Monde

Pendant ce temps à Tbilissi

Ils écoutent Joe Dassin, lisent Camus, Saint-Exupéry, Houellebecq. Ce sont les 1500 Géorgiens qui, chaque année, se mettent au français. À 3 000 km de Paris.

Si j’ai pu me balader dans les rues de Tbilissi, c’est grâce à Irma Inaridze, ma guide francophone, ma logeuse et mon salut en Géorgie, où je n’arrive même pas à déchiffrer un nom de rue. Chaque lettre de l’alphabet géorgien est un mystère en soi.

Ce que j’allais chercher en Géorgie, j’en avais une vague idée, jusqu’à ce qu’Irma, petit bout de femme inépuisable dans la belle trentaine, me fasse découvrir une ville qui pourrait être celle des poètes oubliés. Une fois qu’on a quitté son aéroport tout neuf et les quelques boulevards qui ont l’air d’en faire une capitale moderne, Tbilissi se révèle dans tout son charme suranné. Des rues impraticables et défoncées, bordées de maisons fourbues pour cause d’âge et de pauvreté, mais auxquelles s’accrochent encore des balcons souvent exubérants. Et beaucoup de cordes à linge.

C’est dans cette ville qu’en 1996 Bernard Pivot avait réuni autour de lui, pour l’émission Bouillon de culture, une brochette de Géorgiens francophones. Il en existe encore, j’en ai rencontré. Grâce à Irma, bien sûr.

On est allés, par exemple, chez Georges Ekizachvili. Pour monter chez lui, dans son vieil immeuble du centre-ville, il faut mettre des sous dans une espèce de tirelire fixée à la paroi d’une cage en métal déglinguée qui se prend pour un ascenseur. Payant, par-dessus le marché ! Une fois le tarif acquitté, la cage se met à grincer, à se secouer, à monter peut-être. Eh oui, ça montait, car nous voilà, Irma et moi, au troisième étage. Georges est là, théâtral, déjà intarissable, prêt à raconter sa vie et mille autres merveilles… ou misères. Avec sa tête à la Picasso, on pourrait le prendre pour un peintre, mais il est traducteur, francophile, poète, pauvre, rêveur, pas tout à fait raisonnable, attachant, inoubliable. Un pur morceau de Géorgie.

Dans sa tanière d’homme solitaire, minuscule trois-pièces un peu bordélique, Georges ne voit plus le fauteuil cassé et renversé qui traîne dans un coin parmi d’autres objets abandonnés à leur sort. Le monde peut bien se perdre autour de lui, Georges n’écoute que les oiseaux qui viennent lui raconter des histoires à sa fenêtre, se tape 20 cafés turcs par jour et parle à ses amis dont les photos sont agrafées au mur de sa cuisinette. Ils se nomment Camus, Beckett, Sartre, Houellebecq, Saint-Exupéry, entre autres, tous traduits en géorgien grâce à lui. Le premier d’entre eux, dans le temps et l’affection, c’est Albert Camus, qu’il commence à traduire en 1964, à l’âge de 21 ans. « Je parle à mes auteurs, je leur pose des questions. Regardez Camus, là, avec son index pointé sur moi. Quand je suis à ma table, en train de traduire, il me dit : “Georges, attention !” »

Avec ses dizaines de livres traduits et son boulot de professeur de littérature à l’université, Georges gagne à peine de quoi vivre : 400 laris par mois (300 dollars). « Pour mes traductions, je reçois trois fois zéro. Ma version du Petit Prince s’est vendue à 5 000 exemplaires et j’ai reçu… peut-être 200 laris. On vit quand même, on se défend. C’est un miracle. »

On se demande aussi par quel miracle on peut encore rencontrer, dans la capitale de la Géorgie et ailleurs dans le pays, des gens qui pratiquent la langue de Molière. « C’est un mystère », me dit Vincent Julien, jeune Français qui coordonne les cours de langue au Centre culturel Alexandre-Dumas, qui relève de l’ambassade de France à Tbilissi. « Je pense que, pour apprendre le français ici, il faut être plus poète qu’autre chose. Il n’y a pas de débouchés pour le français. » Encore la poésie ! Et ce n’est pas vraiment un débouché, Georges en sait quelque chose.

