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Changer de peau pour changer de vie

Au Honduras, un médecin mandaté par l’État sillonne discrètement le pays avec un appareil qui permet à d’ex-membres d’organisations criminelles d’effacer les marques de leur passé en se faisant « détatouer ».

Changer de peau pour changer de vie
Photo : Michael Dominic

Au cœur de Tegucigalpa, capitale du Honduras, une femme armée d’un fusil à pompe monte la garde à l’entrée de l’Association hondurienne de la solidarité et de la vie. Chaque jour, plusieurs anciens membres de gangs, reconnaissables à leurs tatouages, se présentent devant elle et passent le portail du vieux bâtiment. Ils ont rendez-vous avec Enoc Padilla Oliva, seul médecin du pays à disposer d’un appareil permettant d’effacer les tatouages.

Depuis 2003, le Honduras, l’un des pays les plus violents d’Amérique centrale (voir l’encadré), s’est lancé dans une chasse aux maras. Ces gangs font la loi dans de nombreux quartiers des grandes villes du Honduras. Leur gagne-pain : trafic de drogue, prostitution, extorsion de fonds… Toute personne arborant les couleurs de l’une de ces bandes, comme la Mara Salvatrucha (MS) et la 18, les deux principales organisations criminelles du Honduras, est passible d’une peine de 5 à 12 ans de prison. Mais parallèlement à cette politique de tolérance zéro, le pays s’est doté, en 2005, d’un laser d’une valeur de 75 000 dollars américains, qu’il a confié au Dr Padilla Oliva et mis gratuitement à la disposition des repentis.

« L’âge de mes patients varie entre 10 et 56 ans, explique Enoc Padilla Oliva. Depuis cinq ans, 2 000 personnes ont pu faire effacer leurs tatouages. » Muni de son appareil, le médecin va à la rencontre d’ex-membres de gangs dans tous les coins du pays. Des déplacements qui s’effectuent avec la plus grande discrétion. « Beaucoup de jeunes sont menacés de mort par leurs anciens compagnons, explique le médecin. Nous essayons de ne pas nous faire remarquer afin de les protéger. De leur côté, ils doivent prouver par leur comportement qu’ils cherchent à réintégrer la société avant de pouvoir bénéficier du traitement. »

Ronald Jovel Miranda Avila, 29 ans, un ancien leader de la 18, s’est fait enlever cinq tatouages par le Dr Padilla Oliva. Il a cependant conservé ceux qu’il s’est fait faire en hommage à Dragon et à Scrappy, deux camarades décédés. Une question de respect et surtout une « assurance vie » pour Jovel. « Le gang permet à ses anciens membres d’effacer les symboles apparents, comme MS ou 18, précise le médecin. Mais pour les autres tatouages, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut une autorisation spéciale. »

Arrêté en 1998 pour le meurtre d’un membre d’un gang rival, Ronald Jovel Miranda Avila est sorti de prison après quatre ans en raison de sa bonne conduite, dans le cadre d’un programme de réinsertion. Il décide alors de quitter l’organisation criminelle. Avant de rencontrer le Dr Padilla Oliva, il a essayé d’effacer les tatouages sur ses mains avec de l’acide, ce qui lui a laissé de profondes cicatrices. L’homme, qui a une femme et un fils de quatre ans, ne sort jamais de chez lui sans t-shirt, de peur que ses voisins aperçoivent le 18 qu’il n’a pas encore fait effacer sur son torse. Il cherche en vain du travail depuis deux ans, les marques sur ses mains trahissant son passé. « Je suis heureux, car je mène désormais une vie sans violence », explique-t-il dans la cour de sa petite maison, qui, comme beaucoup d’autres, est entourée de barbelés à cause de l’insécurité galopante qui sévit dans le pays. « Mais c’est difficile, car j’ai besoin d’un emploi pour nourrir ma famille. Nous sommes nombreux dans cette situation, et certains finissent par retourner dans le gang. » Une perspective qui inquiète Enoc Padilla Oliva : « L’ave­nir des jeunes Honduriens est gris, car notre pays ne leur donne pas les moyens d’être financièrement indépendants des gangs. »