Monde

Des dinos à la tonne!

Au Niger, d’exceptionnels sites contenant des fossiles de dinosaures ont été découverts ces dernières années. Mais les précieux fossiles, dont certains sont âgés de 135 millions d’années, risquent fort de se dégrader, faute d’argent pour les protéger.


 

«Psitt! Tu veux m’acheter une dent de dinosaure?»

En d’autres circonstances, je me serais méfié de pareille proposition. Mais le jeune homme qui m’aborde, alors que j’explore les rues d’Agadez, me propose probablement une dent provenant d’un véritable fossile préhistorique.

Si j’en suis convaincu, c’est parce que l’offre m’est faite non pas en Asie du Sud-Est, royaume de la contrefaçon et de la pacotille, mais au Niger, l’un des pays les plus pauvres de la planète et l’un des plus riches en gisements d’ossements de dinosaures.

Depuis 1906, divers sites de l’Aïr, non loin d’Agadez, ont été mis au jour par de nombreux paléontologues, dont le célèbre Français Philippe Taquet et le tout aussi notoire Paul Sereno, l’«Indiana Bones» américain. Désormais, les noms de Gadoufawa, In Gall, Tiguidit et Tawachi, pour ne citer qu’eux, sont synonymes de fossiles de dinosaures. Encore aujourd’hui, une équipe de 15 paléontologues et géologues est à pied d’œuvre dans la région d’Arlit, à moins de 200 km au nord d’Agadez.

Hélas, trois fois hélas, les ressources financières manquent cruellement pour mettre en valeur tant de précieux trésors et les protéger des trafiquants d’art. Pour l’heure, dès que la nouvelle d’une découverte se répand, les pillards répondent rapidement présents! Ainsi, en mars 2006, 5 600 objets archéologiques nigériens — dont des fossiles — ont été saisis à Roissy par les douaniers français, alors qu’en janvier 2005, 845 pièces, dont une centaine d’os de dinosaures, ont été interceptées par les mêmes douaniers.

«Récemment, on a trouvé un oiseau préhistorique géant, mais on n’a pas voulu dévoiler son emplacement, de peur de voir le site pillé: nous n’avons pas les moyens d’assurer sa protection», indique Moumouni Hamadou, directeur régional du tourisme d’Agadez.

Au Musée national de Niamey, capitale du Niger, le même manque de fonds empêche de protéger assidûment les restes de trois spécimens de dinosaures, qui sont exposés à l’air libre. Seul un cube de tôle les préserve du soleil de plomb. Parmi eux, le célèbre Sarcosuchus imperator, alias SuperCroco, un crocodile géant de 12 m qui s’offrait des dinos au dîner et qui croisait dans les eaux qui recouvraient jadis le Sahara nigérien. À ses côtés s’élève l’immense Jobaria tiguidensis, spécimen unique découvert par l’équipe de Paul Sereno et qu’on ne trouve qu’au Niger. Ces fossiles sont sommairement mis en valeur, et rien n’empêche les visiteurs du musée de tâter le crâne de SuperCroco ou de se faire prendre en photo dans sa gueule.

«C’est triste à dire, mais nous ne pouvons protéger davantage ces fossiles, déclare Mahamadou Kelessi, directeur du Musée national. Tout ce que nous espérons, c’est que l’affluence touristique augmentera et qu’avec elle s’améliorera la santé financière du musée.» À l’instar de plusieurs pays d’Afrique qu’on n’associe pas spontanément au tourisme (comme le Liberia, le Zimbabwe, l’Ouganda et l’Algérie), le Niger est en pleine opération charme pour tenter d’attirer les touristes. Mais pour mettre en valeur ses sites d’intérêt, ce vaste pays d’Afrique sahélienne a désespérément besoin d’aide étrangère.

«Attention! Vous avez failli marcher sur une clavicule!» lance le guide à une visiteuse distraite, tandis qu’elle déambule à travers les ossements de dinosaures. On ne peut pas vraiment lui reprocher d’être étourdie: le site de Tawachi, malgré la richesse de son contenu, n’est pour ainsi dire pas protégé. À peine a-t-on disposé quelques pierres en cercle autour de certains spécimens, comme l’énorme Jobaria tiguidensis, véritable diplodocus nigérien, dont les ossements saillent sur le sol.

Pour le moment, les guides de Tawachi — situé à environ 100 km d’Agadez — n’ont d’autre choix que de recouvrir de terre les ossements la «basse saison» venue, avant de les déterrer de nouveau lors de la reprise de la saison touristique. Pareille pratique ne saurait perdurer sans mettre en péril les fossiles, qui demeurent dans un étonnant état de préservation. Mais pour combien de temps encore? Car outre les intempéries, d’autres menaces planent sur ces fragiles reliques, dont certaines sont vieilles de 135 millions d’années.

Ainsi, lors de notre passage, l’automne dernier, un guide travaillant pour un voyagiste nigérien s’est amusé à déposer une vertèbre de plusieurs kilos sur son crâne, ce qu’une agente de voyages québécoise s’est empressée d’imiter… pour ramener une photo-souvenir. Bien qu’on puisse plaider l’ignorance dans le premier cas, on hésite entre le manque de jugement et la bêtise dans le second. Si une soi-disant professionnelle du voyage fait le pitre et manque de respect envers le vulnérable héritage paléontologique du Niger, qu’en sera-t-il du commun des touristes qu’elle y enverra?

Heureusement, l’espoir semble poindre aux portes du Ténéré, ce «désert des déserts». Mohamed Echika, maire de la commune d’Aderbisnat (de laquelle dépend Tawachi), travaille ferme pour que les sites fossilifères du Niger figurent sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Outre les fossiles, la région compte quantité d’autres traces préhistoriques, divers objets du néolithique et du paléolithique, d’étonnants témoignages d’art rupestre ainsi que des troncs d’arbres silicifiés.

Le maire Echika participe également au programme «Paléontologie et développement», qui bénéficie de fonds espagnols et qui porte sur «la recherche, l’étude et la gestion du patrimoine paléontologique de la région d’Agadez», précise Nicole Morais, ex-coopérante canadienne impliquée dans le dossier. «La formation du personnel nigérien constitue l’une des priorités de cette coopération, et le programme vise le développement de la sous-région de Tadibène par l’établissement d’un musée et par des interventions dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’environnement, entre autres», ajoute-t-elle.

Construit en collaboration avec le Museo Paleontológico de Elche, en Espagne, le musée de Tadibène sera «à la fois éducatif pour les Nigériens et instructif pour les étrangers», poursuit Nicole Morais. On songe également à aménager une sorte de jardin paléontologique, conjointement avec des donateurs américains, où les visiteurs découvriraient l’histoire des fossiles du Niger.

La construction du musée de Tadibène, qui coûtera 36 000 euros, devrait débuter en 2007, puisque la convention-cadre entre le gouvernement du Niger et le Museo de Elche vient d’être signée, en janvier dernier. C’est bien tant mieux: le Niger doit rapidement agir pour que ses exceptionnels sites préhistoriques soient préservés du soleil, de la poussière, des pillards et des touristes béotiens.

À voir aussi sur le Web: www.agadez.org, www.paulsereno.org, www.projectexploration.org.