Monde

Berlin, là où il fait bon vivre

Il y a 20 ans s’écroulait le mur de Berlin. Délivrée de son carcan de béton, la métropole allemande s’est peu à peu relevée. Elle a ressoudé son territoire divisé, ravalé ses façades, reverdi ses cours… Aujourd’hui, elle assume pleinement son statut de grande capitale européenne. Sans rien renier de son naturel fou braque !

La tour de télévision a poussé à l’est du mur, dans le quartier central de Mitte, vers la fin des années 1960. Du haut de ses 368 mètres, elle proclamait la supériorité du socialisme. Le sort a de ces ironies ! Aujourd’hui, des parasols promotionnels Coca-Cola fleurissent au pied de la Fernsehturm…

Dans les années folles, les Berlinois venaient ici goûter les plaisirs de la vie nocturne. Il en est resté un roman de génie, Berlin Alexanderplatz, signé par Alfred Döblin en 1929. L’esplanade – nommée Alex par les intimes – a été redessinée dans les années 1960 selon les lois de l’esthétique socialiste. Elle constitue aujourd’hui un arrêt obligé pour les touristes.

Peut-on être punk et socialiste ? Dans les années 1980, de jeunes Ossies (Berlinois de l’Est) se sont distanciés de l’image du petit communiste modèle imposée par la République démocratique allemande. Pour avoir osé arborer quelques mèches rebelles, ils ont été espionnés et considérés comme des criminels. À leur manière, ces contestataires échevelés ont contribué au mouvement de la « révolution pacifique » qui a emporté le mur. C’est l’une des anecdotes relatées dans la passionnante exposition en plein air The Peaceful Revolution 1989/1990. (En anglais et en allemand à l’Alexanderplatz jusqu’au 14 novembre 2009; www.revolution89.de)

Ce cliché de Prenzlauer Berg, ancien quartier de l’Est, illustre la récente métamorphose de Berlin. Il y a deux décennies, les maisons y tombaient en décrépitude. La grisaille a reculé devant les fraîches couleurs des façades ravalées. Tant pis pour le romantisme noir filmé par Wim Wenders dans Les ailes du désir…

Prenzlauer Berg est devenu un quartier branché. Pendant la belle saison, ses cafés et boutiques empiètent sur le trottoir, accueillant les clients dans une ambiance décontractée. Vous traînez votre petit, votre chien, votre vélo ? Aucun problème. Berlin est confortable comme une paire de pantoufles.

Ah, les cafés-terrasses de Berlin ! Il y en a autant que de bulles dans un verre de Berliner Weisse, la bière blanche du pays. Ici, des Berlinois savourent leur vendredi après-midi à petites gorgées dans la lumière de jade filtrée par les saules du Landwehrkanal. Sur l’eau, des cygnes quêtent leur pain quotidien. L’autre rive héberge le marché turc, très animé, à la frontière des quartiers multiculturels de Kreuzberg et Neukölln.

Berlin est une championne du multiculturalisme. En 2008 s’y côtoyaient 188 nationalités différentes, d’après Statistik Berlin Brandenburg. Quelque 25,7 % des habitants de la ville possèdent un « historique de migration », c’est-à-dire qu’ils sont issus de familles établies en Allemagne après 1950. Parmi eux, on trouve beaucoup de Turcs, de Serbes et de Polonais. Si certains se sont parfaitement intégrés, d’autres luttent pour survivre dans cette capitale à l’économie languissante où le taux de chômage atteint 14 %.

Une pizzeria « canadienne » ? À Berlin, ça existe. Ron Telesky détonne dans Kreuzberg, quartier plus accoutumé aux döner kebabs des cuistots turcs. Au menu du casse-croûte à la façade rouge : une pizza poutine ainsi que d’autres créations plus digestes pour les estomacs qui se contractent à la perspective de s’« encanadianiser ». Le charmant copropriétaire, Ole Schnack, a fait ses classes dans l’incomparable capitale gastronomique de Peterborough, en Ontario.

