordement.» Cela s’est déjà vu. Montfermeil jouxte Clichy-sous-Bois, symbole de «la crise des banlieues» de 2005. C’est là que deux adolescents sont morts électrocutés après une course-poursuite avec la police, ce qui a déclenché des émeutes dans toute la France: 10 000 voitures ont alors été incendiées et 130 personnes blessées.

Quand on arpente les rues de Clichy-sous-Bois, on aperçoit des parterres jonchés de sacs de plastique, des trottoirs défoncés et des bandes de jeunes qui traînent à l’ombre d’immeubles délabrés. Pas étonnant. À Clichy-sous-Bois, le taux de chômage est de 22%! De 40% chez les moins de 25 ans!

Sur les 28 000 habitants de cette banlieue, seulement 8 000 sont inscrits sur des listes électorales. Beaucoup, en tant qu’étrangers, n’ont pas le droit de vote. Mais parmi ceux qui ont obtenu la nationalité française, tous ne s’inscrivent.

À Clichy-sous-Bois et à Montfermeil, des militants proches du Parti socialiste ont tenté de les mobiliser. Pour les convaincre, Traoré Gounedi, un éducateur de 29 ans d’origine africaine, leur dit: «C’est une société qui a pas mal de défauts, mais si on veut participer au changement, il faut prendre sa carte électorale et mettre son bulletin dans l’urne.» Malgré tout, il comprend ceux qui ne l’ont jamais fait: lui-même n’avait pas de carte électorale lors du précédent scrutin présidentiel, en 2002. «J’ai un peu honte», dit-il aujourd’hui.

Amad Ly, un éducateur de 26 ans originaire du Sénégal, a fait du porte-à-porte pour inciter ces Français, souvent jeunes, à se rendre à la mairie pour s’inscrire sur les listes. À force de se faire traiter d’étrangers, ont-ils fini par conclure qu’ils l’étaient? Ly, qui est l’auteur d’un témoignage, J’ai mal à ma France (à paraître aux éditions Chronique sociale), n’est pas loin de le penser. Il a pu compter sur l’appui des parents de ces jeunes. «Nous, on n’a pas pu le faire parce que nous étions étrangers», ont-ils rappelé à leurs enfants. «Vous, vous avez le droit. Allez-y!»

Le rappeur Adama Tounkara, 23 ans, est bien Français puisqu’il est né à Montfermeil. Ses textes sont engagés, parfois combatifs. «On ne baissera pas les bras. On marche comme des soldats», scande-t-il dans un morceau. Ce n’est pas un hasard si son groupe s’appelle Shaolyn Gen-Zu. Dans l’argot de Montfermeil, ces mots signifient «combat quotidien» et «électrochoc».

Comme beaucoup de gens, Tounkara dit se sentir enfermé dans sa banlieue. Pour gagner le centre de Paris en transports en commun, par exemple, il faut compter une bonne heure et demie pour franchir 17 km parce que l’autobus ne passe pas souvent. Sa musique, explique-t-il, est un exutoire destiné à oublier qu’il vit dans cette «prison sans murs». Mais ne comptez pas sur lui pour baisser les bras! Il espère sortir un premier album et a déjà lancé une ligne de vêtements sports.

Tounkara, comme tous les électeurs à qui j’ai parlé à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil, redoute la victoire de Sarkozy. On lui reproche d’avoir utilisé le mot «racaille» pour désigner certains jeunes de quartiers sensibles, qu’il disait vouloir nettoyer «au Kärcher» (un appareil propulsant de l’eau sous haute pression). Mais ce sont ses remarques sur les deux adolescents électrocutés, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, qui ont marqué les esprits. Sarkozy avait d’abord nié qu’ils étaient poursuivis par la police et évoqué une tentative de cambriolage. L’enquête a montré que les jeunes avaient effectivement été pris en chasse par des policiers, mais qu’aucune tentative de vol n’avait eu lieu. «C’est vraiment quelque chose qui nous a scandalisés», dit Tounkara.

Pour beaucoup de gens, et pas uniquement en banlieue, Sarkozy reste «le premier flic de France» (comme on surnomme le ministre de l’Intérieur). Et comme la police est ici très mal vue…

Policiers et jeunes des banlieues sont engagés dans un numéro qui serait difficile à imaginer au Québec: le contrôle de l’identité. Les policiers demandent leurs papiers à des gens qui n’en ont pas toujours, bien sûr. Mais, le ton monte facilement, même lorsque les personnes contrôlées sont en règle. Les jeunes sont souvent emmenés au commissariat. Avec la police, répète-t-on à l’envi en banlieue, aucun dialogue n’est possible. Résultat: dès qu’on voit des policiers, on court! L’ancien gouvernement socialiste avait envisagé, en 1999, de créer une police «de proximité» (communautaire) pour améliorer les choses, mais elle fut supprimée par la droite.

Au pied d’un immeuble particulièrement délabré traînent des désœuvrés. Ils ont tout juste l’âge de voter. Seulement quelques-uns ont fait la démarche de s’inscrire sur les listes électorales. L’un d’eux, ouvrier dans le bâtiment, aurait dû travailler aujourd’hui, mais il a passé la nuit au commissariat pour possession de cannabis. Encore là, on blâme la police. «C’est plus facile de ramasser un mec avec un oinje [joint] que ceux qui vendent de l’héro [héroïne]!» estime l’un d’eux. Et si Sarkozy est élu? Les avis sont plus négatifs les uns que les autres. «Si Sarkozy passe, prédit une jeune, il y aura une guérilla urbaine.»

Faut-il les croire? La violence est-elle à craindre? Pour me rendre à l’arrêt d’autobus, je longe une tour. Soudain, je sens une douleur au genou puis j’entends un drôle de bruit. Du verre brisé? Oui, c’est bien cela. Je marche d’ailleurs sur de petits éclats de verre. Un pot est tombé — ou a-t-il été projeté? — d’une fenêtre. Je ne l’ai pas reçu sur la tête. Rien de grave. Pour l’instant.