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Daguestan : au pays des insoumis

Après avoir « pacifié » la Tchétchénie rebelle, le gouvernement russe s’attaque à un nouvel ennemi intérieur : les extrémistes islamistes du Daguestan. Et le sang coule.

Après avoir « pacifié » la Tchétchénie rebelle, le gouvernement russe s’attaque
Photo : Diana Markosian

Le soir où Vladimir Poutine a annoncé qu’il serait de nouveau candidat aux élections présidentielles du 4 mars, les forces de sécurité russes ont effectué une rafle macabre au Daguestan. Des dizaines de soldats masqués de noir ont dressé un barrage sur une des artères principales de Makhatchkala, la capitale. Dans l’obscurité, on ne distinguait que leurs yeux et leurs impressionnantes armes automatiques. Sous la menace de leurs canons, ils ont fait descendre des véhicules tous les jeunes hommes susceptibles d’être des terroristes djihadistes pour vérifier leurs papiers.

Dans cette petite république islamique du sud-ouest de la Russie, les rafles sont devenues si courantes qu’Evguéni Zaslavski a franchi le barrage avec indifférence. Ce médecin d’une cinquantaine d’années, qui a perdu ses deux pieds l’an dernier dans l’explosion d’une voiture piégée destinée à un membre de sa famille lié à l’armée, a récemment appris à conduire avec des prothèses. Il tenait le volant serré, les yeux fixés droit devant lui, cherchant un endroit où nous pourrions aller souper. Quand je lui ai demandé s’il se sentait menacé, il m’a répondu en haussant les épaules : « Cette situation n’est pas normale, mais on s’y habitue. Après ce que j’ai traversé, je ne ressens plus la peur. »

Voilà l’atmosphère qui règne au Daguestan, le plus récent goriatchaia totchka, ou point chaud, de la Russie. Alors que la Tchétchénie voisine est maintenant pacifiée après deux guerres contre les indépendantistes, au Daguestan, où la population est à 90 % musulmane, les extrémistes islamistes redoublent d’activité. On entend des explosions et des fusillades presque chaque jour. En septembre dernier, un triple attentat à la bombe a démoli les fenêtres et les façades de tout un pâté de maisons du centre de la capitale. Un policier a perdu la vie et 61 blessés ont dû être hospitalisés. La veille, une autre bombe avait explosé dans un café où l’on sert de l’alcool – une cible fréquente dans la région.

Les fusillades et les explosions sont fréquentes à Makhatchkala, la capitale. 

Cette fillette a perdu son père, qui fait la une d’un journal. Sous sa photo, on lit : « Tué par erreur. Qui sera le prochain ? »

Les autorités blâment les criminels et les rebelles qui luttent pour la création d’un État musulman indépendant dans le Caucase du Nord – un territoire vaste comme le Labrador, qui s’étend entre la mer Noire et la mer Caspienne (voir la carte, p. 58). Le conflit découle de la Tchétchénie, du chômage endémique et de la répression armée. Les attaques les plus meurtrières frappent souvent au cœur même du pouvoir russe. Les insurgés du Caucase ont revendiqué un attentat-suicide à l’aéroport Domodedovo, de Moscou (le plus important du pays), qui a fait 37 victimes en janvier 2011, ainsi qu’un double attentat dans le métro qui en a fait 40 en 2010.

Mais d’autres intervenants viennent jeter des étincelles dans cette poudrière. Les spectaculaires montagnes du Daguestan sont en train de devenir le théâtre du djihad international, attirant des combattants entraînés à l’étranger par des wahhabites radicaux. La mondialisation de ce qui était autrefois un mouvement séparatiste local fait craindre que la région ne devienne, après le Yémen, la prochaine pépinière d’al-Qaida.

Selon le Caucasian Knot, site Web indépendant qui surveille le Daguestan, pas un jour ne passe sans que quelqu’un ici périsse de mort violente. Et tous les gens à qui j’ai parlé, des policiers aux leaders religieux, s’attendent à ce que la situation s’aggrave au fur et à mesure qu’approchent les élections. Personne ne doute du résultat du vote – une victoire de Poutine, l’actuel premier ministre, qui a déjà été président pendant deux mandats. Son retour garantirait presque certainement la poursuite des exactions contre l’insurrection, ce qui en retour ne fera qu’intensifier la colère des jeunes hommes sans travail, des cibles faciles pour les militants.

