Monde

La face cachée de la guerre

Qu’arrive-t-il aux soldats canadiens blessés en Afghanistan ? L’actualité a appris que 130 d’entre eux avaient été soignés à l’hôpital militaire américain de Landstuhl, en Allemagne. Visite exclusive d’un centre médical ultra-discret…

Le capitaine Patrick Lublink accueille tous les blessés québécois de la même manière. Ce Lavallois, pasteur dans l’Armée du Salut et aumônier des Forces canadiennes, s’approche de leur civière et leur dit quelques mots en français : « Bienvenue à l’hôpital de Landstuhl. Nous allons prendre soin de toi. Merci de tes services pour le Canada. Que Dieu te bénisse. On se verra plus tard. »

Patrick Lublink tient à les appeler par leur prénom plutôt que par leur grade. « Ça les touche, dit-il. On voit une lueur dans leurs yeux. » Quand ils sont capables de les ouvrir. Mais l’aumônier parle à tous, y compris à ceux que les médecins maintiennent dans le coma pour atténuer leur souffrance. C’était le cas de deux des trois soldats du Royal 22e Régiment qu’un avion militaire américain a ramenés de Kaboul quelques jours avant mon passage, en novembre dernier. Grièvement blessés par un engin explosif artisanal. Pas sûr qu’ils aient compris qu’ils étaient en Allemagne.

Fondé en 1952 — en pleine guerre froide — par l’armée américaine, Landstuhl est le plus grand hôpital militaire américain à l’extérieur des États-Unis : 188 lits, huit salles d’opération, 18 lits de soins intensifs. Il suffit de parcourir ses pavillons, de longs bâtiments préfabriqués alignés côte à côte, pour comprendre que c’est un hôpital comme les autres. Sauf qu’ici les couloirs sont si aseptisés qu’ils ne dégagent aucune odeur. Sauf qu’ici la guerre s’est invitée.

L’établissement se trouve au cœur d’une forêt de l’ouest de l’Allemagne, à une heure de Francfort, mais on pourrait être aux États-Unis. Les guichets automatiques, comme les téléphones publics, sont américains. Même chose pour les plats servis à la cafétéria, qu’on paie en dollars.

Depuis le début de la « guerre contre la terreur », en 2001, cet hôpital a accueilli quelque 800 blessés en provenance de l’Afghanistan et 8 500 de l’Irak. Il s’agit pour la plupart d’Américains, mais on y soigne également des soldats alliés. On y accueille aussi des malades des autres bases militaires américaines en Europe.

Depuis janvier 2006, plus de 130 Canadiens y ont été soignés. Hormis une vingtaine de militaires qui ont récupéré en moins de 10 jours, c’est-à-dire assez rapidement pour retourner en Afghanistan, ils ont tous été rapatriés. Le séjour moyen d’un blessé canadien à Landstuhl est de cinq jours, celui d’un blessé américain, de trois jours. Question de transport : les États-Unis disposent d’appareils permettant de rapatrier leurs soldats toutes les 48 heures ; le Canada évacue les siens « au besoin ».

C’est le boulot de Christine Cloutier, infirmière de bord et capitaine de corvette originaire de Québec. Elle porte des lunettes dont la monture multicolore apporte une touche de fantaisie à son uniforme intégralement vert. À 45 ans, elle a déjà accumulé 3 000 heures de vol. « J’ai passé toute ma vie à faire des évacuations médicales », dit-elle.

Lorsque les blessés québécois l’aperçoivent, ils se disent heureux de voir un uniforme canadien. Ils ne parlent pas facilement, mais une fois qu’on a fait leur toilette et qu’ils se sont reposés, ils sont prêts à se confier. Leurs réactions sont très variées, dit Christine Cloutier. « La plupart font les braves. Quelques-uns pleurent. Certains sont contents d’avoir échappé à la mort. D’autres se sentent coupables d’avoir survécu. D’autres encore sont frustrés de ne plus être là-bas et voudraient y retourner le plus vite possible. À d’autres, il faut avouer : “Tu n’y retourneras pas.” »

C’est difficile à dire. Comme il est difficile de tenir le combiné du téléphone pour un blessé qui ne peut plus utiliser ses mains et qui doit expliquer la situation à sa femme. Un soldat a déjà demandé à Christine Cloutier de prévenir la sienne : « Je ne peux pas lui dire que je me suis fait tirer dessus, elle va m’engueuler ! » Certaines situations prêtent à sourire. Mais pas toutes. Lorsqu’on demande à Christine Cloutier si un cas l’a marquée plus particulièrement, elle se tait. L’émotion l’étreint. Tout juste réussit-elle à glisser : « Je ne peux pas en parler. » Elle se lève un peu brusquement, revient quelques minutes plus tard, s’excuse. « Je ne suis pas PTSD, dit-elle. Je suis rien que fatiguée. » « PTSD » pour post-traumatic stress disorder, ou trouble de stress post-traumatique, un risque du métier, un danger qui guette les militaires ayant vécu une expérience traumatisante. Mais Christine Cloutier est « rien que fatiguée ».

