Aider d'abord les femmes
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Aider d’abord les femmes

La nouvelle politique d’aide internationale du Canada se veut résolument féministe. La ministre Marie-Claude Bibeau fait le bilan, un an après son adoption.

Son patron, Justin Trudeau, a beau se dire féministe sur toutes les tribunes, la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, a mis du temps à embrasser l’étiquette. « Parce que je suis une Québécoise dans la quarantaine et que, pour moi, le terme avait une connotation à laquelle je ne m’associais pas, admet-elle. Je n’aurais jamais cru être la voix féministe du Canada à l’étranger, mais voilà ! »

Elle a changé d’avis. En juin 2017, elle a dévoilé une nouvelle politique d’aide internationale : le mot « féministe » y est mentionné toutes les trois pages, y compris dans le titre.

Ce choix de vocabulaire reflète, à ses dires, un virage profond dans les façons de faire du Ministère. La députée de Compton-Stanstead, en Estrie, est aujourd’hui convaincue que de placer les femmes et les filles au cœur de son action est « la meilleure façon de changer les choses ». « Aucun pays ne peut se permettre de laisser la moitié de sa population de côté, dit-elle. Les données montrent que, lorsque les hommes et les femmes participent ensemble à la croissance économique et aux processus de paix, tout le monde en sort gagnant. »

Or, ce changement de cap survient dans un contexte où les ressources demeurent relativement limitées. Dans son plus récent budget, le gouvernement Trudeau a dégagé deux milliards de dollars supplémentaires sur cinq ans pour augmenter l’aide internationale. Mais malgré cette injection de fonds, la contribution canadienne reste inférieure à la moyenne des grands pays donateurs de l’OCDE, et loin de la cible de 0,7 % du PIB recommandée par les Nations unies.

L’actualité a rencontré la ministre pour faire le bilan de sa politique, un an après son adoption.

 

Désormais, 15 % de l’enveloppe consacrée aux projets de développement international devront être réservés à des initiatives visant les femmes et les filles. Ça demeure modeste, non ?

Avant, c’était moins de 3 %. Par ailleurs, mon objectif est que 100 % de nos partenaires intègrent cette composante à leurs projets, dans leurs façons de faire, même si ce n’est pas leur objectif premier. Ils doivent nous démontrer qu’ils ont consulté les femmes localement avant d’élaborer leur projet et que, dans la mise en œuvre, elles seront vraiment mises à contribution.

Par exemple, dans un programme de vaccination, ça va de soi qu’on vaccinera les filles et les garçons. Mais qui va les vacciner ? Ce sont des femmes qu’on va former, à qui on va donner un salaire, qui vont sortir de chez elles et aller à la rencontre d’autres femmes, qui vont former ces femmes-là sur la santé des nouveau-nés et, pourquoi pas, leur parler de planification familiale en même temps. C’est ça, la nuance. C’est de ne pas considérer les femmes seulement comme des bénéficiaires, mais comme des agentes de changement.

Pouvez-vous me citer une situation où votre politique a eu des répercussions positives sur le terrain ?

J’ai rencontré dernièrement des membres des Casques blancs, une organisation humanitaire qui porte assistance aux civils en Syrie. Nous, on les finance, mais à la condition qu’il y ait un certain nombre de femmes dans le groupe. Au départ, elles ne représentaient même pas 1 % de leurs effectifs ; elles sont aujourd’hui 10 %, et l’objectif est d’atteindre 15 %. Eh bien, les Casques blancs nous disent merci parce qu’ils se sont rendu compte que les femmes ont accès à une partie de la population qu’ils n’atteignaient pas avant. L’aide canadienne leur a permis de recruter plus de 200 femmes et ainsi d’ouvrir 31 nouveaux points de service, qui offrent du soutien médical aux femmes et aux filles.

Ces derniers mois, vous avez débloqué des fonds pour venir en aide aux réfugiés rohingyas et palestiniens, notamment. Gardez-vous les mêmes orientations en situation de crise humanitaire ?