« L’extrémisme radical est en train d’envenimer la situation », dit Sabidov Sagida, historien et ancien politicien que je rencontre dans un café. Son frère policier a échappé à trois tentatives d’assassinat avant d’être finalement abattu, et sa petite-fille a trouvé une bombe accrochée aux branches d’un noyer dans le jardin familial. « Oui, la rébellion peut être expliquée par des facteurs sociaux, mais elle devient de plus en plus idéologique. » Il s’interrompt un moment pour écouter les nouvelles à la télévision, qui rapportent une autre déflagration dans la capitale. « Vous voyez ce que je veux dire », dit-il en grognant.

Personne ne sait exactement combien d’insurgés sont « dans les bois » – une autre façon de dire qu’ils ont pris le maquis. On parle le plus sou­vent de 400 combattants actifs et de 20 000 à 40 000 salafistes radicaux, pour une population totale de 2,7 millions. Le salafisme radical, une branche révolutionnaire du wahhabisme, a commencé à se répandre dans le nord du Caucase à la fin des années 1980. Cette secte intégriste, qui lutte pour instaurer la charia, menace de renverser les sunnites modérés, plutôt partisans du statu quo. Les autorités croient que les militants sont entraînés au Pakistan, en Arabie saoudite et en Syrie, entre autres endroits.

Dans cette enclave où l’islam fut introduit il y a 400 ans, les candidats au recrutement ne manquent pas. Le Caucase a été ébranlé par de nombreux conflits au cours du siècle dernier, et le Kremlin, qui s’en méfie depuis l’ère soviétique, l’a toujours marginalisé. En 1944, toute la population tchétchène-ingouche (soit 500 000 personnes) a été déportée au Kazakhstan et en Sibérie par Staline, qui l’accusait de collaborer avec les nazis. Depuis la chute de l’Union soviétique, les gens du Caucase pratiquent l’islam ouvertement et des milliers de fidèles font chaque année le pèlerinage de La Mecque, le hadj. Dans les sept républiques du Nord, des dizaines de mosquées sont en construction, souvent financées par des intérêts turcs. Le Daguestan en compte lui-même 1 000 et, durant les prières du vendredi, les foules y viennent en si grand nombre qu’elles débordent dans la rue.

Cimetière islamique en périphérie de la capitale. La population pratique ouvertement l’islam depuis la chute de l’URSS.

Gordon Hahn, spécialiste de la Russie et du djihadisme en Eurasie, est d’avis que l’Occident a sous-estimé les liens entre le Caucase et al-Qaida. « Les journalistes, les commentateurs, les universitaires et les activistes continuent à feindre d’ignorer, à nier et même à cacher au public et aux décideurs politiques la djihadisation mondiale des moudjahidin de la Tchétchénie et du Caucase, un long processus qui a débuté au milieu des années 1990 », écrivait-il dans un rapport publié en août dernier par le Center for Strategic and International Studies de Washington. « La violence dans le Caucase du Nord est loin d’être perpétrée exclusivement par des Tchétchènes ou des Russes. »

Les points les plus chauds du Daguestan sont situés le long de la frontière avec la Tchétchénie, où les patrouilles d’hélicoptères militaires font douter que la guerre ici n’a pas encore été déclarée. De nombreuses « opérations spéciales » ont été menées à Khassaviourt, petite ville frontalière où règne un silence de mort. Durant ces opérations, des soldats armés jusqu’aux dents fondent sur une maison, exigent qu’on leur livre une personne soupçonnée de terrorisme et l’abattent parfois sommairement.

 

L’arrivée d’une étrangère à Khassaviourt ne passe pas inaperçue. Mon taxi est bientôt encerclé par quatre gardiens de la paix en tenue de camouflage et, sous la menace de leurs fusils d’assaut, je suis emmenée au « Département Six » – le redouté quartier général des forces antiterroristes. Là, un homme armé d’un très gros fusil me rappelle la différence entre la démocratie russe et la démocratie américaine. Quand mes interrogateurs comprennent que je ne suis pas du genre à porter une ceinture explosive, je suis remise en liberté avec le conseil de « rester sage ».

D’autres ont moins de chance. Ils disparaissent sans laisser de trace, ou alors on retrouve leurs corps criblés de balles. On peut voir leurs photos sur les murs du bureau de l’organisme Mères du Daguestan pour les droits de la personne. C’est ici que les familles viennent demander de l’aide, consignant à la main le récit de ce qui est arrivé. Aux mères éplorées, on offre du thé, mais peu de garanties qu’on retrouvera leur fils. Leur dossier ira rejoindre la pile de cas non résolus, maintenant haute de 30 cm.

