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Bruxelles est aussi une ville musulmane

Cette nouvelle réalité — les premiers immigrants musulmans sont arrivés à la fin des années 1950 — n’est pas le fruit du hasard. 

suspects-grandLe groupe État islamique a revendiqué les attentats de Bruxelles dans un communiqué vantant la «cellule secrète des soldats du califat» s’étant élancée «en direction de la Belgique croisée qui n’a cessé de combattre l’islam et les musulmans». Une habile manière de brûler les ponts entre le monde musulman et le monde occidental.

Pourtant, Bruxelles est aussi une ville musulmane, comme l’a expliqué Felice Dassetto, sociologue et fondateur du Centre d’études de l’islam dans le monde contemporain. Une ville dont les limites du vivre-ensemble ont peut-être semé les graines du radicalisme.

Dans son ouvrage L’iris et le croissant, publié en 2011, Dassetto a affirmé qu’un quart des Bruxellois étaient d’origine musulmane, soit entre 250 000 et 300 000 personnes, dont une moitié de pratiquants. Avec plus de 200 associations y faisant explicitement référence, l’islam est même, après le soccer, la réalité organisée la plus mobilisatrice à Bruxelles, a-t-il ajouté. Plus que l’Église catholique, plus que les partis politiques, plus que les syndicats.

Cette nouvelle réalité — les premiers immigrants musulmans sont arrivés à la fin des années 1950 — n’est pas le fruit du hasard. Bruxelles a dû recourir à l’injection massive de main-d’œuvre venant de pays plus pauvres pour faire fonctionner la ville. «Les immigrants ont été utilisés — et le sont toujours — dans le bâtiment, les travaux publics, les transports, l’hôtellerie, la restauration, les services aux personnes publics ou privés.»

Malgré tout, l’islam «n’est toujours pas compris» dans la capitale belge, a déploré le sociologue dans une entrevue avec MyEurop.info. «Pour reprendre l’expression du politologue français Denis-Constant Martin, c’est un “OPNI”, un objet politique non identifié.»

Davantage préoccupée par les enjeux institutionnels internes, Bruxelles a négligé la «fracture sociale criante» au sein même de ses frontières. Dans la désormais célèbre commune de Molenbeek, où 27,7 % de la population est étrangère, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans s’élève par exemple à 41,6 %, soit six points de plus que dans le reste du territoire de la Région de Bruxelles-Capitale (35,1 %).

Au cours de son enquête d’un an et demi dans les rues de Bruxelles, Dassetto a d’ailleurs constaté l’existence d’un «eux» et d’un «nous». Il a vu d’un côté des non-musulmans bruxellois incapables de prendre conscience que leur ville avait changé et de faire une introspection sur leur mode d’inclusion. Il a vu d’un autre côté des musulmans bruxellois peu enclins à s’inclure dans le territoire et ses institutions, si ce n’est pour y revendiquer davantage d’islam. Un constat d’échec pour ce que le sociologue a appelé la «co-inclusion réciproque», un concept qu’il a défini pour MyEurop.info.

«Avec l’apparition des nationalismes en Europe, on considérait que l’identité allait de soi: il y en a une et elle est inamovible. À l’étranger qui entre sur le territoire national de s’y conformer. C’était la vision de l’intégration. Durant les années 1970, on a fait un virage à 180 degrés et on a considéré qu’il n’y avait plus d’identité. C’était la pensée post-moderne, l’identité n’était faite que de relations. La “co-inclusion réciproque” est une troisième voie, une voie médiane: il existe des identités, “je suis ce que je suis” et “tu es ce que tu es”. Mais nous acceptons de vivre ensemble et de construire un espace de vie commun […] La co-inclusion réciproque, cela veut dire que chacun doit faire un pas vers l’autre.»

Alors que la Belgique panse ses plaies et prie pour que le nombre de blessés ne diminue pas pour faire grandir celui des morts, la question de l’avenir de Bruxelles et de l’islam bruxellois devient majeure. Pour Dassetto, «il faut arrêter de parler d’invasion» et «reconsidérer la situation de populations qui ne se sentent pas reconnues au sein de la cité».

«[La réponse] ne viendra pas du politique: tout ce qu’on peut demander au politique, c’est de ne pas faire trop de bêtises! Non, cela viendra de la société civile. Ce sont les citoyens et le monde associatif qui devront bouger, construire un espace de vie commun et ensuite, les politiques suivront et mettront au point les règlements et les institutions adéquats», a-t-il affirmé en 2011. Cinq ans plus tard, le propos est plus que jamais d’actualité.