Il le faut. J’ai visité récemment le camp de réfugiés rohingyas de Cox’s Bazar, au Bangladesh. Ces femmes-là ont subi une violence extrême. Elles sont traumatisées, veuves, elles doivent se débrouiller dans une jungle surpeuplée. Alors on crée des espaces sécuritaires pour qu’elles puissent se regrouper, raconter ce qu’elles ont vécu, s’entraider. Ça peut juste être de s’assurer que les femmes chefs de famille vont réussir à obtenir leur ration alimentaire, et donc de réserver des moments ou des lieux différents pour distribuer les rations aux femmes et aux hommes. Parce qu’autrement elles risquent de ne pas avoir un accès égal à la nourriture, ou d’être violentées sur le chemin.

Est-ce à dire que, si on n’impose pas ce devoir, les organisations n’ont pas le réflexe de se soucier des besoins particuliers des femmes ?

On n’a jamais suffisamment de ressources pour tout faire. Dans le feu de l’action, s’il n’y a pas un partenaire financier qui dit que c’est incontournable, que c’est conditionnel à son financement, ça va être échappé.

Dans mon discours, je n’insiste jamais sur l’égalité. J’insiste sur le fait qu’on a besoin que 100 % de la population participe pour pouvoir mettre fin à la pauvreté, aux inégalités, à la violence.

Votre ministère a attribué l’an dernier de nouvelles sommes pour soutenir des programmes de santé sexuelle et reproductive dans les pays en voie de développement, y compris les services d’avortement. La décision a créé un malaise chez des élus de l’opposition. Pourquoi y tenez-vous ?

Il faut que les filles développent leur plein potentiel. Et là où on observe un blocage, c’est à l’adolescence. Il y a beaucoup trop de grossesses précoces, qui peuvent être dues, selon les endroits, au manque d’accès à la contraception, aux viols ou, bien souvent, au mariage d’enfants. Il faut permettre aux filles de passer cette étape-là et de rester à l’école. Parce que, à partir du moment où elles sont enceintes, c’est fini. Alors c’est pour ça qu’on insiste autant sur la santé sexuelle et reproductive, y compris l’accès à la contraception, l’avortement — s’il est légal dans le pays — et les soins après avortement. Ce n’est pas qu’on veut promouvoir l’avortement, mais c’est prouvé que, lorsqu’on offre la gamme complète de services, il y a moins de grossesses non désirées.

À quels obstacles vous heurtez-vous dans vos rencontres avec des gouvernements étrangers ? Certains de vos interlocuteurs ont sans doute des priorités plus pressantes que l’égalité des sexes…

Les ministres que je rencontre sont toujours très bien préparés à me recevoir. Ils essaient tous de me démontrer à quel point leur pays est égalitaire. Ils ne sont pas toujours convaincants… La plupart ont étudié à l’étranger, ils veulent que leurs filles aient accès à la même éducation que nous avons eue. Je sens donc de l’ouverture chez beaucoup. Par contre, il y a un manque de courage politique pour mettre les choses en œuvre. Bien souvent, ils ne sentent pas que la population est prête.

Dans mon discours, je n’insiste jamais sur l’égalité. J’insiste sur le fait qu’on a besoin que 100 % de la population participe pour pouvoir mettre fin à la pauvreté, aux inégalités, à la violence. Le fait d’avoir des femmes autour d’une table va amener des solutions différentes. C’est cette valeur ajoutée que j’essaie de promouvoir, plus que l’égalité pour l’égalité.

Le Canada a annoncé en mars le déploiement de militaires au Mali pour y appuyer l’opération de maintien de la paix des Nations unies. En quoi est-ce qu’une approche féministe peut teinter l’action canadienne en matière de paix et de sécurité ?

L’un de nos objectifs est d’augmenter la présence féminine dans nos missions de paix. On sait que les femmes au sein des troupes nous permettent d’établir une relation différente avec la population, parce qu’elles peuvent avoir des conversations avec les femmes locales. On va ainsi chercher de l’information stratégique qu’on ne pouvait pas obtenir avant.