Elle peut compter sur le soutien du Dr Marc Dauphin, réserviste de 54 ans qui a été urgentologue à Sherbrooke. « Les urgences des centres-villes, c’est ce qui se rapproche le plus de la guerre, dit-il. Pour le personnel, c’est la même adrénaline, le même stress. Mais les blessures ne sont pas les mêmes. Elles sont épouvantables. » Car les blessés de guerre souffrent, disent les chirurgiens avec pudeur, de « perturbations anatomiques majeures ».

En service à Landstuhl, le Dr Dauphin n’opère pas, mais fait partie de l’administration. Il veille à ce que les pratiques canadiennes, parfois plus sévères que les normes américaines, soient respectées. Pour éviter les risques de maladie des caissons (accident de dépressurisation), par exemple, le Commandement aérien canadien exige qu’un blessé qui doit prendre l’avion ait un taux d’hémoglobine supérieur à 8 g par décilitre de sang (ce taux est d’environ 12 g par décilitre chez une personne normale). Les Américains autoriseraient son déplacement à partir de sept grammes par décilitre.

C’est loin d’être un détail, parce que les blessés passent beaucoup de temps dans les airs. Il faut d’abord faire le trajet de Kandahar à Bagram (près de Kaboul, dans le nord). Il faut huit heures de plus pour gagner Landstuhl. Et encore huit pour atteindre Montréal ou Toronto. Mais les blessés se rétabliront plus vite près des leurs.

Il importe de ne pas refermer les plaies entre deux interventions. C’est la meilleure façon de prévenir le syndrome compartimental, qui peut avoir de graves conséquences. Lorsque le compartiment d’un muscle enfle en raison de la dépressurisation relative qui se produit en altitude, il exerce une pression sur la membrane fibreuse qui l’enferme, le fascia, qu’il faut donc inciser. Cela vaut aussi en cas de traumatisme crânien. Si le cerveau gagne en volume, il y a risque d’œdème. On doit donc pratiquer un trou dans la boîte crânienne. D’abord recouvert par la peau, il sera ultérieurement refermé au moyen d’une plaque.

Malgré les apparences, on est loin du Moyen Âge. Lorsqu’un blessé arrive à Landstuhl, son dossier médical a déjà été transmis par courriel, y compris les radiographies et tomodensitogrammes faits en Irak ou en Afghanistan. Il s’agit parfois de centaines de fichiers ! Lorsque le Dr Brian Lein a mis les pieds pour la première fois à Landstuhl, en 1993, à l’époque de l’intervention américaine en Somalie, les blessés arrivaient sans dossier digne de ce nom : les chirurgiens qui les avaient opérés une première fois sur le terrain se servaient de marqueurs pour gribouiller l’essentiel sur leur front ! Certains avaient attendu jusqu’à trois jours avant d’être transportés jusqu’à Landstuhl. Aujourd’hui, l’évacuation se fait beaucoup plus rapidement, notamment parce que les cas les plus graves sont accompagnés par des intensivistes.

« On a fait d’énormes progrès, dit le colonel Lein, commandant de l’hôpital de Landstuhl. On réussit maintenant à sauver des vies qu’on n’aurait pas pu sauver il y a 15 ans. Si un blessé arrive à Landstuhl, il a 99 % de chances de survivre. Nous avons le plus faible taux de mortalité des blessés de guerre de toute l’histoire. » En 2004, le New England Journal of Medicine estimait que plus de 90 % des Américains blessés en Irak survivraient à leurs blessures, comparativement à 76 % et à 70 % pendant la guerre du Viêt Nam et la Deuxième Guerre mondiale.

Les premiers soins ont été améliorés à tous les niveaux. Les soldats savent, en principe du moins, poser un garrot et même arrêter les hémorragies en répandant sur la blessure une poudre contenant de la zéolithe, minéral qui fait coaguler le sang. Les militaires sont en outre accompagnés d’adjoints médicaux capables, par exemple, d’installer une perfusion ou d’injecter de l’atropine, un médicament stimulant le rythme cardiaque. Et tous sont conscients qu’il est crucial d’intervenir dès la première heure, qui peut décider de la vie ou de la mort du blessé.

Les chirurgiens travaillent de plus en plus près de la ligne de front — dans la mesure où on peut encore parler de front. Ils sont parfois à une vingtaine de minutes à peine de « l’action », selon le capitaine de vaisseau Miguel Cubano, chirurgien portoricain. Et, différence importante si on pense à une série télévisée comme M*A*S*H, dont l’action se déroule pendant la guerre de Corée, les équipes médicales comportent désormais des spécialistes, qui, dans les années 1950, stationnaient loin derrière.

