Monde

Un labo nommé Berlin

Alors que l’Allemagne donne à la droite un mandat pour sortir le pays de la récession, sa capitale demeure un lieu d’expérimentation qui attire la jeunesse du monde entier !

Combien de villes dans le monde sont assez fantaisistes pour avoir une pizzeria « canadienne » ? Chez Ron Telesky, dans le quartier de Kreuzberg, il y a un canot sur la terrasse. Les clients s’y assoient pour déguster une part de Jacques Cartier (jambon, olives, roquette) ou de Wayne Gretzky (feta, salami, ail caramélisé). « C’est Ron qui a eu l’idée d’ouvrir cet endroit », lance le patron, Ole Schnack, en pointant la tête d’orignal au mur. Le sympathique trentenaire fabule, bien sûr, mais la clientèle adore cette histoire.


Le pizzeria Ron Telesky, dans le quartier Kreuzberg

Ah, Berlin ! Imaginative, frondeuse, libertaire : la capitale allemande chérit son mythe. Elle le surpasse aussi. On peut vivre en douceur dans cette courtepointe de 95 quartiers très divers. Et respirer : les 3,4 millions de Berlinois habitent un territoire grand comme huit Paris !

Comment décrire l’air de liberté qui souffle sur cette cité zen ? C’est arrivé il y a 20 ans. Comme une étoile au fond d’un siècle noir. Après avoir subi la dictature, la guerre et la division, Berlin a enfin vu poindre un espoir. Le 9 novembre 1989, des milliers de citoyens de l’Est se groupaient au pied du Mur. Tout l’été, ils avaient manifesté pour la liberté… Ce soir-là, ils ont réclamé le passage avec tant de conviction que les soldats, laissés sans consignes claires, ont fini par ouvrir les portails menant à l’Ouest. Les jours suivants, en pleurant de joie, les Berlinois ont mis la pioche dans les 160 km de béton qui fendaient la ville. La « révolution pacifique » était en marche.

En 1995, je vivais ma petite révolution à moi en débarquant dans la métropole pour un séjour d’études. La ville filmée par Wim Wenders dans Les ailes du désir avait déjà bien changé. Cinq ans après la réunification, elle gérait 1 000 chantiers en calculant frénétiquement la note. Dans ma chambre du quartier de Neukölln, tout juste à l’ouest du Mur disparu, je me salissais les mains matin et soir à alimenter l’antique poêle à charbon en céramique. Celui-ci a aujourd’hui été remplacé par un interrupteur électrique, m’a-t-on dit. C’est mieux pour la nature. Mais on n’a plus le romantisme noir qu’on avait !

Aujourd’hui, les Berlinois vont pédaler le dimanche dans l’ancienne zone de la mort, le no man’s land du Mur ayant fait place à une piste cyclable. La capitale de l’Allemagne réunifiée a rebâti ses places, reconnecté ses trains urbains, embauché des architectes de renom. Des gratte-ciel ont poussé dans le désert de Potsdamer Platz. Hauptbahnhof est devenue une gare toute en lumière, qui accueille les voyageurs avec un énorme Willkommen in Berlin affiché par une entreprise bien implantée là-bas : Bombardier ! C’est une ville à la fierté renouvelée qu’on admire depuis la coupole de verre construite par sir Norman Foster au-dessus du parlement allemand, splendide coquillage à la spirale translucide. Les touristes se passent le mot. Le nombre de nuitées – 17,8 millions en 2008 – a plus que doublé en 15 ans.


Autrefois à l’est, Alexandersplatz a conservé son allure soviétique

« Depuis la chute du Mur, Berlin a acquis une nouvelle conscience d’elle-même, constate Noa Lerner, 44 ans, entrepreneure en tourisme. Bâtie sur la frontière entre l’Est et l’Ouest, elle est redevenue le cœur de l’Europe. » Et ce cœur semble battre plus fort que jamais. De jeunes arbres poussent devant les façades ravalées aux couleurs bonbons. En juin, quand fleurissent les tilleuls, l’air est si sucré qu’il vous parfume jusqu’aux pensées… Et dans certains quartiers piaillent toute une génération de bambins. « On sent un net baby-boom », confirme Sirka Duewelt, éducatrice en garderie, qui élève dans Kreuzberg une ravissante Amelie de trois ans.