Le plus ancien de ces dossiers est celui de Svetlana Isaeva, 54 ans, qui a cofondé l’organisme, en 2007, lorsque son propre fils a disparu après avoir été interrogé au sujet d’un ami entré dans la clandestinité. Elle tient les stores vénitiens fermés, afin d’échapper à la surveillance des agents du gouvernement postés en face. Depuis que le bureau a été incendié, il y a deux ans, son mari dort ici, sur un canapé défoncé. La violence est si endémique dans cette ville que beaucoup de citoyens de toute allégeance admettent garder des armes à la maison, non seulement pour chasser, mais pour se défendre. Certains font teinter les vitres de leurs véhicules, d’autres ne sortent pas sans leur pistolet.

L’Université islamique du Caucase, au Daguestan, est ouverte aux femmes. Son recteur a été tué en juin.


Dans le bureau du recteur de l’Université islamique de Tchétchénie trônent les portraits des leaders russe et tchétchènes.

Les racines du conflit sont plus anciennes que la campagne en faveur d’un État islamique puritain. Elles prennent leur source dans les luttes ancestrales opposant 30 groupes ethniques parlant autant de langues, et dont les plus importants sont les Avars, les Koumyks, les Darguines et les Lezguiens. Les chefs tribaux règnent comme des patrons de la mafia sur des villages où le gouvernement central a peu d’autorité. En raison de cette multiplicité ethnique, le Daguestan sera plus difficile à mater que la Tchétchénie, où la population homogène est dirigée par un dictateur appuyé par Moscou. « Les troubles en Tchétchénie ont été d’assez brève durée », dit Ahmad-Hadji Abdoulaïev, le mufti, ou chef spirituel suprême, du Daguestan. « Là-bas, la guerre était ouverte. Ici, la situation évolue plus lentement. »

En principe, le Daguestan et la Tchétchénie font tous deux partie de la Fédération de Russie. Mais la frontière entre ces deux républiques ressemble plutôt à celle entre deux pays étrangers. Les postes de contrôle, protégés par des murailles en sacs de sable, sont placardés de photos des boyeviki – les rebelles recherchés. Les châssis des véhicules sont inspectés au miroir télescopique et les voyageurs doivent montrer leur passeport. Ces derniers rajustent leurs foulards, espérant qu’ils ne seront pas interpellés par les policiers en tenue de camouflage bleu clair – une couleur choisie non pour se fondre dans le paysage, mais pour être vue de loin.

L’État russe a mis fin à sa campagne de contre-insurrection en Tchétchénie et a retiré la majorité de ses troupes en 2009. Cette année-là, les militants des droits de la personne faisaient état de 186 disparitions. Il n’y en a eu que 20 l’année dernière. La violence aussi est moins arbitraire. Les Tché­tchènes, épuisés par deux guerres brutales, sont trop fatigués pour continuer à lutter. Les enlèvements et les exécutions sommaires sont maintenant réservés à ceux qui s’élèvent contre les abus ou qui sont soupçonnés d’être djihadistes.

Le Tchétchène moyen, lui, est extrêmement préoccupé par la corruption éhontée et le luxe ostentatoire qui ont fait surface après la guerre. Le Kremlin a investi des millions, si ce ne sont des milliards, pour faire de Grozny, la capitale, une sorte de Disneyland avec statues de lions dorés et fausses forteresses en pierre jaune. Des gratte-ciels de verre ont poussé au milieu des ruines, ainsi que des boutiques criardes où l’on vend des sacs Chanel et des ensembles Prada aux nouveaux riches. Des portraits gigantesques de Ramzan Kadyrov, le président de 35 ans, bordent la grande avenue Poutine – ainsi baptisée pour rappeler à tout le monde qui est le vrai patron.

Un tout autre spectacle m’attend en Ingouchie, où les autoroutes sont encombrées tant par les tanks avec leurs sentinelles prêtes à tirer que par les camions de construction en route vers la Tché­tchénie. Avec son effarant taux de chômage de 80 %, l’Ingouchie est l’une des régions les plus pauvres de la Russie. Ses ressources déjà limitées sont lourdement taxées par la présence de 15 000 à 20 000 réfugiés venus de Tchétchénie et d’Ossétie du Nord, dont la majorité vivent dans des camps depuis des années.

