Monde

Deux rêves d’Amérique

Les deux pays sont nés à la même époque. Et auraient pu être des frères siamois. Pourtant, en grandissant, ils sont devenus très différents ! Pourquoi ?

La grosse femme qui me précède dans la file porte un chandail de coton molletonné blanc orné du drapeau américain. Lorsqu’elle s’arrête devant le présentoir de marbre où repose la Déclaration d’indépendance, ses yeux s’éclairent. Elle contemple en silence la feuille jaunie, vieille de 231 ans, protégée par une vitre épaisse. La même expression de respect se lit sur le visage d’autres Américains qui défilent devant la relique. Au-dessus de nos têtes : un dôme soutenu par des colonnes de marbre. La salle d’exposition des Archives nationales de Washington a des allures de temple romain. Chaque jour, des centaines de personnes viennent rendre hommage au texte de Thomas Jefferson, qui a donné le coup d’envoi à la révolution américaine.

Pendant ce temps, le texte fondateur du Canada, la Constitution de 1867, s’empoussière dans une pièce éclairée au néon du parlement… britannique. Lorsqu’elle est venue à Ottawa, en 1982, pour y signer le rapatriement de la Constitution, la reine Élisabeth II n’a pas cru bon d’apporter l’original avec elle !

Le Canada et les États-Unis ont poussé leur premier cri presque en même temps. En 1607, une centaine d’Anglais en quête d’or débarquaient sur l’île de Jamestown, en Virginie. L’année suivante, Québec était fondée par Samuel de Champlain et ses 28 compagnons français. Mai marque le début des célébrations du 400e anniversaire de la colonisation des États-Unis. Jamestown, devenu site archéologique, sera au centre des festivités. Plus d’un million de visiteurs y sont attendus cet été. Québec célébrera l’an prochain.

Les deux pays font penser à des jumeaux séparés à la naissance. Ils ont tous deux été fondés dans la foi chrétienne. Ils portent les mêmes vêtements, mangent la même nourriture, conduisent les mêmes voitures, habitent le même genre de maisons. Seulement, l’un est devenu immensément riche, célèbre et puissant. L’autre mène une vie tranquille et confortable. Il est fasciné par le succès du frère américain, mais reste pantois devant son attachement aux armes à feu, son patriotisme, sa ferveur religieuse et son sens des affaires.

« Le fait que nous soyons proches géographiquement et culturellement rend nos différences plus intrigantes », dit Michael Adams, président de la maison de sondage torontoise Environics et auteur du best-seller Fire and Ice (Penguin, 2003), qui détaille ces distinctions. Dans Differences That Count (à paraître aux éditions Broadview Press), il met en relief le fossé des valeurs entre les deux pays à l’aide des résultats de sondages menés des deux côtés de la frontière de 1992 à 2004. Il révèle ainsi que 52 % des États-Uniens pensent que « le père de famille doit être le maître de la maison », contre 18 % des Canadiens. Quatre Américains sur dix considèrent qu’il est important de posséder des biens qui font l’envie des autres, alors qu’à peine le quart des Canadiens s’en préoccupent. Et trois fois plus d’Américains (23 %) que de Canadiens (8 %) sont en faveur de « l’usage de la force physique pour obtenir quelque chose qu’ils veulent vraiment ».

Pour mieux comprendre le jumeau américain, il faut fouiller dans son enfance. Les États-Unis ont deux moments fondateurs. Le premier, la colonisation, a semé la culture anglo-saxonne sur les rives d’un monde nouveau. Le deuxième, la guerre de l’Indépendance (1775-1783), a coupé le cordon avec la mère patrie et jeté les bases de la première république démocratique de l’histoire moderne. Ces épisodes cachent les clés qui expliquent certains traits de caractère du peuple qui a attribué à son pays le nom de tout un continent, l’Amérique.

L’une de ces clés se trouve dans la réserve du musée Archearium, ouvert à Jamestown il y a un an en vue du 400e anniversaire. Dans la grande salle s’alignent une dizaine de tables sur lesquelles des fragments de poterie, des outils de métal et des pièces d’armure rouillées attendent d’être analysés. La conservatrice, Beverly Straube, me montre, étendu sur une table, le squelette d’un des premiers colons de Jamestown. « Il est mort dans la jeune vingtaine, d’une balle dans la jambe. »

Beverly Straube et son équipe ont fait une des découvertes archéologiques les plus excitantes de l’histoire des États-Unis. En 1994, ils ont mis au jour la première construction anglaise en territoire américain : le fort en rondins construit par les colons. Il avait été bâti au bord de la rivière James, un mois après leur arrivée. « Ce fut une surprise totale. On croyait jusque-là que le fort avait été emporté par les eaux à cause de l’érosion de la rive », raconte la conservatrice. Les fouilles, encore inachevées, ont livré plus d’un million de pièces. L’histoire qu’elles racontent est celle de la naissance du capitalisme américain.