Ce vendredi soir, des effluves de viande grillée flottent au-dessus du quartier de Prenzlauer Berg. D’innombrables barbecues parsèment le parc public Falkplatz, où des pique-niqueurs réjouis se grillent une p’tite saucisse en sirotant une bière. Un plaisir d’été que les gens s’offrent souvent – en toute légalité. Pour mon amie Carola David, qui m’y a invitée, cet ancien quartier ouvrier de l’Est a longtemps été aussi exotique que le bout du monde. « C’est comme la tour de la télévision, dit la Berlinoise de 42 ans. Avant la chute du Mur, je ne la remarquais jamais ; elle était à l’Est, donc inaccessible. Elle faisait tout de même 368 m ! Aujourd’hui, elle me sert souvent de repère dans la ville. »

À l’heure où les noctambules déambulent, nous passons par la rue Tor­strasse, dans le quartier branché de Mitte. Au Kaffee Burger, club au charme très années 1970, une pop slave tambourine à en détapisser les murs. La « disco russe » bat son plein, dirigée par Wladimir Kaminer, un expatrié de la communauté juive de Moscou (voir l’encadré, p. 46). En 2000, l’écrivain faisait un tabac avec Russendisko, recueil de nouvelles traitant avec humour de son émigration. Il semble séduire autant comme DJ.

« Cette ville est un laboratoire. On peut tout y faire, du design très établi au graffiti à peine légal », badine Ares Kalan­dides, 44 ans. Né à Athènes, cet urbaniste est arrivé à Berlin… le 11 novembre 1989. Il n’aurait pas pu mieux tomber. En déboulonnant les élites, la chute du Mur a provoqué un brassage social propice à l’éclosion des talents, croit-il. Une personne active sur dix y travaille dans l’économie créative – et ce taux est en croissance. Aujourd’hui, l’immigrant dirige Create Berlin, collectif de designers de divers domaines, et brasse des affaires jusqu’en Colombie avec sa société de design de l’espace public Inpolis, sise dans une modeste cour intérieure de Prenzlauer Berg. « Ici, les gens ne nous jugent pas sur l’élégance ou le prestige. Sinon, mon entreprise serait à la poubelle ! Ce que nous vendons par notre design, c’est notre art de vivre. Berlin est devenue une marque. » En 2006, l’Unesco attribuait à la métropole le titre de Ville du design, comme à Montréal. Les deux cités ont d’ailleurs collaboré cet été à un concours d’affiches.

« Berlin est un endroit où il y a de la place pour rêver. Pas des rêves de luxe. Des rêves à 99 cents », dit Geneviève Schetagne, 28 ans, Montréalaise qui a suivi là-bas son Allemand de mari. Hormis quelques contrats avec le festival Berlinale, cette diplômée en cinéma n’a pas trouvé d’emploi. Alors elle a lancé sa collection de chapeaux, Mon Bibi. Une activité qui l’allume, à défaut de la faire vivre pour l’instant.

Tout près de la célèbre porte de Brandebourg flotte le drapeau fleurdelisé du Bureau du Québec à Berlin. Jadis, les Québécois montaient à Paris pour se secouer les idées. De nos jours ? Beaucoup viennent ici. Les créateurs, surtout.

« Les gens disent souvent que Berlin est excitante. Moi, je la trouve surtout confortable, un peu comme Montréal », nuance Cynthia Girard, dans son studio de Künstlerhaus Bethanien. L’artiste de 38 ans a séjourné un an dans cette résidence de création de Kreuzberg, où elle a présenté Tous les oiseaux sont ici, une installation théâtrale avec des œufs géants faits de matériaux récupérés. « Si des artistes de partout viennent ici, c’est parce qu’on peut y vivre avec peu. Les logements et les ateliers sont bon marché. Mais les grandes galeries se trouvent plutôt à Francfort ou à Munich. »

Pauvre, mais sexy ! C’est ainsi que le maire de Berlin, Klaus Wowereit, décrit sa ville, dont le taux de chômage atteint actuellement 14 %.

