Monde

Russie : faites-moi taire ces homos !

Il ne fait pas bon être homosexuel en Russie. Cela n’empêche pas Nikolaï Alekseev de militer pour les droits des gais et lesbiennes. Portrait de « l’activiste le plus acharné d’Europe ».

Il ne fait pas bon être homosexuel en Russie. Cela n’empêche pas Nikolaï Aleksee
Photo : ????????????? ????

Nikolaï Alekseev aime la Russie, mais la Russie ne l’aime pas. Parce qu’Alekseev aime les hommes. Amours incompatibles sur le territoire de l’ours. Cet avocat de 32 ans ne s’en laisse toutefois pas imposer. Il a créé en 2005 le site Web gayrussia.ru, principale source d’information en russe (et en anglais) sur les droits des homosexuels, qu’il n’hésite pas à défendre devant les tribunaux. Et depuis 2006, il organise chaque année le défilé de la Fierté gaie de Moscou.

Le 1er août, le militant participera au défilé de la Fierté gaie de Vancouver, où il a été invité à titre de « héros international ». Pour une rare fois, il n’aura pas à se méfier des policiers. Lors du défilé moscovite du 29 mai dernier, la trentaine de manifestants ont joué une partie de cache-cache risquée avec les forces de l’ordre pour défiler dans la capitale avec un immense dra­peau arc-en-ciel, symbole de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transgenre. La Ville, comme chaque année, avait interdit la tenue de la manifestation.

Le défilé, même s’il n’a duré que 10 minutes, constitue un véritable succès pour son organisateur. Personne n’a été arrêté, une première. L’année précé­dente, 32 militants, dont Alekseev, avaient été incarcérés pendant 24 heures, puis accusés d’avoir mené une action illégale.

Difficile d’imaginer Nikolaï Alekseev en prison. Ses cheveux châtains, ses yeux bleus et son visage rond lui don­nent un air de chérubin. Mais l’illusion ne dure pas. Dès qu’il parle de sa lutte pour les droits des minorités sexuelles, son regard se durcit et son ton est sans réplique.

Dans un restaurant de sushis du centre-ville de Moscou, il raconte le bras de fer qui l’oppose à Iouri Loujkov, le puissant maire de la capitale. Depuis le premier défilé de la Fierté gaie, en 2006, l’élu multiplie les attaques verbales contre les homosexuels. « Tapettes », « armes de des­truction massive », « immoraux », « contre nature », « sataniques »… Tout est bon pour qualifier ceux qui, à ses yeux, portent la responsabilité de l’épidémie du sida.

En quatre ans, Moscou a interdit les 170 manifestations publiques auxquelles Nikolaï Alekseev et ses militants étaient liés de près ou de loin. « Rien n’a jamais été autorisé. Rien ! » Pas même la marche pour la prévention des hémorroïdes qu’ils ont tenté d’organiser, pour blaguer, l’an der­nier. « Nous voulions sim­plement sensibiliser la population russe à cette maladie, comme d’autres le font pour le cancer du sein », ironise-t-il. L’affaire attend aujourd’hui d’être entendue par la Cour européenne des droits de l’homme, dont la Russie est membre. « Ça, ça va être drôle ! »

Les tribunaux constituent l’arme essentielle d’Alekseev. Dès qu’une action publique est interdite, il utilise toutes les voies de recours judi­ciaires pour contester la décision de la Ville. La justice ne vaut cependant pas grand-chose dans un pays qui se classe 146e au monde selon l’indice de la perception de la corruption publié annuellement par Transparency International. « Nous avons perdu beaucoup, beaucoup de procès, se désole Alekseev. Je ne sais pas combien. J’ai arrêté de les compter. »


Nikolaï Alekseev se fait demander ses papiers d’identification par des policiers, lors de la Slavic Pride, en 2009. (photo : Nikolai Alekseev / CC3.0)

Sa malchance sur le plan judiciaire tour­nera peut-être bientôt. La Cour européenne des droits de l’homme devrait se prononcer d’ici la fin de l’année sur l’interdiction des défilés de la Fierté gaie par Moscou – la première d’une dizaine d’affaires qu’Alekseev a portées devant cette organisation. « Je suis convaincu que nous allons gagner. » Les astres semblent bien alignés : en 2007, les juges du tribunal européen ont penché en faveur des homosexuels dans un cas semblable à Varsovie, en Pologne.

Une victoire du mouvement gai moscovite porterait une gifle à Iouri Loujkov, qui n’a jamais perdu un procès. Reste à voir si la Russie se plierait rapidement à un jugement défavorable. Nikolaï Alekseev n’est pas dupe. « Ça demandera probablement quelques années. Mais avec le temps et la pression internationale, elle finira par l’accepter. La Russie ne voudra pas être le dernier pays qui réprime l’homosexualité. »

En octobre dernier, un couple de lesbiennes russes s’est marié à Toronto – le Canada est un des deux pays qui permettent aux homosexuels étrangers de s’unir – à l’occasion d’une campagne pour la légalisation du mariage entre conjoints de même sexe en Russie, à laquelle a collaboré Alekseev. Des images de la cérémonie ont été diffusées aux heures de grande écoute par les chaînes de télévision russes, pourtant proches du pouvoir. Une chose impensable il y a quelques années.

« Avant, les médias russes riaient des homosexuels. Maintenant, ils en débattent. Si on ne provoque pas la société, on n’obtiendra rien », dit Alekseev, que le magazine français pour gais et lesbiennes Têtu a qualifié « d’activiste le plus acharné d’Europe ».

Mais en Russie, un homosexuel qui s’entête, c’est un homosexuel qui met sa sécurité en péril. En 2006, la douzaine de personnes qui avaient osé participer avec Niko­­laï Alekseev au pre­mier défilé de la Fierté gaie à Moscou l’avaient fait sous les projectiles et les slogans haineux – « Mort aux sodo­mites ! » – lancés par des extrémistes, tant nationalistes que religieux. Certains manifestants ont été blessés, la plupart ont été arrêtés.

Alekseev mène son combat depuis 2001, moment où l’Université d’État de Moscou l’a expulsé, après avoir refusé son sujet de thèse sur les droits des minorités sexuelles dans le monde. A-t-il gâché, ou gâche-t-il, les plus belles années de sa vie ? « Mes amis me le disent souvent. » Parfois, il leur donne raison et envisage de s’installer pour de bon à Genève, où vit son copain. Puis, il se ressaisit. « C’est trop facile d’aller quelque part où la bataille a déjà été menée. Je dois rester ici. La Russie est mon pays. L’arc-en-ciel est mon drapeau. »