La guerre floue
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La guerre floue

La guerre contre le terrorisme, lancée après les attentats du 11 septembre 2001, garde encore des contours flous. Difficile de déclarer la guerre à une tactique violente plutôt qu’à un adversaire.

De quel terrorisme parle-t-on ? Les loups solitaires sont bien différents des organisations comme al-Qaïda. Il faudrait alors parler des terrorismes, tant le spectre est large. Et avec quels résultats ? La professeure Aurélie Campana, directrice de l’équipe de recherche sur les terrorismes et les extrémismes à l’Université Laval, aborde ces enjeux cruciaux dans L’impasse terroriste.

Car il y a impasse, dit-elle. La surenchère de « sécurisation », soit le discours qui désigne un risque comme une menace à la sécurité d’un État, a noyé la réflexion. Les États sont enfermés dans une approche essentiellement réactive. Avec des résultats mitigés.

« Les terrorismes ne peuvent être réduits à l’image que l’on en a », estime la chercheuse. Cette « guerre » a été lancée contre certaines organisations qui pratiquent le terrorisme. À l’inverse, des groupes qui font preuve du même type de violence, mais qui sont du « bon côté », ne souffriront pas des mêmes anathèmes.

De plus, si le terrorisme génère passablement moins de morts que d’autres formes de violences, il semble justifier toutes les dérives quant à l’atteinte des droits et libertés. Et la suspicion à l’endroit de l’étranger est érigée en principe, même si le terroriste intérieur est loin d’être rare.

Ainsi naissent les amalgames, comme le lien entre islam et terrorisme. Lorsqu’une attaque est commise par un musulman, le caractère terroriste ne semble faire aucun doute ; si elle est imputée à des groupes anarchistes ou d’extrême droite, il y a hésitation. Les actions perpétrées par des groupes autres que djihadistes sont dans ce cas minimisées. Reconnaître le caractère terroriste d’un acte devient alors un choix politique, comme on l’a vu lors de l’attentat contre la mosquée de Québec.

Le discours qui relègue les terroristes au rang de barbares exclut aussi de remettre en question le contexte politique et social. Pourtant, ils vivent bel et bien au cœur des sociétés qu’ils prennent pour cibles. Les études, rappelle l’auteure, ont montré l’étonnante normalité des terroristes, des « acteurs rationnels qui préméditent leurs actes et les inscrivent presque toujours dans un référentiel idéologique plus large ».

Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement plus vaste de remise en cause des États, où « le cynisme a laissé place à une défiance vis-à-vis des gouvernements dans plusieurs franges des sociétés occidentales ». Ainsi, il faut mettre en parallèle le djihadisme et la montée de groupes d’extrême droite comme Pegida ou les Soldats d’Odin, qui accouchent de filiales dans plusieurs pays. Par effet de miroir, le rapport de ces groupes à la violence est de plus en plus décomplexé et assumé.

Une banalisation des extrêmes qui risque de compliquer davantage l’impasse.

« Parce que le terrorisme est érigé en menace existentielle, il ne peut souffrir l’inaction des politiques. La réaction émotionnelle, qui fait suite à tout attentat, conditionne largement les réponses données au terrorisme. Mais elle consacre également l’impasse dans laquelle se trouvent de nombreux États depuis des décennies. »

L’impasse terroriste : Violence et extrémisme au XXIe siècle, par Aurélie Campana, Éditions MultiMondes, 200 p.