« Berlin est la métropole la plus pauvre d’Europe de l’Ouest. Elle n’a pas d’industrie, pas de grand secteur des services, et la réunification a vidé les caisses », observe Thomas Risse, professeur de relations internationales à l’Université libre de Berlin. Quant à ses résidants, ils balancent toujours entre une fierté démesurée et un impitoyable complexe d’infé­riorité. « Leur club de football, Hertha, gagne une partie et il se fait sacrer à l’avance champion d’Allemagne. Il en perd une et il se fait traiter de pourri ! » dit avec humour ce natif de la région du Rhin.

Au début de 2009, Thomas Risse a tenu dans sa ville un colloque inter­national pour souligner les 20 ans de la chute du Mur. Histoire de réfléchir à l’avenir de l’Europe sur l’échiquier mondial, au moment où s’achève l’ère post-guerre froide. Parce que Berlin possède une histoire politique chargée, elle pourrait devenir un lieu où l’on examine les défis de l’heure, comme la crise économique. Elle compte déjà plus de groupes de réflexion que Londres ou Paris. Reste à tirer parti de ces atouts. « En matière de culture, de médias et de sciences, Berlin vibre. Mais la ville reste trop centrée sur elle-même », déplore le spécialiste.

Le vendredi, le marché turc bat son plein dans Kreuzberg, la « petite Istan­bul ». Bottes de menthe et pâtisseries exotiques s’envolent entre des mains multicolores. Derrière le rideau mouvant des saules pleureurs, un vieillard coiffé d’un fez jette des miettes de pain plat aux cygnes du Landwehrkanal. Un vrai Berlinois : ici, 25,7 % des habitants sont venus d’ailleurs. De Pologne, de Serbie et, surtout, de Turquie. On évalue à environ 200 000 le nombre de personnes originaires de la péninsule anatolienne.

Tulay Conskunyurek, Berlinoise aux yeux de biche, montre un profond attachement à cette ville où elle est née d’un couple d’immigrants turcs, il y a 33 ans. Malgré cela, elle rêve de rentrer au pays de ses ancêtres. « À l’époque de mes parents, la vie à Berlin était bonne, dit-elle. J’avais tout ce que je désirais. Maintenant, je ne peux presque rien offrir à mon fils et à ma fille. » Les Turcs travaillaient depuis longtemps à Berlin-Ouest quand le Mur leur est tombé sur la tête : les Allemands de l’Est sont arrivés en masse sur le marché de l’emploi. La jeune femme, comme d’autres, a perdu son boulot de caissière au supermarché Aldi. Depuis, tout va de mal en pis, dit-elle, découragée par la hausse des prix. Elle n’hésite pas à confesser qu’elle s’ennuie du Mur.

Si la réunification a posé quelques problèmes de cohabitation, la capitale allemande montre depuis longtemps une rare ouverture aux autres cultures. La preuve : l’Université libre de Berlin donnait des cours d’études québécoises ! Passionné de la francophonie d’Amérique depuis l’Expo 67, Peter Klaus, aujourd’hui à la retraite, invitait dans ses séminaires des écrivains aussi majeurs que Gaston Miron. Et oui, il s’y présentait des étudiants. « Berlin possède une nature ouverte sur le monde parce qu’elle a toujours été une ville d’immigration. Au début du 18e siècle, un habitant sur cinq était un huguenot venu de France », rappelle-t-il. Lui-même rêve encore de créer une école réunissant des intellectuels montréalais et berlinois autour d’enjeux divers.

De la terrasse du restaurant italien de l’université, où nous nous régalons de daurade, on voit luire le dôme argenté de la nouvelle Bibliothèque philologique. Édifiée en 2005 à l’image d’un cerveau, cette construction ingénieuse réunit tous les fonds de littérature – québécoise comprise. Dire que du temps où je fréquentais les allées boisées du quartier de Dahlem, les bouquins sommeillaient dans un local poussiéreux, classés selon un système de petits cartons.

Cette ville change encore. Mais elle ne perd rien de son troublant pouvoir d’attrac­tion. Que chantait Marlene Dietrich déjà, de sa belle voix grave ? « Ich hab’ noch einen Koffer in Berlin… » Comme elle, nous sommes nombreux à y avoir laissé une valise. On revient toujours à Berlin.


Une exposition en plein air fête les 20 ans de la chute du mur.