Sur le terrain, l’approche a changé. Au début des années 1990, il n’était pas rare qu’un blessé passe 12 heures en salle d’opération. Trois chirurgiens pouvaient opérer simultanément un polytraumatisé, par exemple à la tête, au torse et à une jambe. Mais la température du corps baissait trop rapidement, et les risques d’hypothermie grave, qui provoque ou accompagne — la science n’a pas encore tranché — des problèmes de coagulation, étaient importants. Les décès par hémorragie, principale cause de mortalité en salle d’opération, étaient plus nombreux. Aujourd’hui, les chirurgiens en poste en Afghanistan ou en Irak ne jurent que par le damage control. En bon français : on limite les dégâts. On pose des attelles. On « agrafe » un intestin perforé en amont et en aval de la blessure. On stabilise. Et on évacue.

La médecine a aussi fait des progrès, particulièrement dans le traitement des victimes de brûlures. Auparavant, une personne dont le corps était brûlé à plus de 20 % avait peu de chances de survivre. Aujourd’hui, les médecins réussissent à sauver de grands brûlés, dont le corps est couvert à 90 % de brûlures. Sauver un blessé pour le condamner à des handicaps multiples soulève-t-il une question de déontologie ? Pas aux yeux du colonel Stephen Flaherty, responsable du Service de traumatologie : « Notre boulot consiste à sauver des vies. Point à la ligne. »

Vu la gravité des blessures physiques, les troubles de santé mentale ne sont pas toujours la priorité « numéro un ». Pourtant, la chaîne CBS rapportait, en novembre, que 6 256 anciens combattants américains (sur 1,6 million) s’étaient suicidés à leur retour aux États-Unis, en 2005, un taux nettement plus élevé que dans la population en général.

À Landstuhl, tous les patients en provenance d’Irak ou d’Afghanistan doivent répondre à un questionnaire visant à déterminer s’ils ont subi une commotion cérébrale. Les lésions au cerveau provoquées par les réverbérations des explosions peuvent en effet être à la source de dépression ou d’anxiété.

Les patients qui souffrent de dépression ou d’anxiété ne s’en ouvrent pas facilement : ils craignent d’être considérés comme faibles et redoutent que cela ne nuise à leur carrière. Mais lorsqu’ils finissent par se confier, ils parlent de leurs cauchemars, de flash-back qui les condamnent à se remémorer et à revivre leur traumatisme. Ils s’enfoncent dans une dépression profonde et seront difficiles à traiter. Le New York Time a cité une étude de chercheurs des universités Harvard et Columbia indiquant que les soins psychiatriques coûteraient 14 milliards de dollars américains au cours des 20 prochaines années.

Le problème des soldats est aggravé par la durée de leurs affectations, qui se prolongent. Au début de la guerre, les Américains étaient envoyés pour un an en Irak ; ils y restent désormais 15 mois. Les Canadiens affectés en Afghanistan pouvaient s’attendre à y passer six mois ; ils y restent maintenant jusqu’à neuf mois. « C’est dur pour les soldats et leur famille, peut-être surtout pour les familles », explique le lieutenant-colonel américain Gary Southwell, psychologue clinicien et neuropsychologue. Les conjoints restés aux États-Unis menacent de divorcer, de partir avec les enfants. La pression est énorme. « Ceux qui enchaînent les affectations risquent fort de s’épuiser. »

Leurs drames finissent par peser sur le personnel. Celui-ci bénéficie d’une technologie dernier cri pour assurer le suivi des cas les plus difficiles. Quand je suis passé à Landstuhl, des chirurgiens participaient justement à une visioconférence avec des collègues aux États-Unis, en Irak et en Afghanistan, afin de faire le point sur certains patients. Mais l’arrivée incessante de blessés, qu’on rapatrie trois fois sur quatre aux États-Unis avant qu’ils soient tout à fait rétablis, risque d’entraîner ce qu’on appelle là-bas de la compassion fatigue, l’épuisement et la dépression qui guettent les personnes qui, à force d’aider ceux qui souffrent, finissent par avoir besoin d’aide elles-mêmes.

L’aumônier Patrick Lublink assimile son travail auprès des soldats blessés à celui d’un « prêtre de rue ». « Je suis à l’écoute de leur détresse, précise-t-il. Je cherche, dans le ton de leur voix, s’il y a du désespoir. » Mais il est aussi là pour les aider à décompresser. Dès que ça commence à aller mieux, il les emmène en promenade dans sa Ford noire de location, parfois jusqu’en France, à une quarantaine de kilomètres de là. Ils y mettent les pieds comme des touristes, comme des civils, des Québécois ordinaires, s’étonnant de constater que, soudainement, « tout est en français ». Comme chez eux. Encore quelques heures d’avion, et ils y seront.