Le crime est devenu l’une des principales sources de revenus et les extrémistes n’ont aucune difficulté à trouver des jeunes désœuvrés pour grossir leurs rangs. Le kamikaze responsable de l’attentat à l’aéroport de Moscou venait d’Ingouchie. (Sa mère a déclaré qu’il avait quitté la maison plusieurs mois auparavant pour chercher du travail.) En 2010, le gouvernement ingouche signalait que 400 policiers et autres membres des forces de l’ordre avaient été tués par des extrémistes au cours des cinq années précédentes.

L’ancien policier Abzulit Shauxalov a échappé de justesse à la mort. On lui a tiré dans le dos le jour de ses 30 ans, alors qu’il gardait un poste de contrôle, et il est maintenant confiné à un fauteuil roulant. « C’est un travail dangereux », dit-il, arborant fièrement un chandail orangé où sont imprimés les mots « Revenu des enfers ». Son frère, Ruslan, travaille toujours dans les forces de l’ordre – parce qu’il n’a pas d’autre choix. « Que ferait-il, sinon ? lance Shauxalov. Ici, il n’y a aucun autre emploi. »

Magomed Mutsugslov, qui a fondé l’organisation de défense des droits de la personne MARSH après que son frère a été kidnappé, en 2005, confirme qu’il y a une escalade de la violence. Il estime que, depuis la première guerre de Tchétchénie, en 1994, de 6 500 à 7 000 personnes ont disparu en Ingou­chie, en Ossétie du Nord, au Daguestan et en Tché­tchénie. Quant au nombre de morts, il est difficile à évaluer, car les statistiques sont peu fiables. « Le gouvernement ne semble pas s’intéresser à la stabilisation de la situation dans le Caucase », déplore Mutsugslov, dans son bureau tapissé de photos de disparus. « De toute évidence, la situation profite à quelqu’un, et c’est pourquoi elle risque de perdurer tant que le gouvernement ne changera pas de direction. »

Au Daguestan, où l’on se méfie de Moscou comme de la peste, les gens craignent que Poutine ne profite de son retour au pouvoir pour envoyer l’armée, comme il l’a fait à deux reprises en Tché­tchénie dans les années 1990. Cette crainte est très vive à Kirov-Aul, un village que les autorités qualifient de fondamentaliste. Dans ce labyrinthe de chemins de terre qui compte cinq mosquées, l’armée a mené tant d’opérations spéciales que les quelque 1 000 habitants en ont perdu le compte. Les veuves drapées de noir élèvent leurs enfants toutes seules, parce que presque tous les hommes ont disparu ou ont été tués.

La mosquée centrale de Makhatchkala, construite grâce à l’aide financière de la Turquie.

Entassés sur un lit et sur les tapis d’une maison en crépi, 12 membres d’une même famille entreprennent de me raconter chacun leur tour comment ils ont perdu plusieurs de leurs proches. Ils sont si bouleversés qu’ils ne touchent même pas aux tasses de thé qu’on distribue à la ronde. Said Akhmed, 58 ans, parle d’abord de son fils, Magomed Nasibov. En pleine nuit, lui et son cousin ont été abattus à l’arme automatique devant la maison. « On a retrouvé 171 balles dans son corps, dit-il. Les autorités ne nous ont donné aucune explication. Elles ont seulement affirmé que mon fils était lié aux gens des bois. » Dans ses bras, son petit-fils maintenant orphelin agite une coupure de presse relatant la tragédie. Une autre orpheline de père, âgée d’environ cinq ans, noue son hidjab violet en entendant l’appel de la mosquée. Les femmes en noir soupirent et se préparent à faire leurs prières du soir. « Tout le monde au village connaît quelqu’un qui a été accusé d’être un boyevik », dit Akhmed en se levant pour partir.

De tels témoignages n’étonnent pas l’historien Sabidov Sagida, ancien maire adjoint de Khassaviourt, où l’armée mène des opérations similaires. Selon lui, Moscou n’envisage encore aucune stratégie de sortie. « C’est évident que le gouvernement ne renoncera pas aux mesures répressives, dit-il, parce que c’est le seul moyen qu’il connaît. Il est plus facile d’ordonner de tuer tout le monde que de trouver une autre voie que la guerre. Mais, comme l’histoire l’a démontré, ce n’est pas la solution. »