Le mélange d’audace, de confiance et de soif de s’enrichir qui a forgé l’esprit américain existait déjà chez les colons de Jamestown. Ces hommes n’avaient pas été envoyés par la Couronne, comme les Français de Québec, mais par une entreprise londonienne qui avait misé gros — 10 millions, en dollars d’aujourd’hui — sur un voyage incertain. « La priorité de ces colons était de rapporter des profits aux actionnaires », dit Beverly Straube. Les fouilles indiquent qu’ils ont tenté de toutes sortes de façons de rentabiliser leur aventure. Ils ont cherché, en vain, des gisements d’or, d’argent et de cuivre. Ils ont tenté de produire de la soie, sans succès. Ils ont même essayé d’exporter des fenêtres. « Il y avait alors une pénurie de vitres, à Londres, parce qu’on y manquait de bois pour faire chauffer le verre. Les colons, eux, étaient entourés de grands arbres », explique la conservatrice.

Cette tentative aussi a été un échec. Mais les colons n’ont pas baissé les bras. Jamestown a atteint la rentabilité 15 ans après ses débuts, grâce à la culture du tabac. Et la volonté tenace de faire des profits est restée plantée bien droit dans la psyché collective des États-Uniens. Au 19e siècle, le coton du Sud — récolté par des esclaves noirs jusqu’en 1865 — alimentait les usines de vêtements du Nord. Au tournant du 20e siècle, des fortunes colossales voyaient le jour : John D. Rockefeller dans le pétrole, Henry Ford dans l’automobile, Joseph Pulitzer dans la presse écrite. Et depuis 60 ans, la locomotive qui tire l’économie mondiale porte les couleurs des États-Unis.

Difficile pour un Canadien de saisir l’attachement d’un États-Unien pour sa patrie. Les deux ne vivent pas dans le même monde : les Canadiens ne sont pas citoyens du plus puissant empire de l’histoire, ils ne sont champions ni des Jeux olympiques d’été ni des prix Nobel (les États-Unis comptent plus de Nobel en physique, en chimie et en économie que tout autre pays) et leur unifolié n’a pas été planté sur la Lune. Surtout, ils ne sont pas habités par les mythes d’une guerre révolutionnaire, souligne l’historien Yvan Lamonde, de l’Université McGill. « Les États-Unis ont été le premier pays du continent américain à se battre pour son indépendance et à l’obtenir, en 1783. » Le premier domino de la série était tombé. Quelques années plus tard, Haïti, la Colombie, la Bolivie, le Mexique, l’Amérique centrale se sont embrasés, réclamant à leur tour la souveraineté. Le Canada est un des rares pays des Amériques à ne pas avoir son jour de l’indépendance (avec des départements français d’outre-mer et quelques îles-colonies, comme Aruba et les Bermudes).

En 1783, les États-Unis, formés de 13 États aux intérêts distincts, avaient la fragilité d’un château de cartes. Il fallait donc faire entrer l’image d’une nation forte et unie dans la tête et le cœur des Américains. « Les almanachs, les manuels scolaires et les journaux de l’époque ont fait de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution des textes sacrés. Et ont transformé les avocats et politiciens qui les avaient écrits en pères fondateurs », raconte François Furstenberg, qui enseigne l’histoire des États-Unis à l’Université de Montréal. Cet Américain de 34 ans aux longs favoris est l’auteur d’In the Name of the Father (Penguin, 2006), essai qui raconte comment George Washington, général des insurgés pendant la guerre de l’Indépendance et premier président des États-Unis, est devenu après sa mort, en 1799, le pilier du patriotisme américain.

