Tueries : vers une nouvelle éthique des grandes entreprises ?
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Tueries : vers une nouvelle éthique des grandes entreprises ?

Des banques, compagnies aériennes ou de location de voitures ont mis un terme à leur partenariat avec le puissant lobby de la NRA. Mais est-ce par conviction ou par intérêt? L’analyse de Julie Dufort.

Qu’est-ce que les compagnies Walmart, Delta Airlines, Hertz, Dick’s Sporting Goods et une vingtaine d’autres jusqu’ici ont en commun? Elles sont toutes intervenues dans le débat sur les armes à feu à la suite de la fusillade dans l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas de Parkland, en Floride, le 14 février dernier.

Même si plusieurs élus, incluant Donald Trump, souhaitent une réforme sur le contrôle des armes à feu (le président lui-même a changé d’avis mercredi), nous ne pouvons que constater l’inertie à Washington. En attendant que leurs actes suivent leurs paroles, ce sont plutôt les grandes entreprises qui ont été proactives sur cet enjeu.

Certaines, comme des banques, des compagnies aériennes ou de location de voitures, ont mis un terme à leur partenariat avec le puissant lobby de la National Rifle Association (NRA) et mis fin aux rabais accordés à ses membres. D’autres, comme des détaillants d’armes à feu, ont carrément décidé de ne plus vendre aux moins de 21 ans, et ce, même si plusieurs législations locales l’autorisent.

La réaction de la NRA n’aura pas tardé. Le lobby critique vertement la politisation du débat sur le contrôle des armes à feu et se surprend de voir les grandes compagnies faire de l’activisme politique. Pourtant, ces positions publiques sont loin d’être inédites. Il existe une tendance, qui s’accélère sous la présidence Trump, à voir les entreprises se politiser lorsqu’il est question des enjeux des guerres culturelles.

Walmart et Dick’s Sporting Goods défendent maintenant des positions plus strictes sur le port des armes à feu. Disney, Shell et General Motors luttent contre les changements climatiques. IBM et Amazon militent afin de trouver une solution pour les Dreamers, ces jeunes immigrants arrivés clandestinement sur le territoire américain, mais qui souhaitent y vivre et travailler en toute légalité. Le groupe pharmaceutique Merck, le fabricant de processeurs Intel et la marque de vêtements Under Armour se sont distanciés de Donald Trump en claquant la porte du Conseil sur l’industrie et du Forum de stratégie et de politique après avoir constaté que le président refusait de condamner explicitement les propos d’extrême-droite tenus lors des rassemblements à Charlottesville.

Dans un contexte plus large, les entreprises qui abandonnent la NRA depuis maintenant deux semaines ne forment que le dernier chapitre de cette tendance à la politisation. Mais pourquoi maintenant? Qu’est-ce qui explique que les entreprises traditionnellement non partisanes prennent de plus en plus position?

Si l’on ne doute pas de certaines motivations sincères qui doivent guider le choix de ces entrepreneurs, laissons un instant la thèse de l’altruisme. Parce que la pression vient avant tout des consommateurs. Et elle est très forte. Par exemple, un tweet a été relayé plus de 34 000 fois pour demander à Amazon de cesser d’héberger la NRATV, la chaine de vidéo en ligne de la NRA.

Le boycottage de la NRA a même des effets au Canada alors que Mountain Equipment Coop (MEC) est dans la mire d’activistes. Une pétition signée par plus de 37 000 personnes demande que MEC ne vende plus de produits de la compagnie Vista Outdoor Inc. (associée du fabricant d’armes semi-automatiques Savage Arms). Les médias sociaux et leur capacité à susciter l’indignation contribuent à faire de ces entreprises des acteurs importants dans les mouvements sociaux.

Acculées au pied du mur, ces compagnies sentent qu’elles ont une obligation de participer au débat. Avec les déboires de l’administration Trump et les pressions de l’opinion publique, elles font le pari que se positionner est plus payant que de rester silencieuses face à certaines condamnations nationales. Les clients qui souhaitent voir les entreprises démontrer une certaine forme de conscience sociale sont de plus en plus nombreux.

Ceci dit, il existe plus d’une faille à ce nouvel activisme, où l’on peut questionner l’éthique de ces entreprises. Ces dernières renient d’un côté les politiques des républicains en matière sociale, tout en bénéficiant de leur plateforme économique. Personne ne les a entendues dénoncer le dernier budget qui leur accordait une importante baisse d’impôts, ni prévoir une redistribution de ces économies en haussant les salaires de leurs employés.

Ce que l’on constate, c’est que l’activisme des entreprises sur les questions sociales comme les armes à feu, l’immigration ou l’environnement n’est pas mis en parallèle avec leurs profits dans l’imaginaire des Américains.

De manière encore plus pernicieuse, ces prises de position exigées par les consommateurs eux-mêmes finissent par donner encore plus de pouvoir aux entreprises et à leurs dirigeants dans les débats sur les politiques publiques.

Cette tendance déplace-t-elle le pouvoir citoyen vers le pouvoir de l’entreprise ? Les noms de Bill Gates, Elon Musk, Michael Bloomberg ou Mark Zuckerberg reviennent couramment lorsqu’il est question de politiques publiques. Mais si on veut parler mélange des genres entre affaires et politique, le nom d’un homme résonne encore plus fort. Celui de Donald Trump.