« On ne peut pas s’ennuyer dans cette happening city », assure Krystel Dupras, 24 ans, en étirant la pâte à pizza d’une main leste. La blonde bohème vient de quitter Montréal pour Berlin. Éprise de musique électronique, elle veut devenir gérante d’artistes, mais aussi profiter de l’existence. « Les gens, ici, prennent le temps de vivre. On les voit boire une bière sur une terrasse en après-midi, ou rentrer tranquillement du travail à vélo. »

À Berlin (comme ici près du parc central Tiergarten), les feux de signalisation portent une icône spéciale : un drôle de petit gros à chapeau ! Depuis 1969, l’Ampelmännchen signale le passage pour piétons dans la zone est de la métropole. À la chute du mur, il a failli perdre son travail, supplanté par le bonhomme ouest-allemand. Les Berlinois ont alors volé à sa rescousse et convaincu la Ville de lui confier tous les feux de circulation. Depuis 2005, le petit prince des sémaphores socialistes règne sur Berlin… et fait fortune dans le commerce des souvenirs pour touristes. Il devenu un symbole de l’ostalgie, la nostalgie de la culture est-allemande, aujourd’hui largement disparue.

Samedi 23 mai 2009, sur l’allée Straße des 17. Juni. La République fédérale d’Allemagne fête ses 60 ans. Attirés par les effluves de saucisse grillée, des touristes se mêlent aux gens du pays. Entre deux gorgées de bière, chacun agite son fanion noir, rouge et or.

La porte de Brandebourg est le monument fétiche de Berlin. Cet arc de triomphe portant le char de la déesse Victoire a été érigé en 1791. Frédéric-Guillaume II ne pouvait pas le savoir, mais le bâtiment néoclassique en grès, financé à même la caisse du royaume de Prusse, deviendrait un grand symbole du 20e siècle… À la construction du mur de Berlin, le monument s’est trouvé banni dans le no man’s land à la frontière de l’Est et de l’Ouest. C’est ainsi qu’il en est venu à incarner la guerre froide. En juin 1987, le président américain Ronald Reagan y prononçait un discours vibrant : « M. Gorbatchev, ouvrez cette porte ! M. Gorbatchev, détruisez ce mur ! » La population locale allait exaucer son vœu. Deux ans plus tard, des Berlinois dansaient au sommet du mur, percé à la hauteur de Brandenburger Tor. Depuis, le monument à colonnes est aussi considéré comme le symbole de la réunification de l’Allemagne.

Deux visiteurs prennent une pause au monument à la mémoire des Juifs assassinés en Europe. Inauguré en 2005 près du Parlement allemand, ce grand champ de stèles en béton commémore l’Holocauste. Aujourd’hui, la communauté juive de Berlin est celle qui grandit le plus vite en Europe. Quelque 12 000 fidèles ont accès à des écoles, des médias, des restos cashers. « Les touristes viennent à Berlin pour visiter les cimetières. Lorsqu’ils repartent, toutefois, ils emportent l’image d’une culture juive bien vivante », se réjouit Noa Lerner, fondatrice de l’entreprise touristique spécialisée Milk & Honey Tours.

Souvenir du 19e siècle, la fontaine de Neptune, dans le quartier de Mitte, évoque le Berlin d’autrefois pour les touristes d’aujourd’hui. La capitale allemande attire toujours plus de curieux. Le nombre de nuitées – 17,8 millions en 2008 – a plus que doublé en 15 ans.

Vingt ans après la chute du mur, Berlin est plus belle que jamais. Toutefois, la métropole garde un côté rebelle, que rappellent ici et là des graffitis aux traits sauvages. « Être Berlinois, c’est être non conforme. On essaie de rendre Berlin proprette, mais la ville garde toujours quelque chose de rough », dit un artiste dans le brillant documentaire In Berlin, sorti en 2009.