Washington était un homme populaire, mais son premier biographe, Mason Locke Weems, en a fait un héros mythique. La vie de Washington, publiée en 1806, était une collection de demi-vérités et d’anecdotes fictives, affirme François Furstenberg. Le livre a été oublié, mais les mythes qu’il raconte ont traversé le temps. « Encore aujourd’hui, tous les enfants américains connaissent l’histoire du petit Washington qui, s’amusant avec sa hachette, coupe un très beau cerisier, explique le jeune historien. Son père, en colère, demande : “ Qui a coupé mon cerisier ? ” Washington répond : “ Je ne peux mentir, père, c’est moi ! ” » Ainsi, laisse sous-entendre l’histoire de Weems, George Washington avait dès l’enfance l’honnêteté et l’intégrité requises pour être président des États-Unis. Au Canada, John A. MacDonald, le premier homme à être élu premier ministre, n’a pas eu droit à un tel traitement !

Les États-Uniens apprennent tout jeunes à respecter leur drapeau et les patriotes de la révolution. Chaque jour, dans 43 États, les élèves des écoles publiques prononcent le serment d’allégeance à leur pays. Les attentats du 11 septembre 2001 ont agi sur l’esprit patriotique comme une décharge d’adrénaline. Certains jeunes n’ont pas hésité à mettre leur vie en péril au nom de la nation. C’est le cas de Jack McPherson, étudiant de 22 ans baraqué comme un joueur de football. Je le rencontre devant l’École de commerce de l’Université de Bowling Green, en Ohio. « Nous avions été attaqués et je ressentais le besoin de défendre mon pays. » En 2004, il a été envoyé en Irak, dans une unité du génie. Il fait oui de la tête lorsque je lui demande s’il a perdu des amis. « Je suis fier de ce que nous avons fait là-bas. Nous avons apporté la liberté aux Irakiens. » Il allume une cigarette d’un geste nerveux. « Le travail n’est pas parfait, mais au moins le méchant, Saddam Hussein, n’est plus là. »

Cette liberté dont parle Jack McPherson est celle que les pères fondateurs ont détaillée dans la Déclaration des droits, les 10 premiers amendements qui accompagnent la Constitution américaine. Cette charte permet aux citoyens de voter sans contrainte, de vénérer le dieu qu’ils désirent, d’exprimer leurs opinions sur la place publique. Les auteurs de la Charte canadienne des droits et libertés, ratifiée en 1982, se sont inspirés du texte américain, en rejetant toutefois un point controversé : le droit de porter une arme.

Ce droit est si bien ancré dans la culture américaine que la récente tuerie à l’Université Virginia Tech ne l’a pas remis en question. Quelques jours après le drame, l’opinion publique n’avait presque pas bougé à ce sujet. Plus de la moitié des Américains (55 %) s’opposaient à l’interdiction de la vente des armes de poing, tandis que 37 % y étaient favorables, révèle un sondage du Centre de recherche Pew. Aux États-Unis, 40 % des foyers ont au moins une arme à feu, indique le FBI. Et les gens qui en ont une ne sont pas tous des républicains du Sud, des campagnards ou des chasseurs. En avril, dans un débat télévisé opposant huit prétendants démocrates à la Maison-Blanche, cinq ont admis posséder au moins une arme à feu ! Par contre, les trois favoris, Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards, ont dit ne pas être armés.

La clé de cette culture se trouve dans le deuxième amendement de la Déclaration des droits : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, on ne doit pas porter atteinte au droit qu’a le peuple de posséder et de porter des armes. » La république n’avait que 13 ans quand cette phrase a été écrite, en 1789. Les politiciens craignaient alors que le président ne se prenne un jour pour le roi, que le peuple avait mis à la porte. Il fallait donc laisser aux citoyens la possibilité de renverser le gouvernement par les armes.

Jack Bauer, héros de la télésérie américaine 24 heures chrono, pourrait trouver tout l’arsenal nécessaire à ses missions au magasin Southern Gun World de Richmond, à trois heures de route de Virginia Tech. À la caisse, une affiche vante les mérites d’un étui à revolver qui permet de dégainer une seconde plus vite que les autres. « Une seconde qui pourrait vous sauver la vie », y lit-on.