Tout de même, le Centre culturel arrive à recruter 300 étudiants par session pour ses cours de français, à raison de cinq sessions par année. « Et ce sont des jeunes filles à 95 % », précise Vincent Julien. Pourquoi des filles ? « Parce qu’elles ont besoin de sortir du milieu familial, m’explique-t-il, un milieu très traditionnel, religieux, scrutateur. Le français permet à ces jeunes femmes de fréquenter une sorte de club autour d’une langue qu’elles trouvent belle. » Une langue qu’elles ont pu commencer à aimer grâce aux chansons de Joe Dassin, qui font un malheur en Géorgie. En Russie aussi, d’ailleurs. La francophonie a une dette envers Joe Dassin dans ce coin du monde.

À deux pas du Centre culturel, la médiathèque française, où m’entraîne Irma, fête cette année ses 10 ans d’existence. C’est, me dit-on, la plus belle bibliothèque-médiathèque étrangère de Tbilissi, plus fréquentée — avec ses 1 200 abonnés — que celles du British Council et du Goethe-Institut. Cocorico ! C’est vrai qu’elle est belle, et bien garnie en plus, avec ses quelque 17 000 livres, périodiques, vidéos, CD, DVD et cassettes. La France n’a pas lésiné en Géorgie. Une vieille histoire d’amour entre les deux pays, une tradition.

Pour Tamar Khosrouachvili, directrice de la médiathèque, la francophilie géorgienne apparaît comme un paradoxe plutôt qu’un mystère. « Le français ne vient qu’au quatrième rang en tant que langue étrangère ici, après le russe, l’anglais et l’allemand. Mais beaucoup de Géorgiens sont francophiles, même s’ils ne connaissent pas la langue française. Ils lisent les auteurs français en traduction. Proust, Giono, Gracq, par exemple, sont lus en russe. » Et comme les jeunes Géorgiens boudent la langue de Poutine, qu’ils ne sont plus obligés d’apprendre à l’école, les versions en géorgien se multiplient, grâce entre autres au programme de traduction du Centre culturel français.

Quant à ceux qui lisent les auteurs français dans le texte, ils appartiennent à une « élite culturelle ». L’expression est de Mzaro Dokhtourichvili, professeure d’université en études romanes, à laquelle Irma a donné rendez-vous pour moi chez Prospero, sympathique café-librairie anglophone, blotti dans une arrière-cour du grand boulevard Roustaveli, au centre de la capitale.

Cette dame distinguée, à la chevelure argentée, était présente sur le plateau de Pivot en 1996 et parle un français aussi élégant que sa tenue. À l’Université Ilia Tchavtchavadze, où elle enseigne, l’anglais et l’allemand ont la préférence des étudiants. « L’anglais, c’est une nécessité, c’est pragmatique. Quant à l’allemand, c’est une tradition en Géorgie. Les Allemands sont très présents ici. Je viens d’un village, à 30 km de Tbilissi, où, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, presque la moitié de la population était d’origine allemande. »

Le français arrive à conserver un certain attrait malgré un fait qui étonne et scandalise mes interlocuteurs géorgiens : les entreprises françaises installées en Géorgie, telles que la Société Générale (secteur bancaire), ont l’anglais comme langue de travail. Mais il y a encore plus déplorable, aux yeux de Mzaro Dokhtourichvili : « Nous formons des traducteurs-interprètes, mais chaque fois qu’une délégation française ou francophone arrive ici, nous nous faisons dire : tout le monde parle bien l’anglais dans le gouvernement géorgien, alors nous allons parler anglais. Ce genre de choses sape la motivation de nos étudiants. » Ici, pas de cocorico !

L’avenir du français, à ses yeux, passe par le plurilinguisme. « Mes étudiants ont tous fait de l’anglais, et ensuite, ils se sont mis au français. Ils reconnaissent la nécessité de maîtriser plusieurs langues européennes et ils aiment le français. Ils peuvent avoir en France une formation de bon niveau qui leur coûtera seulement 600 euros par an, ce qui est nettement moins cher qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, où ça coûte les yeux de la tête. » Des programmes d’échanges existent entre les universités françaises et géorgiennes.

Le contact avec la France et la langue française est une réalité quotidienne pour Irma, qui, dans sa cuisine ou sa vieille Renault, écoute Radio France Internationale (RFI), qui diffuse à Tbilissi. Parmi ses diverses activités de travailleuse autonome, elle fait partie de l’Accueil paysan, un réseau français qui permet de loger chez l’habitant. Chez Irma, le confort est rudimentaire, mais, comme ailleurs en Géorgie, le pain est bon et le cœur est grand.