On veut aussi utiliser notre influence pour amener des femmes aux tables de négociations dans les processus de paix. Parmi les activités qu’on va financer, on va travailler fort pour trouver des femmes leaders, les former, les accompagner afin qu’elles puissent jouer ce rôle, parce qu’on croit qu’elles peuvent faire bouger les choses.

N’est-ce pas succomber à des stéréotypes que de s’attendre à ce que les femmes apportent la paix et l’harmonie dans les pourparlers ?

Il existe des données qui montrent que, lorsqu’elles participent aux processus de paix, il y a 20 % plus de chances que l’accord dure au moins 2 ans, et 35 % plus de chances qu’il dure 15 ans. Je vais faire un parallèle avec notre Cabinet. Certains de mes collègues masculins me disent que, maintenant qu’il y a autant de femmes que d’hommes au Conseil des ministres, le ton a changé. On parle beaucoup plus des gens et moins de stratégie politique.

La participation des femmes à la vie politique fait partie de vos champs d’action à l’étranger. Nous n’avons pourtant pas de leçons à donner à ce chapitre. Avec 26 % d’élues à la Chambre des communes, le Canada est 60e au monde, derrière des pays comme le Burundi, l’Éthiopie et l’Afghanistan, selon l’Union interparlementaire. Trouvez-vous ça gênant ?

On a fait des progrès importants au cours des deux dernières années en ce qui concerne les nominations aux conseils d’administration qui relèvent du fédéral. On tient à assurer une diversité non seulement hommes-femmes, mais aussi culturelle, régionale. On se donne cette obligation, et quand on ne reçoit pas assez de CV de femmes pour pourvoir un poste, on en sollicite.

En ce qui a trait aux élues, notre chef, Justin Trudeau, est très convaincu et répète souvent qu’on doit faire des efforts pour renforcer leur présence. Au Parti libéral, pour qu’une investiture soit lancée dans une circonscription actuellement détenue par un autre parti, il faut qu’il y ait des femmes candidates. On nous demande à tous de garder les yeux ouverts et de solliciter les femmes dynamiques dans ces régions afin qu’elles se présentent.

Des organismes d’aide humanitaire, notamment Oxfam et Médecins sans frontières, ont admis que certains de leurs travailleurs avaient commis des violences sexuelles à l’étranger. Dans la foulée, des gouvernements leur ont demandé des comptes et ont menacé d’abolir leur financement. Que faites-vous pour vous attaquer à ce problème ?

C’est tolérance zéro. J’ai envoyé une lettre à tous nos partenaires pour leur dire : là, vous resserrez vos règles et je veux être informée immédiatement de toutes les allégations d’abus et d’exploitation sexuels qui vous sont rapportées. J’ai aussi exigé qu’ils fassent une déclaration annuelle publique du nombre de cas et des mesures qui ont été prises. Une nouvelle clause sera bientôt ajoutée à toutes les ententes avec nos partenaires afin de clarifier nos attentes en la matière.

On travaille dans des environnements à risque. Il faut donc se donner un encadrement encore plus strict. On a entrepris, avec les 37 organisations membres du Réseau d’intervention humanitaire du Canada, de passer en revue leurs pratiques en cas d’inconduite sexuelle. Est-ce qu’il y a des trous sur le plan du recrutement, de la formation, de la gestion des ressources humaines ? On se penche aussi sur l’accompagnement des victimes et sur les mécanismes de dénonciation, par l’intermédiaire de lignes anonymes, par exemple. Ensuite, qu’est-ce qu’on fait avec les contrevenants ? Quand il s’agit de gestes de nature criminelle, ce n’est pas simple de les amener devant la justice dans un pays où on sait qu’il n’y a pas de justice… L’objectif de cette démarche est de faire ressortir les meilleures pratiques et de corriger les faiblesses, puis de trouver une façon d’encadrer les plus petites organisations, qui n’ont pas nécessairement les moyens de mettre en place toutes ces procédures administratives. C’est un travail qui va se poursuivre jusqu’à la fin de l’année.

Des prédateurs, il y en a partout. Mais je pense que la vaste majorité des travailleurs humanitaires sont là pour les bonnes raisons.