La Virginie est un des États les plus permissifs en matière de port d’armes. Selon la loi en vigueur, on peut se balader, aller au restaurant, au centre commercial et même à la banque avec un revolver à la ceinture ! Pour en acheter un, il suffit d’avoir 21 ans et de présenter un permis de conduire valide de la Virginie, m’explique le vendeur, un Noir bedonnant, fin trentaine. « Mais je vous suggère de suivre un cours de maniement d’armes, histoire de ne pas vous tirer dans le pied. » Derrière lui est accrochée la version civile du M16, le fusil d’assaut des marines en Irak. À quoi sert une arme pareille ? Il réfléchit un instant. « Certains s’en servent pour chasser les marmottes. »

Avec le patriotisme et la culture des armes, c’est la religion qui marque le mieux les différences entre les jumeaux nord-américains. La foi fait partie intégrante de la vie de deux fois plus d’Américains (59 %) que de Canadiens (30 %), indique une étude menée en 2002 par le Centre de recherche Pew. L’an dernier, l’Institut Baylor d’études religieuses a tracé un portrait détaillé de la spiritualité des États-Uniens : près des trois quarts prient au moins une fois par semaine ; près de la moitié vont à l’église au moins une fois par mois ; et près du cinquième croient que Dieu favorise leur pays dans les affaires internationales !

À la différence du Québec, où l’Église catholique a longtemps régné, la religion aux États-Unis s’est développée comme une mosaïque de congrégations. C’est là l’héritage d’Anglais puritains, membres de sectes illégales dans leur pays, qui ont colonisé la région du Massachusetts en 1620. Treize ans plus tôt, les colons de Jamestown étaient venus chercher la richesse. Les nouveaux arrivants, eux, cherchaient la terre promise où ils pourraient vivre leur foi à leur façon. En peu de temps, d’autres puritains les ont rejoints. Chaque groupe a fondé son village autour de sa congrégation. Le ton était donné : les États-Unis seraient une nation de petites Églises autonomes.

Aujourd’hui, le pays est un grand marché des âmes. Les Églises ont adopté une attitude semblable à celle de l’entreprise privée, dit Michael Adams, de la maison de sondage Environics. « Pour attirer les fidèles, elles rivalisent d’ingéniosité et s’adaptent au goût du jour. » Cela explique, selon lui, pourquoi les baby-boomers américains ont continué de pratiquer leur religion dans les années 1960, malgré la libéralisation des moeurs en Occident.

La popularité des Églises aux États-Unis ne tient pas qu’au besoin de spiritualité, ajoute Michael Adams. « La société américaine est très mobile. On va étudier à New York, on trouve un emploi à Chicago, on est muté en banlieue d’Atlanta, où on ne connaît personne. L’église du quartier offre un réseau d’entraide. » C’est une famille instantanée.

J’en ai fait l’expérience à l’église méthodiste Foundry. Un dimanche matin, je me suis rendu seul dans ce vieux temple de pierre au cœur du quartier des ambassades de Washington. Avant que la messe débute, six personnes m’ont adressé la parole. « Bienvenue parmi nous », m’a lancé une élégante dame noire en me prenant la main. « Vous allez voir, le révérend est inspirant », m’a dit une autre femme dans la cinquantaine. Deux jolies blondes m’ont salué d’un sincère « Hi ! » accompagné d’un grand sourire. À la fin du service, ponctué par les chants des choristes en robe rouge, j’ai serré une dizaine de mains. Un jeune homme m’a demandé mon adresse courriel.

L’Église méthodiste unie est la principale confession protestante aux États-Unis, avec 8,5 millions de fidèles. Elle est ouverte à tous les points de vue sur les questions sociales, comme l’avortement et le mariage gai. Hillary Clinton est méthodiste. George W. Bush aussi…

C’est ce qui fascine dans la société américaine : on y trouve tout et son contraire. Ainsi, le pays le plus religieux d’Occident est aussi la Mecque du film porno. Le Ku Klux Klan est encore actif dans le Sud, mais un sénateur noir, Barack Obama, est candidat à la présidence. Il y a Bush, mais Michael Moore. Les multinationales du pétrole, mais Al Gore.

Le meilleur exemple se trouve peut-être à Provincetown, au bout de Cape Cod. C’est ici que les premiers puritains ont débarqué. Une tour de pierre de 80 m, érigée en 1910, rappelle leur passage. Le village n’est pourtant pas devenu un lieu de pèlerinage pour les chrétiens évangéliques. Dans la rue principale, les maisons décolorées par l’air salin arborent le drapeau arc-en-ciel de la fierté gaie. Les bars annoncent des spectacles de travestis. Une façon comme une autre de célébrer l’idée de liberté sur laquelle se sont construits les États-Unis.